‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 13 sur 158 · ET MORT DE DRUSUS, FILS DE TIBÈRE · texte numérisé non relu

ET MORT DE DRUSUS, FILS DE TIBÈRE

X IBÈRE voyait depuis neuf ans la république tranquille et sa maison florissante , car il regardait la mort de Germanicus comme heureuse pour lui ; tout à coup , sous le consulat d'Asinius et d'Antistius, son bonheur commença à s'altérer; il devint cruel , ou favorisa ceux qui l'étaient. Ce changement eut pour auteur Élius Séjan , préfet du prétoire : j'ai déjà parlé de son crédit , je vais parler de son origine , de ses mœurs , et des crimes par lesquels il s'empara du pouvoir. Il était né à Vulsinie, de Séjus Strabon , chevalier romain. Attaché dans sa jeunesse à C. César , petit- fils d'Auguste', on l'accusait de s'être prostitué pour de l'argent au riche et prodigue Apicius : bientôt , par différens artifices , il sut tellement gagner Tibère , que ce prince, si caché pour tout le monde , était pour lui sans secret et sans défiance ; moins par l'adresse de Séjan, qui succomba lui-même sous celle de son maître (70), que par la colère des dieux , qui rendirent sa faveur et sa chute également funestes à l'Etat. Endurci au travail , audacieux, habile à se déguiser et à noircir les autres , insolent et flatteur, modeste au dehors et dévoré au dedans de la fureur de régner, il employait dans cette vue tantôt le luxe et les largesses , tantôt l'application et la vigilance , non moins criminelles quand elles servent de masque à l'ambition.

Pour augmenter le crédit de sa charge , assez borné jusqu'à lui , il rassembla dans un camp les cohortes jusque-là séparées, afin que recevant l'ordre toutes à la fois, et fortifiées par leur

* O C Cëiar était âls a\ué H*Agripra «t de Julio, fille d*Aagatte. U ne faiii P^**» 1<^ confondre avec G. Cc»ar, fiU de Germanicus, aiitreincnl appelt;

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DE TACITE. 8i

rruiiion , elles en parussent plus redoutables ; il prétextait l'indiscipline des soldats dispersés; qu'en les tenant ensemble on serait plus en force contre les accidens subits , et qu*on les contiendrait mieux dans des retranchemens loin de la corruption de Rome. Ce camp établi , il s'insinue peu à peu dans l'esprit des âoldats, en les abordant et les nommant ; choisit lui-même les centurions et les tribuns , s'assure aussi du sénat en donnant des charges et des gouvememens à ses créatures. Tibère l'en laissait maître , l'appelait non-seulement dans la conversation , mais devant le sénat et le peuple , le compagnon de ses travaux , et souffrait que les images de Séjan fussent saluées au théâtre , dans les places publiques et à la tête des légions.

Cependant le grand nombre des Césars , Drusus , dans la force de la jeunesse , ses enfans adultes , nuisaient aux vues du favori : il n'osait les faire périr tous à la fois ; des crimes cachés exigeaient des intervalles; il préféra ce moyen , en commençant par Drusus qui venait d'irriter sa haine. Ce prince violent , et ne pouvant souffrir de rival, le menaça de la main dans une querelle ; et Séjan s'étant avancé , reçut un soufflet. Tout bien pesé, il met en œuvre Livie, femme de ce prince, soeur de Çermanicus , et d'une beauté rare , que son enfance n'avait pas annoncée. Il feint d'en être amoureux, et la séduit; engagée dans un premier crime , la perte de son honneur la rend facile sur le reste. Séjan la détermine à se défaire de Drusus, et k répouser pour régner avec lui. Ainsi la nièce d'Auguste, bellefille de Tibère , ayant des enfans de Drusus, déshonorait par un vil adultère sa personne et sa naissance, sacrifiant ses avantages ■ présens à des espérances incertaines et criminelles. Elle admit dans le secret Eudemon , son ami et son médecin , dont l'état autorisait l'assiduité; et Séjan, pour s'assurer sa maîtresse, chassa sa femme Apicata dont il avait trois enfans. Mais l'énormité du forfait les faisait craindre , différer , et* varier dans leurs projets.

