HISTOIRE ABRÉGÉE DES LOIS ROMAINES
lE nombre des accusés grossissait de jour en jour ; les délation» perdaient toutes les familles, et on gémissait sous les lois, comme autrefois sous les crimes. Je vais, à cette occasion, développer les principes du droit , et les causes qui ont fait naître cette foule de lois si différentes.
Les premiers hommes, sans vices, sans honte et sans crimes , étaient aussi sans liens et sans châtimens. Leur pehchant au bien rendait même les récompenses inutiles ; la justice seule commandait , et non la crainte. Mais l'égalité étant détruite , l'ambition et la violence ayant pris la place de la modération et de l'honneur , on eut des rois , et plusieurs peuples les ont gardés. Quelques États, dès leur origine, ou bientôt las de la monarchie , préférèrent les lois. Les premières furent simplet comme les hommes : on distingua celles de Crète par Minos , et de Sparte par Lycurgue ; Solon en donna aux Athéniens de plus nombreuses et de plus réfléchies. Chez nous Romulus eut un pouvoir arbitraire : après lui Numa lia le peuple par la religion et les lois divines. Tullus et Ancus y ajoutèrent quelque chose. Mais Servius Tullius fit le premier des lois qui commandèrent aux rois même.
Tarquin chassé , le peuple employa différens moyens pour
' Roi des Sii«ves , ennemi rl*Arininiut.
dëfeudre sa liberté , et pour se réunir contre les factions du sénat. On créa les décemvirs ; et des meilleures lois connues et rassemblées , on composa celle des douze tables. Ce fut le dernier code juste. Les lois qui suivirent furent à la vérité quelquefois établies contre le crime ; mais plus souvent par la violence , par la dissension des ordres de l'Etat^pour envahir les honneurs , pour chasser de bons citoyens , ou pour d'autres moti€s odieux. De là les troubles excités dans le peuple par les Oracchus et les Saturninus ; les largesses de Drusus au nom du sénat ; nos alliés corrompus par des promesses , ou joués par l'opposition qu'on y mettait. Cependant, malgré la guerre d'Italie et la guerre civile 9 on fit encore beaucoup de lois. Le dictateur Sylla abolit ou changea les anciennes et en ajouta plusieurs. Apres lui, elles cessèrent un moment ; mais bientôt on vit les requêtes violentes de Lépide , et la licence rendue aux tribuns de remuer le peuple à leur gré. Alors non-seulement le besoin de lliltat, mais chaque particulier fut un objet de lois, et la corruption en augmenta le nombre.
Pompée, dans son troisième consulat, choisi pour corriger les mœurs , employa des remèdes pires que les maux , fit des lois, les abolit , et perdit par les armes ce qu'il avait 'conservé par les armes. De là vingt ans de troubles ; plus de règle , plus de justice , le crime impuni , et souvent la vertu opprimée. Enfin Auguste , consul pour la sixième fois , et affermi dans son pouvoir , anéantit les ordonnances du triumvirat, et nous donna , par ses lois , la paix et la monarchie.
Portrait de S allas te , neveu de Vliistorien.
Salluste, l'un de nos plus célèbres historiens, avait, en l'adoptant, donné son nom à Crispus , petit-fils de sa sœur, et issu d'une famille de chevaliers. Quoique la route des honneurs lai fût ouverte , il prit Mécène pour modèle ; et sans même entrer au sénat, surpassa en crédit plusieurs consulaires ou triomphateurs. Très-éloigné des mœurs antiques par la recherche de sa parure et par une aisance opulente qu! approchait du luxe , il était pourtant homme de tête, et d'autant plus propre aux grandes affaires , qu'il couvrait son activité par le somnoieil et la paresse. Du vivant de Mécène , il fut le second confident du prince ; devenu ensuite le premier , il eut le secret du meurtre d' Agrippa Postumus. Sa faveur , sur le déclin de l'âge , fîit plus apparente que réelle; Mécène avait eu le même sort; soit fatalité , qui raine à la fin un grand crédit ; soit que le maître se dégoûte de n'avoir plus à donner, ou le courtisan de n'avoir plus à désirer.
Discours prmioncés dans le sénat sur les lois militaires.
