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l'hararne de qualité se montre, et paraisse exiger la déférence dont J'i^omoiç d'esprit avait commencé par dispenser. Aussi le copimerce intime des grands avec les gens de lettres ne finit que trop souvent par quelque rupture éclatante ; rupture qui vient presque toujours de l'oubli des égards réciproques auxquels on 4 manqué de part ou d'autre , peut*étre même des deux côtés.
^'avouerai cependant , par égard pour la vérité , et non par aucun autre motif , qu'il est quelques grands seigneurs qui méritent d'être exceptés : et si je ne craignais que leur nom et leur éloge ne devint une satire indirecte et injuste de ceux que j'oroeltrais sans les connaître , j'aurais le courage de les nommer ici (i). Leur familiarité n'a rien de suspect y parce qu'elle est le
' Pour ne parler ici que des étrangers , tous ceux qui ont connu en France M. kl marquis Londlinii enTojd extraordinaire de la république de G^nes , «avf n( que la ▼eVité ceale a dicté Péloge que Tautear en a fait, en lui dédiant 0ef Recherches sur la précession des Equinoxes. « Les plus grands génies de » Tantiquité , dit-il à M. Lomellini, mettaient le nom de leurs amis k la léte » de leurs ouvrages , parce qu'un ami leur était pijas cher qu'on protecteur.
> fjn sentiment si digne de tous est tout ce que je puis imiter d'eux. Ce n'est » point à TOtre naissance que fe rends hommage , ce serait mettre toc ancêtres 9 k TOtre place , et publier que j'écris k un philosophe. L'accueil que tous » faites aux gens de lettres ne leur laisse point apercevoir la supériorité de
> TOtre rang, parce que tous n'aTez point h leur envier la supériorité des lu- » mières. Aussi , non content de rechercher leur commerce , vous leur lémoi- 9 irriex encore ceue oonsidération réelie sur laquelle ils ne se méprennent pas » qufind iU en sont dignes \ et comme la vanité n'a point de part à votre estime » pour eux, 1a réputation ne vous en impose point daus vos jogemens. Je vous » présente donc ces Recherches comme k un géomètre profond, qui a su » joindre aux agrémens de l'esprit les plus sublimes connaissances , et dont je » distingue le VÊSn%t parmi le petit nombre de ceux qui peuvent vériiable- » nient me flatter. »
S'il est permis de joindre ii'réloge des étrangers celui des morts, qui ne saurait blesser les vivans, l'auteur oserait encore rappeler ici, comme un témoignage des sentimens de son cceur, ce qu'il écrivait en 1753 à un homme dont la mémoire doit être précieuse à tons les gens de lettres qui l'ont connu , à feu M. le marquis d'Argenson, en lui dédiant (après sa retraite du ministère) VEssai d'une nouvelle tliéorie de la résistance des fluides. « Les savans et M les écrivains célèbres qui vous approchent en si grand nombre, applaudi- » ront à l'hommage que je vous rends. Le respect qu'ils vous témoignent est » d'autant pins sincère » que l'attachement en est le principe, et d'antant plus » juste que vous ne penses pas à l'exiger. Vous devez un sentiment si flatteur » et si vrai à cette familiarité sans orgueil avec laquelle vous accueilles les M talens, et qui seule peut rendre la société des grands et des gens de lettres M également digne des uns et des autres. Votre commerce utile et agréable » par une infinité de connaissances, qui vous assurent le suffrage de la partie 9 la plus éclairée de notre nation , est encore pour tous ceux qui vous envi- » ronnent une leçon continuelle de modestie , de candeur , d'amour du bien » public, et de toutes les vertus que notre siècle se contente d'estimer. Philo- » sophe enfin dans vos sentimens et dans votre conduite , vous joignes à cette » qualité trop rare, et qui en renferme tant d'autres, le mérite plus rare » encore de l'avoir sans osunution. Puisse votre exemple apprendre è la plu-
MM
SUR LES GEJ^S DE LETTRES, SSg
froit de l'estime qu'ils ont pour les Ulens, et du pUisir réel qu'ils trouvent dans la société des gens de lettres. En effet, cette société est réellement la plus atile et la plus noble que puisse désirer un homme qui pense. Si les connaissances adoucissent l'âme , elles relèvent aussi ; l'une de ces qualités est même la suite de l'autre , et il faut convenir ( malgré les reproches fondés qu'on fait aux gens de lettres ) que non-seulement ils sont supérieurs aux autres hommes par les lumières « mais qu'ils sont aussi en général moins vicieux dans leurs senlimeos et dans leurs procédés. G>mme leurs désirs sont plus bornés , ils sont un peu plus délicats sur les moyens de les satis&ire , et un peu plus reconnaissans de ce qu'on fait pour eux ; car moins la reconnaissance a de devoirs à remplir , plus elle est scrupuleuse k s'en acquitter. M. Fouquet fut abandonné dans sa disgrâce de tova ceux qui lui devaient leur fortune ; deux hommes de lettres seuls lui restèrent fidèles , La Fontaine et Pétîsson ; sans doute le nombre aurait pu en être plus grand , et je suis fUché de ne pouvoir joindre à ces deux noms ceux de Molière et du grand Corneille. Mais enfin les gens de lettres se distinguèrent en cette occa- .sion , et les descendans de ce ministre ne sauraient trop s'en souvenir.