Séjan, pour hâter le crime, employa un poison propre, par sa lenteur, a faire croire que Drusus était mort naturellement. Il fut donné par l'eunuque Lygdus , comme on le découvrit huit ans après. Tout le temps de sa maladie, Tibère ne montra point d'inquiétude , peut-être pour se donner un air de fermeté; et le jour de la mort du prince , même avant ses funérailles , il vint au sénat. Les consuls s'étant assis, par forme de tristesse , sur les bas sièges., il les avertit de monter à leurs places; pour consoler l'assemblée qui fondait en larmes, il étoufifa ses soupirs, et dit sans s'interrompre : « Qu'on le blâmerait peut-être de se pré* » senter au sénat dans ces premiers momens de douleur oii tant 4. 6 •

Hi MOECEAUX CHOISIS

» d'autres pouvaient à peine soutenir l'entretien de leurs pro- » ches, et supporter le jour; qu'il ne les accusait pas de fai* » blesse, mais trouvait dans le sein de la république une plus » puissante consolation. » Déplorant ensuite Textréine vieillesse de sa mère, l'âge encore tendre de ses petits-fils, et le déclin du sien, il demanda qu'on Ht entrer les enfans de Germanicus, la seule ressource de TËtat dans son malheur. Les consuls sortirent, et après avoir rassuré ces enfans , les conduisirent devant Tibère. « Sénateurs, dit-il en les prenant par la main, j'ai remis ces >» princes à leur oncle après la mort de leur père , et l'ai prié, » quoiqu'il eût des enfans, d'avoir soin de ceux-ci comme des » siens, de les former pour lui-même et pour la postérité. Dru- » sus leur est enlevé ; c'est à vous que j'adresse mes prières en M présence des dieux et de la patrie; adoptez, conduisez ces >» petits-fils d'Auguste, reste précieux de tant de grands homn mes; remplissez votre devoir et le mien. Néron , Drusus , vous • n'avez plus que le sénat pour père; dans le rang oîi vous êtes » nés, votre bonheur ou votre malheur est celui de l'État. »

Ce discours fut reçu avec des pleurs abondantes et des vœux pour Tibère. S'il en fût resté là , il eût intéressé l'assemblée et mérité son estime ; mais étant retombé dans ses offres vaines et ridicules , de remettre aux consuls ou à d'autres le gouvernement , on cessa même de croire ce qu'il avait dit de vrai et d'honnête.

Vers ce même temps, il courut un péril qui fortifia sa confiance dans l'amitié de Séjan. Ils étaient à table, à la campagne, dans une grotte naturelle; des pierres se détachant tout à coup de l'entrée , écrasèrent quelques domestiques ; les assistans et les convives effrayés s'enfuirent. Séjan couvrant le prince de ses genoux , de son visage et de ses mains , arrêta la chute des pierres , et fut trouvé dans celte attitude par le^ soldats qui vinrent au secours. Son pouvoir en augmenta ; quoiqu'il donnât des conseils funestes, il était cru , comme ne s'occupant point de lui.

Disgrâce de Silius,

Plusieurs croyaient qu)e Silius , par son indiscrétion , avait nkéré l'empereur, s'étant trop vanté que son armée seule était restée dans le devoir ; et que si elle avait remué comme les autres, Tibère aurait perdu l'Empire. Par là l'empereur se croyait dégradé , et comme hors d'état de s'acquitter envers lui ; car on est touché des bienfaits, tant qu'on croit pouvoir les payer : s'ils sont au dessus de la reconnaissance , elle se change en haine. Silius prévint par une mort volontaire la condamnation dont il ilait menacé.

Éloge de Lepidus.

Je vois dans ces temps funestes Lepidus accrédité , quoique sage. II fit souvent adoucir les arrêts cruels dictés par la flatterie; cependant il se conduisait avec prudence, car il fut toujours aimé et considéré de Tibère : ce qui me porte à douter si la faveur ou l'aversion des princes dépend , comme tout le reste , de la destinée et du sort; ou si la conduite y contribue, et s'il est possible de marcher , sans ambition comme sans péril, entre la révolte déclarée et la basse adulation.

Réflexions sur Tibère et sur son règne.

Tant d'exécutions affligeantes firent un moment place à la joie. C. Corainius, chevalier romain, convaincu de chansons (71) contre Tibère , obtint sa grâce par les prières de son frère qui était sénateur. Aussi s'élonnait-on que l'empereur, connaissant le prix de la clémence et la gloire qui la suit, préférât d'être cruel : car ce n'était par le discernement qui lui manquait; et il est toujours aisé aux souverains de juger si on les loue sincèrement ou avec une satisfaction simulée. D'ailleurs Tibère luimême, dont les discours étaient pour l'ordinaire étudiés et comme à la gène (r?) , s'énonçait avec plus d'aisance et de promptitude quand il parlait pour quelqu'un.

