‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 106 sur 158 · ET SUR LE STYLE EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

ET SUR LE STYLE EN GÉNÉRAL

Cjes réflexions sont destinées à développer les principes qu'on a établis sur l'éloquence dans le discours précédent; les éloges de justice et de devoir , auxquels on a été obligé dans ce discours, et les bornes qui lui étaient d'abord prescrites , n'ont pas peroiis d'y traiter avec l'étendue convenable cette matière importante.

L'éloquence , fille du génie et de la liberté , est née dans les républiques. Les orateurs ont appliqué d'abord aux grands objets du gouvernement le talent de la parole ; et comme dans ces occasions il fallait en même temps convaincre et remuer le peuple , ils appelèrent l'éloquence Vart de persuader, c'est-à-dire de prouver et d'émouvoir tout ensemble.

Nos écrivains modernes , pour la plupart copistes superstitîeax et servilesde l'antiquité, ont adopté cette définition , sans faire attention que les anciens qui nous l'ont laissée , y bornaient l'éloquence à sa partie la plus noble et la plus étendue , et que par conséquent la définition était incomplète. En effet, combien de traits vraiment éloquens qui n'ont pour but que d'émouvoir, et nallement de convaincre ? Penser autrement, ce serait

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fembler à ce mathématicien sévère, qui après avoir lu la scène admirable du délire de Phèdre, demandait froidement, qu'est'^ ce que cela prouve ?

La définition que nous avons donnée de Féloquence renferme ridée la plus générale qu'on puisse en avoir. C'est, avons-nous dît , le talent de faire passer avec rapidité et d'imprimer avec force dans l'âme des autres le sentiment profond dont on est pénétré. Cette définition convient à l'éloquence même du silence, langage énergique et quelquefois sublime des grandes passions ; à l'éloquence du geste , qu'on peut appeler l'éloquence du peuple, par le pouvoir qu'elle a pour subjuguer la multitude , toujours plus frappée de ce qu'elle voit que de ce qu'elle entend ; enfin , à celte éloquence adroite et tranquille, qui se borne à convaincre sans émouvoir , et qui ne cherche point à arracher le consentement, mais à l'obtenir. Cette dernière espèce d'éloquence n'est peut-être pas la moins puissante ; on est moins en garde contre l'insinuation que contre. la force. Néanmoins comme le talent d'émouvoir est le caractère principal de Véloquence , c'est aussi sous ce point de vue que nous allons principalement la considérer.

Le propre de l'éloquence est non-seulement de remuer , mais d'élever l'âme ; c'est l'effet même de celle qui ne parait destinée qu'à nous arracher des larmes ; le pathétique et le sublime se tiennent ; en se sentant attendri , on se trouve en même tempv plus grand , parce qu'on se trouve meilleur ; la tristesse déliciease et douce , que produisent en nous nn discours , un tableau touchant, nous donne bonne opinion de nous-mêmes par le témoignage qu'elle nous rend de la sensibilité de notre âme ; ce témoignage est une des principales sources du plaisir qu'on goûte en aimant , et en général de celui que les sentimens tendres et profonds nous font éprouver.

Nous appelons l'éloquence un talent , un art, comme l'ont appelée la plupart des rhéteurs; car tout art s'acquiert par l'étude et par l'exercice , et l'éloquence est un don de la natuiv. Les règles ne sont destinées qu'à être le frein du génie qui s'égare, et non le flambeau du génie qui prend l'essor ; leur unique usage est d'empêcher que les traits vraiment éloquens ne soient défigurés par d'autres , ouvrages de la négligence ou du mauvais goût. Ce ne sont point les règles qui ont inspiré à Shakespeare le monologue admirable d'HamIet ; mais elles nous auraient épargné la scène barbare et dégoûtante des fossoyeurs.