Severus Cécina demanda que les goavemeurs de province n'y menassent point leurs femmes : il dit et répéta , « qu'il avait » une épouse fidèle , mère de six enfans , et qu'en la retenant M dans l'Italie , quoiqu'il eût servi quarante années en plusieurs » provinces, il avait pratiqué ce qu'il exigeait des autres ; que M l'ancienne défense de traîner des femmes chez les alliés et les » étrangers était trës-sage; qu'un tel cortège nuisait par son luxe » durant la paix, par ses frayeurs durant la guerre , et donnait >» aux troupes romaines l'air d'une armée de barbares; que ce w sexe était non-seulement faible et incapable de fatigues, mais, f» dès qu'il le pouvait , avide de dominer, ambitieux et méchant ; » qu'il se mêlait parmi les soldats et disposait des centurions ; H qu'une femme avait, en dernier lieu, présidé à l'exercice des » cohortes et à la revue des légions ; que si les gouverneurs étaient » accusés de péculat , on en taxait surtout leurs femmes ; que *» chères à la lie des provinces , elles entreprenaient et termi* 1* naient les affaires ; qu'on avait deux généraux à honorer et » deux juges à craindre, dont le plus tyrannique était la femme ; >» qu'autrefois enchaînées par les lois Oppiennes et par d'autres , » elles avaient brisé leurs liens pour commander dans les fa- » milles , au forum et dans les armées. »
Cet avis eut peu de partisans ; la plupart objectaient qu'il ne s'agissait point de cette affaire , et que Cécina n'était pas un censeur assez grave d'un tel abus. Yalerius Messala , dont l'éloquence retraçait celle de son père, répondit, « qu'on avait » adouci et perfectionné les mœurs anciennes ; que l'ennemi » n'était plus aux portes de la ville , ni les provinces révoltées ; >» que les dépenses restreintes aux besoins des fenmies n'étaient *» pas onéreuses aux maris,encore moins aux alliés; que partageant » le reste avec leurs époux, elles ne nuisaient à rien durant la » paix ; que sans doute la guerre demandait des hommes libres : » mais quel plus doux soulagement qu'une épouse après tant » de fatigues f Quelques unes ont succombé, dit-on , à Tavarice M ou à la vanité ; n'a-t-on pas souvent reproché plus d'un vice » aux magistrats mêmes ? On ne laisse pas d'en envoyer dans nos Il provinces. Mais les maris sont corrompus par leurs femmes ? » Tous ceux qui n'en ont point sont -ils donc irréprochables? M Les lois Oppiennes ont autrefois paru nécessaires à la répu- » bliqne ; depuis on a cru à propos d'en mitiger la rigueur. £n » vain nous rejetons notre lâcheté sur nos femmes; leurs désor- » dres sont la faute des maris : la faiblesse d'un ou de deux » généraux doit-elle arracher aux autres les compagnes de leurs
M succès et de leurs revers? ce serait d'ailleurs abandoner « Il lui-même un sexe faible , Texposer à son propre luxe et aux » passions d'autrui, Une femme se contient à peine sous la >• garde d'un époux ; que sera-ce , si une espèce de divorce de n plusieurs années le fait oublier ? en prévenant les fautes qui n se commettent dans les provinces, souvenons-nous des désor* » dres de la capitale. » Drusus ajouta en peu de mots, et pour lui-même , que les princes étaient souvent appelés aux extrémités de r£mpire; qu'Auguste avait parcouru l'Orient et l'Occident, toujours avec Lâvie ; que lui-même avait été jusqu'en Illyrie , prêt , s'il le fallait , à aller plus loin , mais avec quelque peine » si on le séparait d'une femme chérie et dont il avait tant d'en£iiu. Ces discours firent tomber l'avie de Cécina.
Lettre de Tibère au sénat.
Tibère , sans rien exagérer ni rien affaiblir, écrivit au sénat p que la guerre des Gaules avait été terminée en naissant ; que ses lieutenans avaient servi l'Ëlat de leur valeur, etlui de ses conseils; que la dignité de l'Empire avait empêché Drusus et lui de partir pour cette guerre ; qu'il serait indécent aux princes « pour une ou deux villes mutinées , de quitter la capitale d'oii ils tenaient les rênes de l'Etat; qu'à l'abri maintenant du soupçon de crainte, il irait calmer tout par sa présence. Les sénateurs ordonnèrent des vœux pour son retour , des prières publiques et les honneurs d'usage. Le seul Cornélius Dolabella , pour enchérir sur les autres , poussa le ridicule de l'adulation jusqu'à demander que Tibère entrât de la Campanie dans Rome avec l'ovation '. L'empereur fit réponse , par lettres , qu'après avoir dompté tant de peuples barbares , et tant obtenu ou dédaigné de triomphes dans sa jeunesse , il n'était pas assez affamé de gloire , pour désirer , dans sa vieillesse , la vaine récompense d'une promenade aux portes de Rome.