Concluons de tout ce que nous venons de dire « que les seuls grands seigneurs dont un homme de lettres doive désirer le commerce j sont ceux qu'il peut traiter et regarder en toute sûreté comme ses égaux et ses amis , et qu'il doit sans exception fuir tous les autres. Philoxène, après avoir entendu des vers de Denys-le-Tyran , disait , qu'on me remène aux carrières ; combien de gens de lettres arrachés à leur obscurité , et tombés tout à coup dans un cercle de courtisans , devraient dire presque en entrant: qu'on me remène à ma solitude? Je n'ai jamais compris pourquoi l'on admire la réponse d'Aristippe à Diogène : si tu savais vivre avec les hommes , tu ne vivrais pas de légumes. Diogène ne lui reprochait point de vivre avec les hommes, maia de faire sa cour à un tyran. Ce Diogène qui bravait dans son indigence le conquérant de l'Asie , et k qui il n'a manqué que de la décence pour être le modèle des sages , a été le philosophe de l'antiquité le plus décrié , parce que sa véracité intrépide le rendait le fléau des philosophes même ; il est en effet un de ceux qui ont montré le plus de connaissance des hommes j et de la vraie valeur des choses. Chaque siècle et le nôtre surtout auraient besoin d'un Diogène ; mais la difficulté est de trouver des
M part de nos Mécènes, trop œiiitiplics aujourd'hui pour la gloire et le bien » ries lettres , que le vrai moyen d*hniiorer le mente en le protégeant , est <lc » s*hoQorer soi-mémt par te manière dont on le diatingne*. »
36o ESSAI
hommes qaî aienl le courage de l'être, et des hommes qui aient le courage de le souffrir.
Parmi les grands qui paraissent faire cas des gens de lettres , ceux qui ont quelques prétentions au bel esprit , forment une espèce singulière ; la vanité leur a donné ces prétentions , l'orgueil les empêche de les montrer indifféremment à tout le monde. Malgré cette lumière générale dont se glorifie notre siècle philosophe , il est encore bien des gens, et bien plus qu'on ne croit, pour qui la qualité d'auteur ou d'homme de lettres n'est pas un titre assez noble. Il faut avouer que la nation Française a bien de la peine à secouer le joug de la barbarie qu'elle a porté si long-temps. Cela ne doit point surprendre ; la naissance étant un avantage que le hasard donne , il est naturel non-seulement i\e vouloir en jouir , mais encore de lui subordonner tons ceux dont l'acquisition est plus pénible. La paresse et l'amoun-propre se trouvent également bien de ce partage.
Je sais que la plupart des grands se récrieront contre un tel reproche i mais qu'ils interrogent leur conscience , qu'ils nous laissent même examiner leurs discours , et nous demeurerons convaincus que le nom d'homme de lettres est regardé par eux comme un titre subalterne qui ne peut être le partage que d'un Ktat inférieur; comme si l'art d'instruire et d'éclairer les hommes n'était pas , après l'art si rare de bien gouverner, le plus noble apanage de la condition humaine. Un grand prince , sensible, comme il le doit être , à toutes les espèces de gloire , recherchera toujours celle qui vient des talens de l'esprit , quand il pourra l'acquérir; parce qu'il sait que si elle n'est pas la plus brillante , elle a du moins cet avantage précieux , qu'on ne la partage avec personne.
Pour se convaincre de ce que j'avance sur l'opinion peu relevée qu'on se forme communément dans le monde de l'état des gens de lettres , il suffira de faire attention à l'espèce d'accueil qu'ils j reçoivent pour l'ordinaire. Il est à peu près de même genre que celui qu'on fait à certaines professions agréables , qui demandent sans doute, des talens , mais qu'en les recherchant même nous affectons de rabaisser , comme nous honorons d'autres états , sans savoir pourquoi. L'ennui veut jouir du talent, et la vanité trouve moyen de le séparer de la personne. C'est ce qui fait que le rôle des gens de lettres est, après celui des gens d'église, le plus difficile à jouer dans le monde ; l'un de ces deux états marche continuellement entre l'hypocrisie et le scandale ; l'autre entre l'orgueil et la bassesse.
Faudra-t-il donc que les gens de lettres renoncent tout-à-fait k la société des grands ? Indépendamment des exceptions que
SUR LES GENS DE LETTRES. 36i
j*ai mises plus haut à cette règle , quelques considérations par^ ticuHères obligent encore de la modifier et de la restreindre.
Ceux des gens de lettres à qui le commerce du monde ne peut être d'aucune utilité pour les objets de leurs études , doivent se borner aux sociétés ( de quelque espèce qu'elles puissent être ) oii ils trouvent dans les douceurs de la confiance et de Familié un délassement nécessaire. A quoi serviraient à un philosophe nos conversations frivoles y sinon à lui rétrécir l'esprit, et k le priver d'excellentes idées qu'il pourrait acquérir par la méditation et par la lecture ? Ce n'est point à l'hôtel de Rambouillet que Descartes a découvert l'application de l'algèbre à la géométrie , ni à la cour de Charles II que Newton a trouvé la gravitation universelle ; et pour ce qui regacde la manière d'écrire, Malebranche qui vivait dans la retraite , et dont les délassemens n'étaient que des jeux d'enfant , n'en est pas moins par son stjle Je modèle des philosophes.
Il n'en est pas de même de ceux qu'on appelle beaux esprits. Pour peindre les hommes dans un ouvrage d'imagination , il faut les connaître ; faits comme ils sont , on ne doit pas se flatter de les deviner , tant pis du moins pour qui les devine : le commerce du monde est donc absolument nécessaire k cette portion des gens de lettres. Mais il serait k souhaiter du moins qu'ils fussent simples spectateurs dans cette société forcée , et spectateurs assez attentifs pour n'avoir pas besoin de retourner trop souvent à une comédie qui n'est pas toujours bonne à revoir ; qu'ils assistassent k la pièce comme le parterre qui juge les acteurs , et que les acteurs n'osent insulter : qu'en un mot ils j fussent à peu près dans le même esprit qu'Apollonius de Thyane allait autrefois k Rome du temps de Néron , pour voir de près , disait-il , quel animal c'était qu'un tyran.