La plupart des choses que j'ai rapportées ou que je rapporterai, paraîtront sans doute petites et peu dignes d'être connues ; mais il ne faut pas comparer ces annales aux anciennes histoires du peuple romain. Leurs auteurs racontaient avec liberté des guerres importantes, des villes soumises , des rois vaincus et prisonniers; ils montraient de même l'intérieur de l'État, les dissensions des consuls et des tribuns, les lois pour le partage des terres et bfés, les débats du peuple et des grands. Notre carrière étroite et sans gloire n'offre qu'une paix constante ou peu troublée, Rome dans un état triste, et un prince peu jaloux d'étendre ]'£uipire. Il n'est pourtant pas inutile d'examiner ces causes légères eu ap-> parence , qui font souvent naître les plus grands événemens.

Les Etats sont gouvernés ou par le peuple, ou par les grands, ou par un roi. Un gouvernement mêlé et formé de ceux-ci , est plus louable que possible , ou du moins est peu durable. Autrefois , quand le peuple ou le sénat étaient puissans , il fallait connaître le caractère de la multitude et le moyen d'en manier les esprits ; ceux qui avaient étudié le génie da sénat et des grands passaient pour habiles et sages : aujourd'hui que le goovemement est changé et dépend d'un seul (78) , il est boa drtp-

profondir et de développer ces objets ; car peu de gens discernent d'eux-mêmes ce qui est bien ou mal, nuisible ou avantageux; l'exemple seul instruit la multitude. Ces récits, il est vrai , sont plus utiles qu'agréables. L'histoire des nations , la variété des combats , le sort des grands capitaines (74) , attachent et intéressent le lecteur ; nous n'avons à parler que d'ordres barbares , d'accusations continuelles, d'innocens opprimés', d'amis perfides , de causes et d'effets qui dégoûtent par leur triste uniformité. D'ailleurs les anciens historiens ont peu de censeurs; il n'importe à personne qui on loue le plus, des Carthaginois ou des Romains : mais plusieurs de ceux qui sous Tibère ont subi les supplices ou Tinfamie, ont laissé des descendans; et leur postérité , fût-elle éteinte, souvent celui qui leur ressemble par les mœurs , croit qu'on lui reproche les crimes d'autrui. L'éclat même de la vertu irrite les méchans, parce qu'elle les démasque et les condamne.

Défense de Cremutius Cordus.

Sous le consulat de Cornélius Cossus et d'Asinius Agrippa , on fit à Cremutius Cordus un crime , jusqu'alors inoui , d'avoir publié une histoire oii il louait Brutns , et nommait Cassius le dernier des Romains. Ses délateurs étaient Satrius Secundus , et Pinarius Natta , créatures de Séjan ; présage funeste pour l'accusé, ainsi que l'air menaçant de l'empereur. Résolu de quitter la vie , il se défendit en ces termes : « Sénateurs , on » me reproche mes discours , tant mes actions sont innocentes ; » mais ces discours même n'attaquent ni le prince , ni sa mère, » seul crime de lëse-majesté. On m'accuse d'avoir loué Brutus » et Cassius , dont tant d'auteurs ont écrit l'histoire , et qu'aun cnn n'a nommés sans éloges. Tite-Live, si éloquent et si » sage (75), a donné tant de louanges à Pompée, qu'Auguste » l'appelait le Pompéien : leur amitié n'en souffrit pas. Il traite w souvent ^hommes illustres Afranius , Scipion , ce Brutus » inéme et ce Cassius ; jamais , comme on le fait aujourd'hui , N de voleurs et de parricides, Asinius Pollion a célébré leur mé- » moire ; Messala Corvinus appelait Cassius son général, et ces » deux écrivains ont été comblés de biens et d'honneurs. Cicéron, » dans un de ses livres , ayant déifié Caton , César , quoique w dictateur , n'y répondit que par écrit , comme il eût fait en » justice. Les lettr^Bs d'Antoine , les harangues de Brutus , sont I» des satires d'Auguste , fausses à la vérité , mais trës-amëres. I» On lit encore les vers de Bibacnlus et de Catulle , pleins d'inj» tectives contre les empereurs. César et Auguste , soit mode-

» ration , soit sagesse , ont souffert et méprisé ces injar^ : car » le mépris les fait tomber , et le ressentiment avoue qu'on les » mérite.