Condamnation de Lutorius Priscus,
A la fin de l'année , Lutorius Priscus , chevalier romain , récompensé par Tibère pour un beau poème oii il avait pleni^ Germanicus , fut accusé d'en avoir fait un autre pendant «ne maladie de Drusus , dans l'espérance , si le prince mourait ^ d'être encore mieux payé. Lutorius , par une vanité de poète , avait lu son ouvrage chex Petronius , en présence de Vitellia ,. belle -mère de celui-ci, et de plusieurs femmes distinguées*.
' On appelait aiaii le petit triomphe.
Effrayées de la délation , toutes avouèrent le fait ; Y itellia seule le nia fortement ; mais on ajouta plus de foi à ce qui chargeait . le coupable : Baterius Agrippa , consul désigné , opina pour le dernier supplice.
^Manius Lepidus fut d'un avis contraire. « Sénateurs, dit-il , » si nous ne considérons que le crime par lequel Lutorius a » souillé ses talens et les oreilles des citoyens, la prison, la corde , M les supplices même des esclaves ne le puniraient pas assez ; » mais si la modération du pnnce, l'exemple de vos ancêtres » et le vôtre nous apprennent à être indulgens pour les forfaits M les plus honteux ; s*il faut distinguer les paroles des actions , 9 et la vanité de la scélératesse, nous pouvons faire justice sans M pécher ici ni par clémence ni par sévérité. Souvent le prince » a regretté devant moi , que par une mort volontaire on eût ** prévenu le pardon. La vie de Lutorius est sans inconvé- . u nient (68) ; elle ne peut être un mal pour TËtat , ni sa mort M un exemple. Ses ouvrages , pleins d'extravagances , sont fri- » voles et sans effet; on ne doit pas craindre sérieusement un u écrivain qui se dégrade et se trahit en cherchant k captiver » non des hommes , mais des femmes. J'opine cependant qu'on » le chasse de Rome, qu'on le prive de ses biens, qu'on lui ■» interdise le feu et l'eau , comme s'il était coupable de lëse- » majesté. »
Le seul consulaire B.ubellius Blandus fut du même avis ; les autres de celui d'Agrippa ; Priscus fut conduit en prison , et surle-champ mis à mort. L'empereur, avec ses détours ordinaires, remercia les sénateurs de leur zèle pour venger le prince des plus légères injures, mais les pria de punir moins sévèrement de simples paroles. Il loua Lepidus sans blâmer Agrippa. Le sénat arrêta donc que ses décrets ne seraient portés au trésor qu'au bout de dix jours, dont la vie des condamnés serait prolongée; mais les juges n'étaient pas les maîtres de revenir sur ces décrets, et le temps n'adoucissait point Tibère.
Lettre de Tibère au sénat , sur les lois somptuaires.
« Sénateurs , en toute autre circonstance je ferais peut-être » mieux de venir moi-même vous répondre , et vous dire ce que » je croirais utile à l'État; dans cette affaire il est plus sage d'é- » loigner mes yeux de vos assemblées. Ceux dont le luxe honteux » est public , me seraient désignés par leur crainte et par vos » regards, et en quelque sorte accusés par les miens. Si le xèle » de vos édiles leur eût permis de me consulter , peut-être leur » aurais-je conseillé de fermer les yeux sur des vices enracinés
» depuis long-temps , plutôt que d'exposer au grand jour l'excès » de nos maux et notre impuissance de les guérir. Cependant )» ils ont fait leur devoir, et je souhaite que les autres magistrats . M les imitent. Pour moi , je ne puis ni me taire avec décence , » ni m'expliquer avec liberté ; mon rôle n'est point celui d'un >» édile , ni d'un préteur, ni d'un consul. On attend du chef de » l'Etat quelque chose de plus grand et de plus relevé; chacun » s'attribue la gloire du bien ; lui seul demeure chargé du mal. » Par oii commencerai-je la réforme , le rétablissement de la n simplicité ancienne? par ces maisons de campagne d'une étendue >» immense? ces esclaves sans nombre , et de tant de nations ? cette » masse énorme d'or et d'argent ? ces bronzes , ces tableaux » d'un si grand prix ? ces habits qui font ressembler les hommes à » des femmes ? ces pierres enfin, pour lesquelles un sexe dissipa- » teur engloutit notre argent chez les étrangers et les ennemie? >» Je sais que dans les festins et dans les cercles tous se plai- M gnent de ces désordres , et demandent qu'on les réprime ; » mais qu'on fasse une loi , qu'on parle de punitions , ils crie- M ront que l'État est renversé , qu'on cherche à perdre ceux qui » se distinguent , que personne n'est h l'abri des délations. Ce » n'est que par des remèdes cruels qu'on guérit des