On rend avec netteté ce que l'on conçoit bien ; de même on énonce avec chaleur ce que l'on sent avec enthousiasme , et les mots viennent aussi aisément pour exprimer une émotion vive qu'une idée claire. Le sentiment s'afFaibUrait, s'éteindrait mémo

daus Toraleur, par le soin froid et éludié qu*il se donnerait pour le rendre ; et tout le fruit de ses eiforts serait de persuader ù ses auditeurs qu'il ne ressentait pas ce qu'il a voulu leur inspirer. Aimez, etfaUes tout ce qu^ il vous plaira , dit un père de l'Eglise aux chrétiens , sentez vivement ^ et dites tout ce que vous voudrez , voilà la devise des orateurs. Qu'on interroge les écrivains de génie sur les plus beaux endroits de leurs ouvrages, il» avoueront presque toujours que ces endroits sont ceux qui leur ont coûté le moins , parce qu'ils ont été comme inspirés en les produisant. Débarrassée de toute contrainte , et bravant quelquefois les règles mêmes , la nature produit alors ses plus grands miracles ; on éprouve alors la vérité de ce passage de Quintilien : C^est rdme seule qui nous rend ëloquens , et les ignorons mcnic^ quand une violente passion les agite y ne chei chent point cequils ont à dire. Tel était l'enthousiasme qui animait autrefois le pay-> San du Danube , et qui le fît admirer dans le sanctuaire de l'éloquence par le sénat de Rome. C'est ce même enthousiasme , prompt à se communiquer à l'auditeur , qui met tant de différence entre l'éloquence parlée , si on peut se servir de cette expression, et l'éloquence ccritc. L'éloquence dans les livres est à peu près comme la musique sur le papier , muette , nulle , et sans vie; elle y perd du moins sa plus grande force; et elle a besoin de l'action pour se déployer. Nous ne pouvons lire San» être attendris les péroraisons touchantes de Cicéron pour Flaccus , pour Fonteius, pour Sextius, pour Plancius et pour Sylla , les plus admirables modèles d'éloquence que l'antiquité nous ait laissés dans le genre pathétique : qu'on imagine l'effet qu'elles devaient produire dans la bouche de ce grand homme ; qu'on se représente Cicéron au milieu du barreau , animant par ses pleurs le discours le plus touchant, tenant le fils de Flaccus entre ses bras , le présentant aux juges, et implorant pour lui i'huinanité et les lois ; sera-t-on surpris de ce qu'il nous apprend luimême, qu'il fut interrompu par les gémissemens et les sanglota de l'auditoire? sera-t-on surpris que ce tableau ait séduit et entraîné les juges } sera-t-on surpris enfin , que l'éloquence de Cicéron lui ait servi tant de fois à sauver des cliens coupables ? Aussi l'Aréopage , qui ne voulait qu'être juste , avait interdit sévèrement l'éloquence aux avocats. On y demandait « comme dans nos tribunaux , plus de raisons que de pathétique ; et les juges d'Athènes, ainsi que les nôtres, eussent fait perdre à Cicéron la plupart des causes qu'il avait gagnées à Rome.

Non-seulement il faut sentir pour être éloquent, mais il ne faut pas sentir à demi , comme il ne faut pas concevoir à demi pour s'énoncer avec clarté. Pleurez , si vous voulez me tirer de*

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pleurs , dit Horace dans cet aduiirable j4rt poétique, qu'on doit appeler le code du bon goût ; on peut ajouter à ce précepte, tremblez et frémissez , si vous voulez me faire trembler et frémir : il faut avouer cependant, que si l'agitation qui anime l'orateur au moment de la production doit toujours être trèsvive , il n'est pas nécessaire qu'elle soit semblable par sa nature à celle qu'il se propose d'exciter. Notre âme a deux ressorts par lesquels on la met en mouvement , le sentiment et F imagination. Le premier de ces deux ressorts a sans doute le plus de force; mais l'imagination peut quelquefois en }Ouer le rôle et eu tenir la place. C'est par là qu'un orateur, sans être réellement affligé , fera verser des pleurs à son auditoire et en répandra lui-même; c'est par là qu'un comédien, en se mettant à la place du personnage qu'il représente , agite et trouble les spectateurs au récit animé des malheurs qu'il n'a pas ressentis ; c'est enfin par là que des hommes nés avec une imagination sensible, peuvent inspirer dans leurs écrits l'amour des vertus qu'ils n'ont pas. L'imagination ne supplée jamais au sentiment par l'impression qu'elle fait sur nous-mêmes ; mais elle peut y suppléer par l'impulsion qu'elle donne aux autres. L'effet du sentiment en nous est plus concentré ; celui de l'imagination est plus fait pour se répandre au dehors; l'action de celle-ci est plus violente et plus courte , celle du sentiment est plus forte et plus constante.