Il est à désirer encore que ceux de nos écrivains qui entreprennent , soit dans une pièce de théâtre , soit dans un autre ouvrage , la peinture de leur siècle , ne se bornent pas k en emprunter le jargon. Ils croiraient faire l'histoire des hommes, et ne feraient que celle de la langue. Cest à ce langage entortillé , impropre et barbare , qu'on prétend reconnaître aujonr^ d'hui les auteurs qui fréquentent ce qu'on appelle la bonne compagnie , mais à qui cette fréquentation , quoi qu'on en dise , est très-funeste , et dont la manière d'écrire vaudrait beaucoup mieux , comme l'expérience le prouve , s'ils vivaient dans une société moins brillante.
Il n'est donné qu'à un petit nombre d'hommes rares de se préserver de cette contagion ; mais il est tre»-singnlier que les gens de lettres, faits pour étudier, pour connaître, et pour fixer
la laogue I soient presque tacitement convenus entre eux àe prendre sur ce point la loi des grands , à qui ils devraient la donner. Dans le temps que notre langue n'était encore , grâce aux tribunaux d'esprit, qu'un mélange biearre de bas et de précieux, les grands écrivains la devinaient pour ainsi dire, en proscrivant de leurs ouvrages les tours et les mots qu'ils sentaient devoir bientôt vieillir : c'est ce que Pascal a £ût dans ses Provinciales , ouvrage qu'on croirait de nos jours , quoique composé il jr a cent ans. Aujourd'hui que notre langue se dénature et se dégrade , les grands écrivains la devineront de même en pros«cjrivant de leurs écrits le ramage éphémère de nos sociétés. Peutêtre deviendrait-il enfin si ridicule » que nos auteurs se trouveront plus ridicules encore de l'avoir adopté , et qn'ils en reviendront au vrai et au simple. Peut-^tre aussi cet heureux temps ne reviendra-trii jamais. Il j a bien de l'apparence que ce sont des circonstances pareilles qui ont corrompu sans retour la langue du siècle d'Auguste.
Un des principaux inconvéniens de la société des grands et des gens de lettres , et pourtant un des principaux moyens par lesquels ceux-ci espèrent parvenir à l'estime et à la considération, est cette furçur de protéger qui produit parmi nous ce qu'on appelle des Mécènes, Que le &vori d'Auguste serait surpris de voir son nom si souvent profané , et le ton rampant que les gens de lettres prennent avec ceux qui le portent ? Horace écrivait à Mécène , c'est-à-dire au plus grand seigneur du plus grand Empire qui fût jamais , sur un ton d'égalité qui faisait honneur à l'un et à l'autre ; et dans notre nation si éclairée , si polie et qui $» prétend si peu esclave , un homme de lettres qui parlerait k son protecteur comme Horace parlait au sien « serait blâmé de •es confrères même. La forme trop ordinaire de nos épttres dédioatoires est une des choses qui ont le plus avili les lettres. Presque toutes retentissent de l'honneur que les grands font aux lettres en les aimant, et nullement de l'honneur et du besoin qu'ils ont de les aimer. Il semble que la bassesse et la fausseté aient été jugées les attributs nécessaires de ces sortes d'ouvrages ; comme si des louanges données avec noblesse n'étaient pas plus flatteuses pour celui qui les reçoit , et plus honorables pour celui qui les donne.
Faut-il s'étonner après cela que tant de talens médiocres , mais humbles, soient élevés aux dépens du génie ? L'Orphée de notre nation , qui eu faisant changer si rapidement de face à la musique française , a préparé une révolution qu'il se tient qu'à nous d'entrevoir , n'est-il pas , pour ne point chareber d'autres exemples , l'objet de la haine et de la peieécatioii d'un grand
nombre de Mécènes, sans avoir d'autre crime auprès d'eux , que d*itre supérieur k leurs protégés? Il est vrai qu'à l'exception d'un petit nombre de grands seigneurs , asseï heureux pour sentir tout le prix du talent de cet homme célèbre j et assez courageux pour le dire , les autres n'ont pas la satisfaction de voir le public ratifier leur avis , et finissent au contraire par souscrire d'asses mauvaise grâce au jugement de la nation ; jugement qu'ils auraient prévenu ( sans savoir pourquoi ) si l'illustre artiste avait daigné faire semblant de les consulter sur sa musique. Ses succès et sa gloire sont un exemple bien sensible de ce que nous disions plus haut, que l'autorité des gens de lettres l'emporte à la longue : c'est à leur suffrage qu'il doit , après lui-même , la réputation dont il jouit malgré la cabale et l'envie. Ce n'est pas que j'approuve le fanatisme de quelques uns de ses admirateurs; l'estime du sage est plus tranquille; mais c'est le propre des grands talens de faire des fanatiques , et il faut s'attendre à en rencontrer dans un siècle oii c'est une espèce d'héroïsme que de célébrer les génies supérieurs ; comme on doit s'attendre à faire naître des enthousiastes , des flagellans et des convulsionnaires dans les sectes qu'on persécute.
