‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 107 sur 158 · SUR L'ÉLOCUTION ORATOIRE · texte numérisé non relu

SUR L'ÉLOCUTION ORATOIRE

ligante. La difficulté taincue est le grand mérite de la poésie j et la principale source du plaisir qu'elle nous cause. Ne seraitce point par celte raison qu'il est rare de lire de suite et sans dégoût un long ouvrage en vers , et que les charmes de la versification nous touchent moins à mesure que nous avançons en âge?

Quoi qu'il en soit , comme ce sont les poètes qui ont formé les langues , c'est aussi l'harmonie de la poésie qui a fait naître celle de la prose. Malherbe faisait parmi nous des odes harmonieuses , lorsque notre prose était encore barbare et grossière ; c'est à Balzac que nous avons l'obligation de lui avoir le premier donné de l'harmonie. « L'éloquence , dit très-bien M. de » Voltaire, a tant de pouvoir sur les hommes, qu'on admira » Balzac de son temps , pour avoir trouvé cette petite partie de » l'art ignorée et nécessaire , qui consiste dans le choix harmo- N nieux des paroles , et même pour l'avoir souvent employée »» hors de sa place. » Le style de Thucydide , auquel il ne manque que l'harmonie , ressemble , selon Cicéron , au bouclier de Minerve par Phidias , qu'on aurait mis en pièces.

Deux choses charment l'oreille dans lé discours ; le son , et le nombre : le son par la qualité des mots , le nombre par leur arrangement. Il est difficile à l'orateur, pour peu qu'il ait d'oreille et d'organe , de se méprendre sur ces deux points. La pronon^ ciation seule lui fera aisément distinguer les mots doux et sonores , de ceux qui sont rudes et sourds , et par la même raison les mots dont la liaison est harmonieuse et facile , de ceux dont l'union est dure et raboteuse. Mais il est dans l'harmonie une autre condition, non moins nécessaire que le choix et la succession des mots , et qui demande une oreille plus délicate et plus exercée. Comme dans la musique l'agrément de la mélodie vient non -seulement du rapport des sons , mais de celui que les phrases de chant doivent avoir entre elles , de même l'harmonie oratoire ( plus analogue qu'on ne pense à l'harmonie musicale ) consiste à ne pas mettre trop d'inégalité entre les membres d'une même phrase , et surtout h ne pas faire ses derniers membres trop courts par rapport aux premiers ; à éviter également les périodes trop longues , et les phrases trop étranglées et pour ainsi dire à demi closes ; le style qui fait perdre haleine, et celui qui oblige à chaque instant de la reprendre , et qui ressemble à une sorte de marqueterie; à savoir enfin entremêler les périodes arrondies et soutenues , avec d'autres qui le soient moins , et qui servent comme de repos à l'oreille. On ne saurait croire , et je ne crains point là-dessus d'être démenti par les bons juges, combien un mot plus ou moins long à la fin d'une phrase, une chute

masculine ou féminine , et quelquefois une syllabe de plus on de moins dans le corps de la phrase , produisent de différence dans l'harmonie. L'étude réfléchie des grands maîtres, et snrloat un organe sensible et sonore , en apprendront plus sur cela que toutes les règles.

Au reste , l'afTectation et la contrainte , ennemies des beautés en tout genre , ne le sont pas moins dans celui-ci. Cicéron , si difficile d'ailleurs sur tout ce qui avait rapport à l'harmonie du style , condamne avec raison Théopompe , pour avoir porté jusqu'à l'excès le soin minutieux d'éviter le concours des voyelles * . C'est à l'usage et à l'oreille à procurer d'eux-mêmes cet avantage sans qu'on le cherche avec fatigue. L'orateur exercé aperçoit par une espèce d'instinct la sucession harmonieuse des mots , comme un bon lecteur voit d'un coup d'œil les syllabes qni précèdent et celles qui suivent.

A l'exemple des anciens , nous avons banni avec raison les grands vers de notre prose ; mais on a remarqué que la prose la plus sonore contient beaucoup de vers d'une plus petite mesure, qui étant d'ailleurs entremêlés et sans rime, donnent à la prose un des agrémens de la poésie sans lui communiquer la monotonie et l'uniformité qu'on reproche à nos vers. La prose de Molière est toute pleine de vers de cette espèce : en voici un exemple tiré de la première scène du Sicilien,

Cbut, n^avanccz pas davantage,

Et demeurez en cet endroit

Jusqa^à ce que je tous appelle.

H fait noir comme dans un four 4 Le ciel bVst habille ce &oir cnscaramoucbe,

Et je ne vois pas une étoile

Qui montre le bout de son ncx.

Sotte condition que celle d'un esclave!

De ne vivre jamais pour soi ,

Et d'élre toujours tout entier Aux passions d'un maître, etc.

Le reste de la pièce est à peu près semblable à ce début.

L'arrangement harmonique des mots ne peut qaelquefoii H concilier avec leur arrangement logique ; quel parti faut-il prendre alors ? un philosophe rigide ne balancerait pas ; la ni* èon est son maître, je dirais presque son tyran. L'orateur soiutts

' Je remarquerai k cette occasion une bizarrerie de notre poésie ; c*estdt ot permettre la rencontre des voyelles que dans les cas oit elle â le plos de éê,rcti'. Dans immolée à mes yeux le concours des voyelles est certaincBMl pins sensible , et par conséquent plus rude que dans immolé à meMjreux^O^ pendant Pun est permis en poésie , et Tautre ne Test pas. De même le 00acours des voyelles est permis en pocfsie devant Vh aspirée , quoique celle aif^ ration rende le concours plus marqué.

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