Ainsi l'émotion qui doit animer Forateur , doit réparer par sa véhémence ce qu'elle pourra ne pas avoir en durée ; elle ne ressemblera pas à cette agitation superficielle que l'éloquence oxcitc dans les âmes froide^s ; impression purement mécanique , produite par l'exemple ou par le ton qu'on a donné à la multitude : plus l'auditeur aura de génie, plus aussi son impression ressemblera à celle de l'orateur ; plus il sera capable d'imiter ce <[u'il admire.

Si l'effet de l'éloquence est de faire passer dans l'âme des antres le mouvement qui nous anime, il s'ensuit que plus le discours sera simple dans un grand sujet, plus il sera éloquent , parce qu'il représentera le sentiment avec plus de vérité. Je ne sais par quelle raison tant d'écrivains modernes nous parlent de l'éloquence des choses , comme s'il y avait une éloquence des mots, f/cloquence, on ne saurait trop le redire , n'est jamais que dans le sujet ; et le caractère du sujet , ou plutôt du sentiment qu'il produit, passe de lui-même au discours. L'éloquence ne consiste donc point , comme quelques anciens l'ont dit , et comme tant d'échos l'ont répété , à dire les grandes choses d'im îjtylc sublime, mais d'un style sijiiple. C'c5t affaiblir une grandio

a;8 RÉFLEXIONS

idée que de chercher à la relever par la pompe des paroles. Le psalmiste a dit : Les deux racontent la gloire de Dieu, et le firmament annonce V ouvrage de ses mains .• voyez comment un de nos plus grands poêles a défiguré cette pensée sublime en voulant l'étendre et l'orner.

Les cicux instmisentla terre A rcTerer lear auteur; Tout ce que leur globe enserre Célèbre un Dieu créateur.

^uel plus sublime cantique

)ue ce concert magnifique

)e tous les célestes corps ?

)uelle grandeur infinie ,

Quelle divine harmonie

lésulte de leurs accords ?

L'exemple , dira-t-on peut-être , est mal choisi ; cette strophe

presque toute entière est mauvaise en elle-même , et indigne

d'être comparée à son modèle. Prenons->en donc nne autre

dont on ne puisse contester la beauté, la première dn cantiqne

d'Ëzéchias traduite par le même poëte , et rapprochonsJa de

l'original .

J^ai TU mes tristes journées Décliner vers leur penchant ; Au midi de mes années Je touchais h. mon couchant ; La mort déployant ses ailes , Couvrait d'ombres e'ternelles La clarté' dont je jouis ; Et dans celte nuit funeste Je cherchais en vain le reste De mes jours évanouis.

Quelque admirables que soient ces vers , on y reconnaît core le poëte.' Le midi et le couchant des années , les journées qui déclinent vers leur penchant , les ailes de la mort déployée». Ces images , belles à la vérité , mais l'ou^Tage de Tesprit qui cherche à peindre , et non du sentiment qui ne veut qu'exprimer , peuvent-elles être comparées à la simplicité touchante de l'Écriture , à la tristesse profonde et vraie avec laquelle le prince jeune et mourant se présente aux portes de la mort? J*ai dit au milieu de mes jours , je vais mourir ; et fai cherché le reste de mes ans.

Allons plus loin ; comparons le poète à lui-même dans le même ouvrage ; et quelque belle que soit la strophe que nous venons de citer , nous ne balancerons point à lui préférer la suivante , par cette seule raison que l'expression y est plus naturelle et moins étudiée :

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AJQ&i de cri* et d'alarmes Mon mal semblait se noarrir; Kt mes yeux nojéê de larmes Etaient lasses de s'onTrir.