Il ne faut pas s'étonner que les petits talens , plus à la portée de l'esprit et de l'âme du commun des hommes , soient ce qu'ils aiment par préférence. Corneille, pour la consolation des grands génies qui le suivront , a été constamment persécuté par presque tous les amateurs de son temps , dont Scudéri et Boisrobert étaient les héros. Cela devait être : ce n'est point dans une antichambre que l'on apprend à dire, à penser et à faire de grandes choses ; et Corneille plus répandu aurait été plus loué , mais n'eût jamais fisitPol jeucte. Racine , à qui peut-être il n'a manqué pour surpasser Corneille que d'avoir vécu comme lui , n'a pas laissé d'avoir des adversaires à combattre ; cet esprit de courtisan qu'il possédait trop , et qui sans Athalie , Phèdre, et Britannicus , serait une espèce de tache à sa gloire , ne l'a pas empêché d'essuyer bien des chagrins de la part de ceux dont Pradon était l'esclave et l'idole.
Ce doit être néanmoins une consolation pour les talens pe#sécutés , que de voir avec quelle satisfaction le public se platt à casser les .arrêts des prétendus gens de goût ; c'est presque une chute sûre pour un ouvrage que leur estime ; ils croient, ou annonçant les talens de leurs protégés , inspirer pour eux une prévention favorable ; la nation au contraire, pour qui toute occasion d'exercer sa liberté est précieuse, et qui s'aperçoit qu'on veut surprendre ou enlever de force son suffrage , se trouve dèslà moins disposée à l'accorder. Il en est de même des ouvrages
annoncés qu'on attend depuis long*tcmps; le public ne vit pas d'espérance ; plus elle a été longue, plus il vent que les effets j répondent, et malheur à qui le vient frustrer de son attente. Ce n'est point k toute cette ostentation si ridicule et si inutile que l'on doit la réussite d'un ouvrage. Cest à des amis éclairés et sévères qu'on en fait juges dans le secret , qui n'approuvent que quand ils ne sauraient faire autrement, et aux avis desquels on défère avec docilité.
Je n'ai jusqu'à présent parlé que des amateurs qui se bornent k appuyer les gens de lettres de leur puissant crédit et de leur faible suffrage ; j'entends ici par crédit, celui qui se réduit à procurer des admirateurs , et non celui qui a le courage de tenir tête à des adversaires puissans. L'expérience ne prouve que trop que les talens persécutés n'ont rien à attendre de ce côté-là , et que les ennemis chassent bientôt les protecteurs. Mais les gens de lettres s'imaginent peut-être qu'ils trouveront plus de ressources dans les lumières de certains amateurs , qu'on peut diviser en deux classes.
La première renferme ceux qui se connaissent assez pour n'oser paraître au grand jour , mais qui ne se bornent pas , comme la plupart de leurs confrères, à commander durant leur digestion , du sublime à un poète , ou des découvertes à un savant; ils ont de plus la prétention d'éclairer leurs courtisans , de leur fournir des plans d'ouvrages , et de les diriger dans l'exécntion. Je suis surpris qu'aucun protégé n'ait le courage de leur dire ce que disaient à Colbert quelques négocians qu'il instruisait , laissez-mous/airc; ce Colbert , asseï grand homme pour ne parler que de ce qu'il entendait, et pour donner sur le commerce des avis utiles, l'était assez en même temps pour trouver iN» que des gens plus éclairés que lui s'en tinssent à leurs propres lumières.
Dans la seconde classe des Mécènes sont ceux qui aspirent eux-mêmes à la gloire d'être auteurs. Il en est peu à qui cette entreprise ne réussisse , grâce à l'adulation qui les encense : ne fussent-ils que les pères adoptifs d'un ouvrage médiocre publié «ms leur nom , cent plumes s'empresseraient à le célébrer ; depuis les héros jusqu'aux Thersites de la littérature , tout leur crierait qu'ils ont produit un chef-d'œuvre i n'eussent - ils fait qu'un almanach , on leur démontrerait qu'ils ont trouvé le système du monde.
Cest principalement à certains journalistes étrangers que ce reproche s'adresse ( car je n'ose croire que parmi ceux de France , il y en ait aucun qui le mérite ). D'une main ils élèvent à la médiocrité puissante des statues d'argile , et de l'autre ils
font de vains efforts pour mutiler les statues d'or des grands hommes sans protection et sans crédit. Dans leurs mémoires périodiques, qu'on peut appeler, comme M. de Voltaire appelle l'histoire , d'immenses archives de mensonge et d'un peu de vérité , presque tout est loué , excepté ce qui mérite de l'être. Aussi le bien qu'ils disent des mauvais livres les décrédite encore plus que le mal qu'ils voudraient faire aux bons. On pourrait comparer les journalistes dont je parle , à ces mercenaires subalternes établis pour lever les droits aux portes des grandes villes, qui visitent' sévèrement le peuple, laissent passer avec respect les grands seigneurs, permettent la contrebande à leurs amis, la font très-souvent eux->mémes , et saisissent en revanche pour contrebande ce qui n'en est pas. On ne doit point au reste exiger des critiques une injustice aussi basse que la flatterie ; mais il est au moins permis de les exhorter à distinguer l'ouvrage et l'auteur.