*» Je ne parlerai point des Grecs ; chez eux la liberté , la li- M cence même étaient impunies , du moins on ne s'y vengeait » d'une satire que par une antre : mais jusqu'ici il était permis » d'apprécier , sans crainte des détracteurs , ceux que la mort a » soustraits à la faveur ou à la haine. Ai-je porté les armes » avec Brutus et Cassius dans les champs de Philippes? Ai-je , M par des harangues, animé le peuple à la guerre civile? Depuis » soixante et dix ans qu'ils ne sont plus , leurs images , que le » vainqueur même n'a point détruites, nous les rappellent; » n'ont-ils pas aussi leur place dans l'histoire ? La postérité fait » justice (76) ; et si vous me condamnez , Brutus et Cassius » feront souvenir de moi. »

Il sortit ensuite du sénat*, et se laissa mourir de faim. Le sénat chargea les édiles de brûler ses livres ; mais on les cacha et on les lut (77}. L'autorité est bien ridicule , quand elle prétend ordonner l'oubli à nos descendans. Au contraire , la punition donne de l'éclat aux écrivains ; et quand on a sévi contre eux , chez les étrangers ou chez nous , on n'a fait que les rendre célèbres et se déshonorer.

Discours de Tiberç au sénat.

En ce même temps l'Espagne ultérieure, à l'exemple de l'Asie, demanda au sénat , par des ambassadeurs , d'élever un temple ' à l'empereur et à Livie. Tibère, décidé à mépriser les honneurs , et voulant répondre è ceux qui l'accusaient dç vanité , tint ce discours au sénat : m On a , je le sais , blâmé ma faiblesse , de M n'avoir pas refusé , il j a peu de temps , la même demande » faite par les villes d'Asie. Je vais donc , et justifier mon siv » lence à leur égard , et déclarer ma résolution pour l'avenir. » Auguste n'empêcha point Pergame de lui élever un temple » et à la ville de Rome ; ses actions et ses paroles étant pour moi » des lois , j'ai volontiers suivi cet exemple, parce qu'on rendait » au sénat encore plus d'honneurs qu'à moi. Mais si l'on est ex- » ensable de les recevoir une fois , il j aurait de l'ambition et » de l'orgueil à remplir , comme un dieu , les provii\ces de ses » images ; et le culte d'Auguste est avili , si l'adulation le pros- » titue.

» Je sais, sénateurs, que je suis mortel, soumis aux lois de M l'humanité (78) , et trop heureux si je remplis dignement la pre- » mière place de l'univers. Soyez-en témoins, et que la postérité

>• t'en souTienne : elle m'accordera au-delà de mes désirs, si elle » juge que j'ai été digne de mes ancêtres, attentif à vos intérêts, » ferme dans les dangers, et bravant la haine pour faire le bien, w Voilà les temples que j'ambitionne dans vos cœurs; voilà les * plus belles statues et les seules durables. Des inonumens de n pierre, si le jugement de la postérité les rend odieux, ne sont » que de vils tombeaux. Je supplie donc les dieux de m'accorder » jusqu'à la fin une âme tranquille , éclairée sur les lois divines » et humaines; nos citoyens et nos alliés , d'honorer, quand je » ne serai plus , mes travaux et mon nom de leur souvenir et » de leurs éloges, w ]1 persista depuis, même dans ses entreliens particuliers, à dédaigner un pareil culte: selon quelques uns par modestie ou par défiance, mais selon d'autres par bassesse ; ils disaient qu'une âme noble aspire à ce qui est grand; qu'Her<*> cule et Bacchus parmi les Grecs , Romulus chex nous , étaient ainsi devenus dieux; qu'Auguste, en l'espérant, avait condamné Tibère ; que les princes jouissant à souhait des autres biens, n'en ont à ambitionner qu'an seul , l'hommage de la postérité ; et qu'en eux le mépris de la gloire est celui des vertus (79).