Je disais à la nuit sombre, O nuit! tu vas dans ton ombr« M'ensevclir pour toojoars; Je redisais h Taurore , Le jour que tu fais e'clore Est le dernier de mes jours.

Rien ne serait plus beau que cette strophe, si Toriginal ne Tétait davantage , parce qu'il est plus simple : J*ai dît, je ne verrai plus mon peuple ; et mesjreux las de se tourner vers le ciel se sont formes.

Ou connaît les éloges justement donnés par Longin à ce passage sublime de la Genèse : Dieu dit, que la lumière sefoisse ; et la lumière sejit. Quelques écrivains modernes ont prétendu que ce passage , bien loin d'être un exemple sublime , en était un au contraire de simplicité ; ils prenaient pour l'opposé du sublime ce qui en fait le véritable caractère , l'expression simple d'une grande idée.

Mais passons un moment du sacré au profane , et donnons encore un exemple des avantages de la simplicité d'expression , pour rendre avec autant de vérité que d'énergie les idées nobles ou pathétiques ; rappelons-nous de quelle manière Virgile dépeint Orphée, seul avec sa douleur sur le rivage de la mer, pleurant sa chère Euridice depuis la naissance jusqu'au déclin du jour. Un poëte médiocre , un grand poète même qui aurait eu moins de goût, aurait décrit dans une phrase poétique le lever et le coucher du soleil ; Ovide n'y eût pas manqué ; mais écoutons Virgile.

Te dulcis coraux , te solo in littore secum , Te veniente die, te deeedente canebat.

Si quelque chose est au-dessus de ces vers admirables , c'est peut-être le commencement du psaume qui peint d'une manière si touchante et si vraie les Juifs en captivité. Sur le bord desjleui^es de Babj'lone , nous nous sommes assis et nous avons pleuré^ en nous ressouvenant de S ion.

Le style naturel et simple , dit Pascal , nous enchante avec raison ; car on s'attendait à un auteur, et on trouve un homme. L'expression même la plus brillante perd de son mérite dès que la recherche s^ laisse apercevoir. Cette recherche nous fait sentir que l'auteur s'est occupé de lui , et a voulu nous en occuper ; et dès-lors il a d'autant moins de droit k notre suffrage ,

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que nous raccordons toujours le plus tard et le moias qu'il noui» est possible. L'affectation du style nuit d'ailleurs à l'expression du sentiment, et par conséquent à la vérité. Un écrivain justement célèbre par ses ouvrages , mais modèle quelquefois dangereux et juge quelquefois suspect en matière de goût , donne des éloges à cette phrage de La Rochefoucault , Tesprit a été en moi la dupe du cœur , pour dire , fai cru ma maîtresse fidèle , parce que je le souhaitais. Cette dernière expression est pourtant celle de la nature ; c'est la seule qui se présente à un amant affligé : la première est d'un bel esprit qui n'aime point , ou qui n'aime plus.

Un des moyens les plus sûrs pour juger si le style a cette simplicité si précieuse et si rare , c'est de se mettre à la place de l'auteur , de supposer qu'on ait eu la même idée à rendre que lui, et de voir si, sans effort et sans apprêt, on l'aurait rendue de même :

O malfacareax Phoca& ! O trop heureux Maurice ! Tu rctrouTes deux fils pour mourir après toi , Et je nVn puis trouver pour régner après moi.

L'homme le plus ordinaire ayant ce sentiment à exprimer , l'aurait-il énoncé en d'autres termes que G>rneille? La seule différence entre l'bomme ordinaire et le grand homme , c'est que le dernier a trouvé ce sentiment dans son âme , et que l'autre aurait eu besoin qu'on le lui suggérât.

Aussi les traits vraiment éloquens sont ceux qui se traduisent avec le moins de peine , parce que la grandeur de l'idée subsiste toujours sous quelque forme qu'on la présente , et qu'il n'est point de langue qui se refuse à l'expression naturelle et simple d'un sentiment sublime.