maladies M invétérées ; il faut de même à des âmes corrompues et cor— » ruptrices , malades et brûlantes , des remèdes aussi violens » que leurs passions. Tant de lois imaginées par nos ancêtres , » tant d'autres faites par Auguste , abolies ensuite , ou par » l'oubli, ou, ce qui est plus criminel, par le mépris, n'ont » fait qu'enhardir le luxe ; car la cupidité craint de voir dé— >» fendu ce qui ne l'est pas encore ; mais dès qu'on a violé in- M punément la loi , il n'y a plus ni honte ni crainte. Pourquoi w l'économie était-elle autrefois en honneur ? c'est que chacun » se modérait ; c'est que nous étions citoyens d'une seule ville. N Bornés même par l'Italie , nos passions étaient moins vives. »» Les victoires du dehors nous ont appris à dévorer le bien d'aun trui , les guerres civiles à dissiper le nôtre. Si nous envisageons » tous nos maux , que nous trouverons léger celui-ci ! Personne » ne vous dit que l'Italie .subsiste par des secours étrangers, que » la vie du peuple romain est tous les jours à la merci de la mer M et des tempêtes. Si l'abondance des provinces ne venait au )• secours des maîtres, des esclaves , et de nos campagnes même, » nos palais et nos bosquets nous feraient-ils vivre? Tel est, »» sénateurs , le soin dont le prince est chargé , il n'y peut re- » noncer sans perdre l'État ; la réforme du reste est dans vos n cœurs , l'honneur la fera chez nous , la nécessité chez les »» pauvres , la satiété chez les riches. Cependant , si quelque
» magistrat se croit assez sévère et assez habile pour arrêter le » désordre , je l'en loue , et le remercié de soulager mes tra- M vaux ; mais si Ton ne veut que parler contre les vices , et N content de cette vaine gloire , me laisser en butte à la haine^ M croyez , sénateurs que je ne suis pas plus que vous avide M d'ennemis. Le soin de l'État m'en fait de violens et d'injustes ; » épargnez-m'en d'inutiles , et pour moi et pour vous. »
Réflexions sur le luxe des Romains.
Autrefois les maisons riches ou illustres se ruinaient par leur magnificence ; il était permis alors de faire ainsi sa cour au peuple , aux alliés, aux rois ; on avait un nom et des cliens à proportion de^es richesses, de son état et de son luxe. Mais la réputation devenant funeste, et les. meurtres fréquens , on se montra plus sage : en même temps le sénat se remplit d'hommes nouveaux , qui apportèrent des villes municipales , des colonies ou des provinces , leur parcimonie domestique ; et cet esprit subsista , quoique plusieurs fussent parvenus , par leur bonheur ou leur savoir faire , à une vieillesse opulente. Mais le vrai modèle de la vie frugale fut Yespasien , qui affectait de vivre à l'antique ; le désir d'imiter le prince et de lui faire sa cour , eut plus de force que la crainte de la punition et des lois. Peut-être y a-t-il aussi pour les mœurs une révolution réglée comme pour les saisons ; peut-être , à quelques égards , valons-nous mieux que nos pères , et mériterons-nous aussi d'être loués et imités par nos neveux.
Parole de Tibère.
En rapportant les avis des sénateurs, je me bornerai aux plus remarquables par le courage ou par la bassesse ; car le premier devoir d'un historien est de ne pas laisser la vertu dans l'oubli , et de faire redouter au vice l'infamie et la postérité. L'adulation avilit et infecta tellement ces temps malheureux , que nonseulement les grands de l'État qui ne se maintenaient que par la flatterie , mais tous les consulaires , la plupart des anciens préteurs , de simples sénateurs même se levaient à l'envi , pour ouvrir des avis aussi ridicules que vils. On assure que Tibère , toutes les fois qu'il sortait du sénat , s'écriait en grec : O hommes faits pour Vesclavage ! L'ennemi même de la liberté publique était fatigué d^une patience et d'une servitude si basse (69).
Mort de Junie.
Soixante-quatre ans après la bataille de Phîlippes , Junic y
8o MORCEAUX CHOISIS
nîëce de Caton , sœur de Brutus et femme de Cassius , termina sa carrière. Son testament fît du bruit, parce qu'étant tresriche, et ayant fait des legs à presque tous les grands^ elle avait omis Tibère. Il ne parut point s'en offenser , et n'empêcha ni l'éloge de Junie dans la tribune , ni sa pompe funèbre. On y porta les images de \ingt familles illustres, des Manlius, des Quintius, et d'autres hommes aussi respectables; mais celles de Brutus et de Cassius effaçaient tout , par la raison même qu'on ne les y voyait pas.