Lettre de Séjan à Tibère , et réponse de V empereur,

Séjan , ivre de sa fortune , enhardi d'ailleurs par la passion de Livie , qui le pressait d'accomplir sa promesse de mariage , écrit à l'empereur; c'était l'usage, même quand on était à sa cour t la lettre portait : « Que la bienveillance d'Auguste pour » lui , et les marques d'estime de Tibère, l'avaient accoutumé M à porter au prince ses vœux et ses espérances avant de s'a- » dresser aux dieux; qu'il n'avait jamais désiré les grandes pla- » ces, préférant de veiller , comme un simple soldat, à la garde » et à la conservation de l'empereur; qu'il était cependant par- » venu à l'honneur suprême d'être cru digne de son alliance ; » que de là naissait son espoir; qu'Auguste, disait-on, lorsqu'il » voulut marier sa 611e, avait même pensé à de simples cheva- » liers romains ; que si Tibère cherchait un époux à Livie , il » se souvint d'un ami , qui , sans renoncer à ses emplois , ne M voulait que s'honorer de cette union , et mettre sa famille à » l'abri de la haine injuste d'Agrippine ; qu'il ne la craignait M que pour ses enfans, et aurait toujours assez vécu en se sacri- » fiant pour un si digne prince. »

Tibère loua les sentimeus de Séjan , fît une mention légère de ses bienfaits , demanda du temps pour penser à cette affaire, et ajouta : « Que les autres hommes, quand ils délibèrent, écou- » tent leur intérêt seul ; que les princes , au contraire , doivent

» surfout avoir en vue la renommée \ qu'aînsi il n'userait point »» d'une défaite trop facile, en laissant Livie la maîtresse d« » l'épouser après Drusus, de supporter le veuvage, de consulter » ses plus proches parens , sa mère et son aïeul ; qu'il serait plas » franc avec lui ; que d'abord la haine d'Agrippine deviendrait » bien plus violente , si le mariage de Livie déchirait comme » en deux factions (80) la maison des Césars ; que la jalousie •> déclarée de ces deux femmes avait déjà semé la discorde entre » ses petits-fîls : qu'arriverait-il si le trouble augmentait par » une telle alliance? Car vous vous trompez, mon cher Séjan , >» ti vous croyez que vous resterez dans votre état, et que Livit, n veuve de C. César et de Drusus , se résoudra à vieillir femm« » d'un chevalier romain ! Quand j'y consentirais , pensez-vous » qu'on le souffrît , après avoir vu dans le plus haut rang I0 n frère de Livie, son père et nos ancêtres? Vous désirez, je It » sais , de rester à la place oii vous êtes ; mais ces magistrats ^ M ces grands de l'Etat, qui forcent votre porte pour vous con- » sut ter sur toutes les affaires , ne craignent point de dire que » votre état est bien au-dessus de celui d'un simple chevalier, M et que mon père a beaucoup moins fait pour ses amis ; ils >« m'accusent par la jalousie qu'ils vous portent. Auguste^ diles- M vous, eut dessein de marier sa fille à un chevalier romain. M £lst-il surprenant qu'un prince occupé de tant de soins , et » persuadé qu'il élèverait prodigieusement celui qu'il honorerait » de cette alliance , ait parlé de Proculeius et de quelques an^ » très, remarquables par l'éloignement 011 ils vivaient de toutes » les affaires ? Incertains un moment avec Auguste , arrétons- ** nous au choix qu'il fit d'Agrippa , et ensuite de moi ; voilà ce » que me dicte mon amitié pour vous ; je ne m'oppose poar» » tant , ni à vos projets , ni à ceux de Livie. Je me tais en et » moment sur mes vues , et sur le dessein que j'ai de vous atla-» » cher étroitement à ma personne ; soyez seulement assuré qu'il » n'est point de rang dont vos vertus et votre dévouement pour » moi ne vous rendent digne : je m'en expliquerai quand il sera » temps , soit au sénat, soit au peuple. »

Séjan , pénétré de crainte , ne parla plus de mariage , mais pria l'empereur de le mettre à l'abri des soupçons secrets , des discours publics , des traits de l'envie ; et pour ne pas diminuer son pouvoir en écartant la foule qui venait le chercher , ou fournir des armes contre lui en la recevant , il engagea Tiber# à vivre loin de Rome d^ns quelque séjour agréable. Séjan y trouvait l'avantage d'être le maître des entrées et des lettres mêmes , qui presque toutes passaient par les soldats ; de gouverner plus facilement un prince déjà vieux et que la solitude

88 mouceaclX choisis

cncrverait ; (l'aiTQibHr la haine eu diminuant son cortège, cl dVcarr ter le fantôme du pouvoir pour en augmenter la réalité : il se plaint donc peu à peu des tracas de la ville , de TafHuence du peuple , de celle des courtisans , louant le repos et la. solitude , cil , à l'abri de l'ennui et de la jalousie , on se livrait tout entier aux grandes affaires.