Les hommes , dit un philosophe moderne , ont tous à peu près le même fond de pensées ; ils ne diffèrent guère que par la manière dont ils les rendent. Il y a , ce me semble , du vrai et du faux dans cette maxime. Tous les hommes ont le même fond de pensées communes , que l'homme ordinaire exprime sans^agrément, et l'bomme d'esprit avec grâce; une grande idée n'apppartient qu'aux grands génies ; les esprits médiocres ne l'ont que par emprunt ; ils montrent même , par les ornemens qu'ils lui prêtent , qu'elle n'était point chez eux dans son terroir naturel, et s'y trouvait dénaturée et transplantée.

Mais, dira-t-on , si l'éloquence proprement dite, celle qui se* propose de nous remuer par de grands objets , a si peu besoin des règles de réioculion , si elle ne doit avoir d'autre expression que celle qui est dictée par lu nature; pourquoi donc les anciens,

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dans leurs écrits sur l'éloquence, ont- ils donné tant de règles de rélocution oratoire? cette question mérite d'être approfondie.

L'éloquence ne consiste proprement que dans des traits vifs et rapides ; son effet est d'émouvoir vivement , et toute émotion s'afifaiblit par la durée. L'éloquence proprement dite ne peut donc régner que par intervalles , dans nn discours de quelque étendue , l'éclair part et la nue se referme. Mais si les ombres du tableau sont nécessaires , elles ne doivent pas être trop fortes ; il faut sans doute à l'orateur et a l'anditeur des endroits de repos , mais dans ces endroits l'auditeur doit respirer , et non s'endormir ; et c'est aux charmes tranquilles de l'élocution à le tenir dans cette situation douce et agréable. Ainsi (ce qui semblera paradoxe , sans en être moins vrai ) les règles de l'élocution ne sont nécessaires que pour les morceaux qui ne sont pas proprement éloquens , et oii la nature a besoin de l'art. L bomme de génie ne doit craindre de tomber dans un style faible et négligé, que lorsqu'il n'est point soutenu par sa matière ; c'est alors qu'il doit songer à l'élocution et s'en occuper ; dès qu'il aura de grandes choses à dire , son élocution sera telle qu'elle doit être sans qu'il y pense. Les anciens, si je ne me trompe, ont senti cette vérité, et c'est pour cette raison qu'ils ont traité de l'élocution avec tant de détail ; c'est aussi dans la même idée que nous allons en tracer légèrement les principes.

L'élocution a deux parties qn'il est nécessaire de distinguer , quoique souvent on les confonde, la diction et le stj-le. La diction n'a proprement de rapport qu'aux qualités grammaticales du discours, la correction et la clarté : le style au contraire renferme les qualités de l'élocution plus particulières, plus difficiles et plus rares , qui marquent le génie ou le talent de celui ijui écrit ou qui parle ; telles sont la propriété des termes , la noblesse , l'harmonie et la facilité. Parcourons successivement ces diilérens objets.

Quoique la correction soit une qualité si essentielle qu'il est inutile de la recommander, l'orateur ne doit pas néanmoins s'en rendre tellement esclave qu'elle nuise à la vivacité nécessaire du discours ; de légères fautes sont alors une licence heureuse ; c'est un défaut d'être incorrect; mais c'est un vice d'être froid. Lorsque Racine a dit ,

Je t'aimais incoiiiitaut , qu'eusse- je fait Hdèle?

il a mieux aimé être inexact que languissant , et manquer à la grammaire qu'à l'expression.

La clarté , cette loi fondamentale , aujourd'hui négligée par tant d'écrivains , qui croient être profonds et qui ne sont qn'obs-

