PARTIE I, LETTRE III. 3g
Quand je commençai de vous aimer, que j'étois loin de voir tous les maux que je m'apprétois ! Je ne sentis d'abord que celui d'un amour sans espoir, que la raison peut vaincre à force de temps ; j'en connus ensuite un plus grand dans la douleur de vous déplaire ; et maintenant j'éprouve le plus cruel de tous dans le sentiment de vos propres peines. O Julie ! je le vois avec amertume , mes plaintes troublent votre repos ; vous gardez un silence invincible : mais tout décèle à mon cœur attentif vos agitations secrètes. Vos yeux deviennent sombres , rêveurs , fixés en terre ; quelques regards égarés s'échappent sur moi ; vos vives couleurs se fanent ; une pâleur étrangère couvre vos joues ; la gaieté vous abandonne ; une tristesse mortelle vous accable ; et il n'y a que l'inaltérable douceur de votre ame qui vous préserve d'un peu d'humeur.
Soit sensibilité, soit dédain, soit pitié pour mes souffrances , vous en êtes affectée , je le vois ; je crains de contribuer aux vôtres, et cette crainte m'afflige beaucoup plus que l'espoir qui devroit en naître ne peut me flatter ; car, ou je me trompe moi-même , ou votre bonheur m'est plus cher que le mien.
Cependant , en revenant à mon tour sur moi , je commence à connoître combien j'avois mal jugé de mon propre cœur, et je vois trop tard que ce que j avois d'abord pris pour un délire passager fera le destin de ma vie. C'est le progrès de votre tristesse qui ma fait sentir celui de mon mal: Jamais , non jamais le teu de vos yeux , l'éclat de votre teint , les charmes de votre esprit, toutes les grâces de votre ancienne gaieté , n'eussent produit un effet semblable à celui de
4o LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
\ otre abattement. ÎS en cloutez pas , divine Julie , si vous pouviez voir quel embrasement ces huit jours de langueur ont allumé dans mon ame , vous gémiriez vous-même des maux que vous me causez. Ils sont désormais sans remède, et je sens avec désespoir que le feu qui me consume ne s'éteindra qu au tombeau.
N'importe ; qui ne peut se rendre heureux peut au moins mériter de l'être , et je saurai vous forcer d'estimer un homme à qui vous n'avez pas daigné faire la moindre réponse. Je suis jeune et peux mériter un jour la considération dont je ne suis pas maintenant digne. En attendant , il faut vous rendre le repos que 1 ai perdu pour toujours , et que je vous ôte ici malgré moi. Il est juste que je porte seul la peine du crime dont je suis coupable. Adieu , trop belle Julie ; vivez tranquille, et reprenez votre enjouement^ dès demain vous ne me verrez plus. Mais sovez sure que l'amour ardent et pur dont j ai brûlé pour vous ne s'éteindra de ma vie, que mon cœur plein d'un si digne objet ne çauroit plus s'avilir, qu il partagera désormais ses uni' ques hommages entre vous et la vertu, et qu'on ne verra jamais profaner par d'autres feux 1 autel où Julie fut adorée,