‹ ŒuvresChapitre 86 sur 279 · PARTIE ï, LETTRE LUI. I · texte numérisé non relu

PARTIE ï, LETTRE LUI. I

dune épée n'effraie pas plus aujourd'hui ton cœur que ne leiïrayoient jadis les gouffres de Meillerie, le mien court II- même risque et n'a pas balancé. Écoute.

Babi, qui couche ordinairement dans ma chambre, est malade depuis trois jours ; et , quoique je voulusse absolument la soigner , on la transportée ailleurs malgré moi : mais, comme elle est mieux, peut-être elle reviendra dès demain. Le lieu où Ton mange est loin de l'escalier qui conduit à 1 appartement de ma mère et au mien : à l'heure du souper toute la maison est déserte, hors la cuisine et la salle à manger. Enfin là nuit, dans cette saison , est déjà obscure à la même heure ; son voile peut dérober aisément dans la rue les passants au\ spectateurs , et tu sais parfaitement les êtres de la maison.

Ceci suffit pour me faire entendre. Viens cette aprèsmidi chez ma Fanchon , je t'expliquerai le reste et te donnerai les instructions nécessaires : que si je ne le puis , je les laisserai par écrit à l'ancien entrepôt de nos lettres, où, comme je t'en ai prévenu, tu trouveras déjà celle-ci : car le sujet en est trop important pour l'oser confier à personne.

Oh ! comme je vois à présent palpiter ton cœur! Comme j'y lis tes transports , et comme je les partage ! îson, mon doux ami; non, nous ne quitterons point cette courte vie sans avoir un instant goûté le bonheur : mais songe pourtant que cet instant est environné des horreurs de la mort ; que l'abord est sujet à mille hasards, le séjour dangereux, la retraite d'un péril extrême ; que nous sommes perdus si nous sommes découverts, et qu'il faut que tout nous favorise

If)8 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

pour pouvoir éviter de l'être. Ne nous abusons point : je connois trop mon père pour douter que je ne te visse à l'instant percer le cœur de sa main , si même il ne commençoit par moi ; car sûrement je ne serois pas plus épargnée : et crois-tu que je t exposerois à ce risque si je ii étois sûre de le partager ?

Pense encore qu'il n'est point question de te fier à (on courage; il n'y faut pas songer; et je te défends même très expressément d'apporter aucune arme pour ta défense , pas même ton épée : aussi bien te seroitelle parfaitement inutile ; car, si nous sommes surpris , mon dessein est de me précipiter dans tes bras, de t'enlacer fortement dans les miens , et de recevoir ainsi le coup mortel pour n'avoir plus à me séparer de toi , plus heureuse à ma mort que je ne le fus de ma vie.

J'espère qu'un sort plus doux nous est réservé ; je sens au moins qu il nous est dû; et la fortune se lassera de nous être injuste. Viens donc, aine de mon cœur , vie de ma vie , viens te réunir à toi-même , viens sous les auspices du tendre amour recevoir le prix de ton obéissance et de tes sacrifices ; viens avouer , même au sein des plaisirs , que c'est de l'union des cœurs qu'ils tirent leur plus grand charme.

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