curs , consisle à éviter non-seulement les constructions loacheif et les phrases trop chargées d'idées accessoires à l'idée principale» mais encore les tours épigrammatiques dont la multitude ne peut sentir la finesse ; car l'orateur ne doit jamais oublier que c'est à la multitude qu'il parle , que c'est elle qu'il doit émouvoir , attendrir , entraîner. L'éloquence qui n'est pas pour le grand nombre , n'est pas de l'éloquence. Cependant si l'orateur doit bannir de son discours la finesse épigrammatique , qui n'est souvent que l'art puéril et méprisable de faire paraître les chose» plus ingénieuses qu'elles ne sont , il est une autre espèce de finesse qui lui est permise , quelquefois même nécessaire , et qu'il ne faut pas confondre avec l'obscurité. L'obscurité consiste à ne point offrir de sens net à l'esprit, la finesse à en présenter deux , un clair et simple pour le vulgaire , un plus adroit et plus détourné que les gens d'esprit aperçoivent et saisissent ; et pour^ quoi n'y aurait-il pas dans un discours d'éloquence des traîlt uniquement réservés aux seuls hommes dont l'orateur doit rëel« lement ambitionner l'estime ? c'est aux gens d'esprit à le )uger, et à la multitude à lui obéir. Qu'il soit néanmoins sobre et cir* conspect dans l'usage de cette finesse même ; surtout qu'il se l'interdise sévèrement dans les sujets susceptibles d'élévation on de véhémence , qui n'exigent qu'un colons mâle et des traits forts et marqués ; la finesse d'expression dans ces sortes de su* jets en bannirait la noblesse , et ne servirait qu'à les énerver sans les embellir. Il en est du style comme du caractère ; la grandeur et la finesse y sont incompatibles.

Si on prend à la lettre ce qui se dit communément , que le caractère de notre langue est la clarté , on croira qu il n en est aucune plus favorable à l'orateur ; il ne faut pour se détromper qu'avoir écrit en français , ou interroger ceux qui ont pris cette peine. Aucune langue sans exception n'est plus sujette à l'obscurilc que la nôtre , et ne demande dans ceux qui en font usage plus de précautions minutieuses pour être entendus. Ainsi la clarté est l'apanage de notre langue , en ce seul sens qu'un écrivain français ne doit jamais perdre la clarté de vue, comme étant prête à lui échapper sans cesse. On demandera sans doute comment une langue sujette à ce défaut importun , timide d'ailleurs* sourde et peu abondante , a fait dans l'Europe une si prodigieuse fortune? plusieurs raisons y ont contribué ; la grandeur oii la France est parvenue sous le règne de Louis XIV ; la supériorité de nos bons écrivains en matière de goût sur ceux des au* très nations; et peut-être aussi cette destinée quelquefois bisarre, qui décide apparemment de la fortune des langues comme de celle des hommes.

SUR L'ÉLOCUTION ORATOIRE. aM

Outre la clarté et la correction purement grammaticales , ^ui n'ont de rapport qu'à la diction , il est une autre sorte de clarté et de correction non moins essentielles , qui appartiennent au style ; elles consistent dans la propriété des termes. Chez les auteurs médiocres , l'expression est , pour ainsi dire , toujours à côté de l'idée ; leur lecture fait aux bons esprits le même genre de peine que ferait à des oreilles délicates un chanteur dont la voix serait entre le faux et le juste. La propriété des termes est au contraire le caractère distinctif des grands écrivains ; c'est par là que leur style est toujours an niveau de leur sujet ; c'est à cette qualité qu'on reconnaît le vrai talent d'écrire et non à l'art futile de déguiser par un vain coloris des idées communes.

C'est aussi la nécessité d'employer partout le terme propre , qui rend les bons vers si rares , par la contrainte que la poésie impose , et qui oblige à tout moment les versificateurs médiocres à ne rendre que faiblement ou imparfaitement leur pensée , quand ils ont le bonheur d'en avoir une. Mais dans ceux qui ont le talent de la poésie y cette contrainte même devient une source de beautés. L'obligation oii se trouve le poëte de chercher l'expression , lui fait souvent rencontrer la plus énergique et la plus propre , qu'il n'eût peut-être pas trouvée s'il eût écrit en prose , parce que la paresse naturelle l'eût porté à se contenter du premier mot qui se serait offert à sa plume. Cette contrainte et les avantages qui en naissent, sont peut-être la meilleure raison qu'on puisse apporter en faveur de la loi si rigoureusement observée jusqu'ici, qui veut que les tragédies soient en vers; mais il resterait à examiner si l'observation de cette loi n'a pas produit plus de mauvais vers que de bons , et si elle n'a pas été nuisible à d'excellens esprits , qui , sans avoir le talent de la poésie, possédaient supérieurement celui du théâtre.