Ce qu'il j a de plus honteux pour les grands et pour la littérature , c'est que des écrivains qui déshonorent leur État par la satire , trouvent des protecteurs encore plus méprisables qu'eux. L'homme de lettres digne de ce nom dédaigne également et de se plaindre des uns et de répondre aux autres; mais quelque peu sensible qu'il doive être aux injures prises en ellesmêmes , il ne doit pas fermer les jeux sur l'appui qu'on leur prête, ne fût-ce que pour se former une idée juste de ceux qui daignent les favoriser. Dans les pays oii la presse n'est pas libre, la licence d'insulter les gens de lettres par des satires n>st qu'une preuve du peu de considération réelle qu'on a pour eux, du plaisir même qu'on prend à les voir insultés. Et pourquoi est-il plus permis d'outrager un homme de lettres qui honore sa nation , que de rendre ridicule un homme en place qui avilit la sienne ? Si on croit devoir laisser un libre cours aux libelles et aux satires , en ce cas que toutes les conditions et tous les états en puissent être indifféremment l'objet. Disons mieux, qu'on punisse sévèrement les satires personnelles contre quelque citoyen que ce puisse être , celles qui l'attaquent dans ta probité, dans ses mœurs, dans son état; mais qu'il soit libre d'appréder devant le public l'esprit et les talens de ceux qm protègent, comme de ceux qui écrivent ; ces hommes orgueil^ leux et vils , qui regardent les gens de lettres comme des espèces d'animaux destinés à combattre dans l'arène pour le plaisir de la multitude, descendraient alors de l'amphithéâtre, et verraient leurs juges j remonter. Je ne puis me dispenser de rapporter à cette occasion une anecdote bien propre ii faire con- ■aitre le caractère et l'injustice des hommes dont je parle. Un
d'entre eux tournait en ridicule la délicatesse excessive d'un écrivain célèbre qui avait témoigné un chagrin (trop grand san:»' doute ) de quelques satires publiées contre lui : l'écrivain célèbre fit une chanson oii l'homme en place était effLenré trèslégèrement. Si on eût cru l'offensé ^ les lois n'avaient pas asseï^ de supplices pour punir l'injure qu'on lui avait faite.
Il est une dernière sorte d'amateurs qui méritent avec quel* que raison d'être plus considérés que les autres , et qu'on pent regarder comme des protecteurs plus réels de la littérature ; ce sont ceux qui cherchent à contribuer au progrès des sciences et des arts par leurs bienfaits. Je plains les gens de lettres à qui leur fortune rend nécessaire une ressource si triste et si dangereuse ; c'est à eux de mettre au moins dans leur conduite tant de dignité et de noblesse que ce soit au bienfaiteur même à lear avoir obligation. Je paie avec usure à votre père le bien qu'il m'a fait , disait Xenocrate à un de ses disciples ; car je suis cause qu'il est loué de tout le monde. ^
Feu M. l'abbé de Saint-Pierre se privant autrefois en faveur de M. Yarignon d'une portion cousidérable de sa fortune , lui disait : Je ne vous dorme pas une pension , mais un contrat ; ^ parce que je ne veux pas que vous dépendiez de moi. Espèce d'héroïsme bien digne d'être proposé pour modèle à tous les bienfaiteurs. Ce n'est qu'à ce pnx qu'on mérite de l'être ; mais combien peu voudraient d'un pareil titre à de pareilles conditions ?
Quelle leçon que l'exemple de M. l'abbé de Saint-Pierre pour certains bienfaiteurs souvent aussi avares que vains , qui se croient les pères de là littérature pour quelques bienfaits trèslégers, fort au-dessous de leur fortune, et qu'ils prennent même le soin de divulguer secrètement? Quand on oblige d'honnêtes gens , on doit laisser parler en eux la reconnaissance , elle sait s'imposer à elle-même des lois sévères. Mais les hommes sont si attentifs à saisir tout ce qui peut leur donner de la supériorité sur leurs semblables , qu'un bienfait accordé est regardé pour l'ordinaire comme une espèce de titre , une prise de possession de celui qu'on oblige, un acte de souveraineté dont ou abuse pour mettre quelque malheureux dans sa dépendance. On a beaucoup écrit et avec raison contre les ingrats , mais on a laissé les bienfaiteurs en repos , et c'est un chapitre qui manque à l'histoire des t;^rans (i).
' L^autenr, en cfcrirânt cette affligeante veriic, est bien e'ioîgnc de regarder 1» reconoaiMaoce comme an fardeao; puisse- 1* il avoir dbQB«f des marques durables de la tienne au seul homme en pince auquel il ait été redevable , à M. le cofOie d'Argenson, h qui il Tieut de .dédier la nouvelle éditîoD dç.fon
Aussi est-ce pour une âme bien née le plus grand obsUcle k l'opulence, que de jouir de l'étroit nécessaire. L'indigence absolue mène bien plus sûrement aux places et aux richescwè ; parce qu'en forçant à l'esclavage , elle y accoutume. La néceasité de se délivrer d'un état de misère profonde , rendant excusables presque tous les moyens d'en sortir , familiarise insensiblement avec ces moyens : il en coûte moins ensuite pour les faire servir à l'augmentation de sa fortune. On est fait aux dégoûts et aux rebuts , et on ne pense plus qu'à mettre à profit la malheureuse habitude qu'on a prise de les dévorer. Que l'orgueil et le despotisme des bienfaiteurs rendent les bienfaits redoutables , et quelquefois humilians ! Quel ma) ne font pas aux talens même les bienfaits bassement reçus? Ils communiquent à l'âme un avilissement qui dégrade insensiblement les idées , et dont les écrits se ressentent â la longue : car le style prend la teinture du caractère. Ayes de la hauteur dans les sentimens , votre manière d'écrire sera ferme et noble. Je ne nie pas qu'il puisse y avoir des exceptions à cette règle , comme il y en a à tout ; mais ces exceptions seraient une espèce de phénomène.