De la propriété des termes naissent la précision , l'élégance et rénergie , suivant la nature des sujets qu'on traite , ou des objets qu'on doit peindre; la précision dans les matières de discussion, Inélégance dans les sujets agréables , l'énergie dans les sujets grands ou pathétiques.

Ces qualités , en rendant le style convenable au sujet , lui donneront nécessairement de la noblesse, puisque l'orateur doit écarter avec soin les idées populaires et les sujets bas. Il est vrai que la bassesse des idées et des sujets est trop souvent arbitraire. Les anciens se donnaient là-dessus beaucoup plus de liberté que nous, qui, en banissant de nos mœurs la délicatesse , l'avons portée jusqu'à l'excès dans nos écrits et dans nos discours. Mais, quelque peu philosophe qu'une nation puisse être sur ce point, l'orateur qui veut réussir auprès d'elle, doit se conformer

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aux préjugés qui la dominent , et qu'on peut appeler ta philoso^ phie du vulgaire; le génie même les braverait en vain y surtout chez un peuple léger et frivole , plus frappé du ridicule que sensible au grand , sur qui une expression sublime peut manquer son effet , mais à qui une expression populaire ou triviale n'échappe jamais , et qui à la suite de plusieurs pages de génie , pardonne à peine une ligne de mauvais goût.

Venons à l'harmonie , un des omemens les plus indispensables du discours oratoire. Demander s'il y a une harmonie dit style, c'est à peu près la même chose que de demander s'il j a une musique ; et vouloir le prouver , est presque aussi ridicule que de le mettre en question. Il y a sans doute des oreilles qui ne sont pas faites pour l'harmonie oratoire , comme il en est d'insensibles à l'harmonie musicale ; mais c'est à la nature à les refaire , et non au raisonnement à les corriger. Les anciens étaient extrêmement délicats sur cette qualité du discours ; on le voit surtout par un passage de Cicéron ' , oii en rapportant le trait éloquent d'un tribun du peuple , qui invoquait les mânes d*un citoyen contre un fils séditieux , il parait encore plus occupé de l'arrangement des mots que de la grande idée qu'ils expriment. Cette attention de Cicéron à l'harmonie dans un morceau pathétique , ne contredit nullement ce que nous avons avancé , que les idées fortes et grandes dispensent du soin de chercher les termes : il s'agit ici , non de l'expression en ellemême, mais de la disposition mécanique des mots. La première est dictée par la nature ; c'est ensuite à l'oreille et à Tart d'arranger les termes de la manière la plus harmonieuse. Il en est de l'orateur comme du musicien, à qui le génie seul inspire le chant , mais ([ue l'oreille et l'art conduisent dans l'enchaînement des modulations.

Quoique notre poésie et notre prose soient moins susceptibles d'harmonie que ne l'étaient la prose ou la poésie des anciens , elles ont cependant chacune une sorte de mélodie qui leur est propre. Peut-être même celle de la prose a-t-elle un avantage, en ce qu'elle est moins monotoue , et par conséquent moins fa-

' J'«itniii présent, dit Gicvron, lorsque C. Carbon n'écria dans une hânngae nii peuple : *i O Marce Di'use {patrem appello) tu dicere solebas Macrameue i> Rcmpublicnm ; quivumque eam violavisset , ab omnibus esse ei pœntt » persnlutas: patris dictum sapiens, temcritas Jilii comprobavit. Celte chale » compi'nbauit, ajoute Cicéron, excita par son harmonie un cri d^aclmiraiioa » dans lonle rassemblée. Qii^on change Tordre des mots, et qu^on meliecoN»" )' probauit fUu temeritas, il \\*y aura plus rien, 7<tm ndùl eril. >» Voilà, pow le dire eu passant, de \\\\o\ ne i>e seraient pas doutés nos latinistes uiodcrncs. qui prononcent le latin aussi mal (|u^ils le parlent. Mais cet cxcin^^Ic sofRl pour prouTcr combien les anciens étaient ««cnsiblcs k rharmonic.

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