Les Romains disaient : itu pain et des spectacles : qu'il serait à désirer que tous les gens de lettres eussent le courage de dire : du pain et la liberté ! Je parle de liberté non -seulement dans leurs personnes , mais aussi dans leurs écrits ; je ne la confonds pas avec cette licence condamnable qui attaque ce qu'elle devrait respecter : le vrai courage est celui qui combat les ridicules et les rices , ménage les personnes , et obéit aux k>îs. Libxeté, v^ arrÉ et pauvibté, ( car quand on craint cette dernière , on est bien loin des deux autres ) voilà trois mots qne les gens de let-
Traité âe Dynamique l « L^aceaeil fayorable, dil-il, que les sarant otfit(W{1l » fait à c€ finit de mea traraax , m'a inspiré le déiîr et la confiance de tous » l'offrir. Je aouhaiierais Tayoïr rendu difpne do la poeientc, pour fairo pat- » yenir jusqu^à elle le seul icmoignage que je puisse yous donner de mon alU- » chemeot et de ma reconnaissance. De tontes les ye'rités contenues dans cet » onyrage, ta plus préciense pour moi est l'expression d^un sentiment si noble » et si juste. Moins j'ai cherché les bienfaiteurs , moins je doit oublier ceux tt qui ont yonlu éirc le» miens ^ et les grâce» dont sa majesté m'a hotnùté^ •##*• » jours présentes à mon cœur, me rappelleront sans cesse ce que je doii a» » ministre qui me les a obtenues. Puissent, monseigneur, les siences et les M lettres, 6délc8 il consenrer le souyenirde ceux qui les ont aimées, célébrer » d'une manière digne de la France et de yons , tant dViablitsemeot gimieux 9 à votre ministère , qui laisseront à yos suoceaMurt l'homieor de ks tkWm » fleurir ! Puissex-yoos goûter en paix dans yotre retraite la consoJaikm que » procure la vie privée , de ne point voir de trop près les malheurs des homme»! » Tels sont les voeux d'un citoyen qui s'intéressera toujours i votre bonheur, » et qui se trouve pour la première fois à plaindre de la médiocrité de son état , M par le désir qu'il annût de donner plus d'éclat à son hoaunigt. »
très devraient toujours avoir devant les yeux , comme les souve-* rains celui de postérité.
Quand je dis que la pauvreté doit être un des mots de la devise des* gens de lettres , je ne prétends pas qu'ils soient obligés d'être indigens , comme ils le sont d'être vrais et libres , et que la pauvreté doive être un attribut essentiel de leur état ; je dis seulement qu'ils ne doivent pas la redouter. Il serait même injuste de leur interdire les richesses. £t pourquoi un homme de lettres n'aurait-il pas le même droit à l'opulence, que tant d'hommes inutiles ou nuisibles h. la patrie , dont le luxe scandaleux insulte à la misère publique ! Mais si un homme de lettres ambitionne la fortune , dit avec raison un de nos plus illustres écrivains, il doit la faire soi-même. Et il ne faut pas croire qu'il soit très-difficile d'y parvenir , même en n'employant que des moyens honnêtes. On sait l'histoire de ce philosophe , à qui ses ennemis reprochaient de ne mépriser les richesses que faute de talent pour en acquérir ; il se mit dans le commerce , s'y enrichit en un an , distribua son gain à ses amis , et se remit ensuite à philosopher.
S'il n'est pas difficile de faire fortune par des voies louables , il l'est encore moins d'y parvenir quand on se permet tout pour cet objet. Il ne faut pour cela que la résolution bien déterminée de réussir, de la patience et de l'audace. Peut-être est-ce le seul genre de succès qui ne prouve aucune espèce d'esprit ; car l'esprit d'intrigue et de noianège ne mérite pas ce nom ; c'est l'esprit de ceux qui n'en ont point d'autre , et de tous ceux qui voudront l'avoir. C'est en faisant un long et heureux usage de cet esprit si commun , que des hommes sans mérite et sans nom peuvent arriver à la plus grande fortune et aux plus brillans emplois. L'Angleterre seule a cet avantage , que les talens vraiment supérieurs dans les lettres y ont quelquefois servi de degré pour s'élever aux grandes places. Parmi nous ils sont plutôt un motif d'exclusion , et peut-être n'est-ce pas un malheur pour eux. Ils n'ont pas même pour l'ordinaire de plus grands ennemis que ceux qui ont fait fortune par les lettres ou par, l'apparence des lettres. Élevés par la faveur, ces hommes médiocres sentent que les bons juges les voient toujours à leur véritable place : et ils ne peuvent le leur pardonner.
Néanmoins cette règle n'est pas entièrement générale. Parmi les différens Mécènes de notre siècle , il s'en trouve quelquefois qui s'étant enrichis par les lettres , prennent sous leur protection d'autres hommes de lettres moins riches et plus éclairés qu^eux. Mais il voir la manière dont ils les traitent , on serait tenté de croire que le mot de république des lettres est bien mal imaginé ;
SUR LES GENS DE LETTRES. 36ç>
rien n'est moins républicain que leur conduite et leur manière d'agir envers leurs semblables. Ils paraissent persuadés qu'eux seuls méritent d'être riches ; et dans le temps même oii ils se plaignent de leur indigence au milieu d'un bien très-honnéte , parlez-leur d'un homme de lettres qui possède à peine le nécessaire , ils ne manquent pas de le trouver fort à son aise. Tu as raison , leur eût répondu Diogène, mais je voudrais te voir seulement un jour à ma place.
Les Mécènes dont je parle ont pour maxime qu'un homme de lettres doit être pauvre. La raison qu'ils en donnent est que la nécessité aiguise le génie , et que l'opulence l'engourdit et en affaiblit l'exercice ; mais leur véritable motif est d'avoir par ce moyen une cour pliis nombreuse et plus de bouches pour les flatter.
J'avoue qu'ils en sont quelquefois punis. Il n'est pas absolument sans exemple de voir ces despotes de la littérature , célébrés par les étrangers et par les Français, survivre, pour la frayeur de leurs semblables , à leur réputation littéraire , lorsqu'ils cessent, par le changement des circonstances , de pouvoir faire ni bien ni mal.
C'est d'après ce même principe de la dépendance prétendue oii doivent être les gens de lettres , qu'on a vu s'établir dans quelques célèbres académies l'esprit de despotisme qui y règne , et qui , j'ose le dire , aurait été funeste aux progrès des sciences, sans les talens supérieurs de plusieurs membres de ces compagnies ; car dans un Etat despotique les vertus de citoyen sont des vertus de dupe : mais il faut savoir être dupe quelquefois , et il se trouve toujours des gens assez bien nés pour l'être. Le cardinal de Richelieu avait donné à l'Académie Française une forme trèssimple et très-noble, mais aussi c'était le cardinal de Richelieu. Il sentit, malgré le système de despotisme dont il était rempli , et qu'il étendait si loin , que la forme démocratique convenait mieux qu'aucune autre à un Etat tel -que la république des lettres qui ne vit que de sa liberté; cet homme rare qui connaissait le prix des talens, voulut que dans l'Académie Française l'esprit marchât sur la même ligne à côté du rang et de la noblesse , et que tous les titres y cédassent à celui d'homme de lettres. Il voulut que cette académie fût presque entièrement composée des bons écrivains de la nation , pour la décorer aux yeux des sages ; d'un petit nombre de grands seigneurs , pour la décorer aux yeux du peuple ; que ces derniers vinssent remplir seulement les places que les grands écrivains laisseraient vides ; qu'ainsi dans l'Académie Française les préjugés servissent k honorer le talent , et non le talent à flatter les préjugés , et qu'on
î;o ESSAI
tût surtout Tattention d'en exclure ceux qui prétendant être à la fois grands auteurs et grands seigneurs , ne seraient ni Tua ni l'autre. Il n'imaginait pas qu'un jour certaines gens dussent être choqués de se voir dans l'Académie Française entre Despréaux et Racine , place dont Mécène se serait fait honneur et qu'il n'eût occupée qu'avec modestie. En un mot, le cardinal de Richelieu vit sans peine qu'il était trop dangereux d'établir dans les compagnies littéraires un esprit d'inégalité capable d'y entretenir le trouble , de rebuter les grands talens , de remplir à la longue ces sociétés illustres de gens médiocres à qui le titre d'académicien est nécessaire , et de rendre les récompenses littéraires trop dépendantes du caprice et de l'envie.
Ces récompenses, au reste, ne sont pas si liécessaires qu'on le croit aux progrès des lettres, même dans notre nation. Corneille, La Fontaine et beaucoup d'autres ont été sans elles ; et sans elles apparemment Racine aurait fait ses tragédies , et Despréaux son Art Poétique ; sans elles notre siècle a produit la Henriade , l'Esprit des Lois , Hippolyte et Aricie , et plusieurs beaux ouvrages des mêmes auteurs et de quelques autres. Les grands talens n'ont besoin pour se développer d'aucun autre principe que de l'impulsion de la nature. C'est elle et non la fortune qui force un grand homme à l'être. C'est elle qui au milieu des guerres civiles a peuplé la Flandre de peintres habiles et pauvres. C'est elle qui a donné à l'Italie tant d'artistes célèbres dont un petit nombre a vécu dans l'opulence. En fait de talens et de génie , la nature se plaît , pour ainsi dire , à ouvrir de temps en temps des mines qu'elle referme ensuite absolument et pour plusieurs siècles. Elle se )Oue également de l'injustice de la fortune et de celle des hommes ; elle produit des génies rares au milieu d'un peuple barbare , comme elle fait naître des plantes précieuses cbes des peuples sauvages qui en ignorent la vertu.
On se tromperait nélanmoins , si on avançait sans restriction que les récompenses mal distribuées découragent toujours les génies supérieurs : elles sont bonnes quelquefois à faire produire de grandes choses à ceux qui ne les obtiennent pas ; ils travaillent non dans l'espoir d'j parvenir , mais dans la vue de les mériter. Telle est l'utilité principale de ces récompenses , surtout lorsqu'elles sont répandues pêle-mêle et à pleines mains. Ne désirons donc point qu'on en tarisse la source. Le découragement qne cette conduite introduirait (du moins pour un temps) parmi les gens de lettres , serait à mon avis un plus grand mal que les hommages et l'espèce d'idolâtrie à laquelle l'intérêt les oblige ; et îe ne veux point ressembler à cet empereur insensé qui fît brûler la bibliothèque de Constantinople , parce que les gens dt
lettres de son Empire avaient de la dévotion aux images. Je crois seulement que les récompenses devraient être moins fréquentes; ce serait le moyen qu'elles fdssent distribuées plus à propos ; l'économie est plus éclairée que la profusion. Par là les hommes seront remis plus à leur place , les grâces devenues moins faciles à obtenir ne seront plus disputées que par ceux qui pourront les mériter; et les écrivains , les philosophes , les artistes célèbres » trouveront d'ailleurs dans l'estime de leur nation un prix assez flatteur pour attendre patiemment d'autres récompenses, ou pour faire rougir ceux qui les en priveraient.
Mais ce que les grands ne doivent point oublier quand ils veulent faire du bien aux lettres, c'est que la considération personnelle est la récompense la plus réelle des talens, celle qui met le prix à toutes les autres ou même qui en tient lieu. C'est à elle que la Grèce a dû les grands hommes qu'elle a produits en tout genre ; c'est la faveur la plus précieuse que les lettres reçoivent aujourd'hui d'un monarque qui occupe le trône avec les lumières et les vertus de Julien sans en avoir la superstition. L'indifférence de Charles-Quint pour les lettres , transmise à ses descendans , semble être une dA principales causes qui ont retardé les progrès de l'esprit dans les pays de sa dépendance. La Prusse par une raison contraire sera redevable à Frédéric des progrès qu'elle va faire dans les sciences et dans les arts. Supérieur aux préjugés, le seul mérite chez ce monarque distingue les hommes. La lumière et la vérité , si nécessaires et si cachées à la plupart des princes , mais qu'il aime et qu'il connaît parce qu'il en est digde, sont le fruit de la liberté noble et sage qu'il accorde aux lettres. Les talens, le malheur et la philosophie donnent des droits à ses bontés. Son goût pour les sciences et pour les beaux arts , est d'autant plus éclairé , d'autant plus vrai , et d*autant plus louable , qu'il ne prend rien sur des soins plus importans , et qu'il sait être roi avant toute autre chose. Aussi les éloges qu'il reçoit ne se bornent pas au suffrage de ses su jets ; ^ratifiés par toute l'Europe, dont la voix unanime est la pierre de touche du mérite des souverains, ils le seront par le jugement des siècles futurs , qu'on peut lui annoncer d'avance parce qu'il.n'a point à le redouter. Puisse -t-il recevoir cet hommage faible mais désintéressé , d'un homme de lettres dont la plume n^a point encore été avilie par la flatterie ; qui n'espérait pas, quand il a écrit cet éloge , avoir un jour l'honneur de l'approçhçr pour le remercier de ses bienfaits ; que l'amitié retient dans sa patrie, parce qu'elle lui tient lieu de fortune , et qui jfnqais n'a désiré de lui que son estime.
Que ne puis-je pour l*honneiir de notre nation tu dire autant
de tous nos Mécènes ! Mais la véritë et la justice s'opposent à ]a Ixonne volonté que j'ai ponr eux. Je puis protester au moins de n'avoir voulu appliquer à aucun en particulier les réflexions critiques qu'on pourra trouver dans cet écrit ; si , contre mon intention , quelqu'un croyait s'y reconnaître , je n'aurais d'autre ré- 2K>nse à lui faire que celle de Protogëne à Démétrius ; Je ne puis croire que vous fassiez la guerre aux arts ^ car une protection mal entendue , est une véritable guerre qu'on fait aux talens. Heureux au moins les gens de lettres , s'ils reconnaissent enfin qne le moyen le plus sûr de se faire respecter, est de vivre unis ( s'il leur est possible ) et presque renfermés entre eux ; que par cette union ils parviendront sans peine à donner la loi au reste de la nation sur les matières de goût et de philosophie ; que la véritable estime est celle qui est distribuée par des hommes dignes d'être estimés eux-mêmes ; que la charlatanerie enfin est une farce qui dégrade le spectateur et l'acteur; et que la soif de la réputation et des richesses est une des causes qui contribueront le plus parmi nous à la décadence des lettres.
Tels sont les réflexions et les vœux d'un écrivain sans manège, sans intrigue , sans appui , et par conséquent sans espérance , mais aussi sans soins et sans désirs. J'ai tâché de m'expliquer librement, quoique sans humeur, sur les difiérens objets qui font la matière de cet essai ; je suis et je dois être d'autant moins suspect à cet égard , qu'engagé par goût et par principes dans une carrière peu brillante , mais tranquille , oii le nombre des juges , des ennemis et des prôneurs est fort petit , je me rends asses de justice pour n'aspirer ni aux places, ni aux récompenses littéraires ; que je n'ai l'honneur d'être ni le protégé ni le concurrent de personne , que j'ai assez vu la plupart des Mécènes et des grands pour n'avoir point ii m'en louer , et assez peu pour n'avoir point à m'en plaindre.
Le sort de cet écrit, lorsqu'il parut pour la première fois , a été absolument contraire à celui que j'aurais dû en attendre. Quelques grands seigneurs l'ont honoré de leurs éloges, quelques gens de lettres l'ont déchiré. Les premiers n'y ont vu qu'une fierté estimable , les autres qu'une vanité révoltante ; c'est au public à juger si les premiers m'ont rendu plus de justice que les seconds. Mon zèle serait suffisamment payé , si ceux qui l'ont blâmé le plus pratiquaient les maximes qu'il m'a dictées ; \e$ lettres, ce me semble , en seraient plus respectées et plus dignes de rétre. Je sais que les faux intérêts des hommes s'opposeront toujours à leur intérêt véritable ; en ce cas je ne serai pas le premier missionnaire qui avec des talens ir.édiocres , de très-bonnes înteAlions , des raisons encore meilleures et une conduite con-
forme à sa doctrine , aura eu le malheur de ne convertir personne. Puisse cette même doctrine être préchëe pins efficacement par quelqu'un de nos beaux esprits les plus célèbres et les plus répandus ! Echappé à cette mer orageuse , que je n'ai fait qu'entrevoir , puissc-t-il dire aux gens de lettres avec autant de fruit que de vérité !
Parcite ovesnimUan proeedere; non benè ripœ CreditMU- : ipse aries ecûn» nunc vellera siecat.