Un procès intenté dans ce même temps à Votienus Montanus, célèbre par son esprit , décida enfin Tibère à fuir le sénat et les vérités dures qu'il y entendait souvent. Ce Votienus fut accusé de discours injurieux à l'empereur ; Emilius , un des officiers , déposait contre lui :^pour fortifier sa délation, il détaille et affirme tout , sans égard aux murmures de l'assemblée ; Tibère, instruit par là des horreurs dont on le chargeait en secret , s'écria , dans sa colère , qu'il voulait se purger à l'instant même, ou en justice réglée : les prières de ses voisins^et l'adulation générale le calmèrent à peine.

Commencemens de la disgrâce d*j4grippme , femme de

Germanicus.

On minait à Rome la maison de l'empereur ; et pour préparer le meurtre d'Agrippine , ou fit accuser Claudia Pulchra , sa parente , par Domitius Afer , qui sortant de la préture , et peu considéré , cherchait è se faire un nom , même par des crimes. Il chargea Claudia â' adultère avec Fumius , de poisons et de maléfices destinés à l'empereur. Agrippine , toujours violente , et de plus irritée par le danger de sa cousine , va droit à Tibère ; elle le trouve sacrifiant à Auguste , et commence par là ses reproches : « Qu'en immolant des victimes à soii père , il B ne fallait pas en tourmenter les descendans ; que cette âme » divin^ n'avait pas été transmise à des statues muettes ; que sa » véritable image , née de son sang céleste , était en danger et M recevait des outrages ; qu'en vain on cherchait des crimes à • Pulchra , qui n'en avait d'autre que la sottise d'avoir fait M Agrippine l'objet de son culte , oubliant que la même cause. » avait perdu Socia. » Ce discours arracha au sombre Tibère des duretés qui lui échappaient rarement. Il répondit à Agrippine par un vers grec , que son vrai chagrin était de ne pas régner. On condamna Pulchra et Fumius. Afer, pour cet essai de son génie , fut déclaré éloquent par l'autorité de Tibère , et mis au rang des grands orateurs. Il fit dans la suite le métier d'accusateur ou d'avocat avec plus de réputation que d'estime , et perdit enfin jusqu'à son talent, ayant l'esprit baissé par Tàge, et ne sachant pas se taire.

Agrippinc, constamment ulcérée, et de plus malade, ayant reçu une visite de l'empereur , pleura long-temps sans rien dire, et finît par des reproches et des prières : «« Qu'il eût pitié de M l'abandon oii elle était; qu'il lui donnât un mari ; qu'elle » était jeune encore ; que le mariage était l'unique consolation >» des honnêtes femmes ; qu'il se trouverait des citoyens qui >» daigneraient prendre soin de l'épouse de Germanicus et de ses » enfans. » Tibère sentit combien elle demandait de pouvoir ; cependant , pour ne laisser voir ni ressentiment , ni crainte , il la quitta sans répondre à ses instances.

Sa douleur imprudente fut bien plus aigrie par des émissaires de Séjan , qui , avec un air de zèle , l'avertirent de se méfier du poison et de ne pas manger avec son beau'père. Agrippine, ne sachant pas dissimuler , était à table auprès de l'empereur , sans lever les yeux, sans dire un mot , sans toucher à rien. Tibère en fut averti , ou s'en aperçut ; pour s'en assurer plus méchamment , il loue des fruits qu'on avait servis , et les présente à sa belle-fille. Fortifiée par là dans ses soupçons , elle rend ces fruits à ses esclaves sans les goûter. Tibère , sans lui adresser de reproche , dit, en se tournant vers sa mère, quon lui passerait quelque sévérité pour une femme qui le traitait en empoisonneur. On crut dès-lors que la perte d'Agrippine était résolue , et quç l'empereur cherchait à la faire mourir en secret , ne l'osant en public.

Prédiction des devins au sujet de Tibère.

Selon les astrologues , l'état du ciel , au départ de Tibère , annonçait qu'il ne reviendrait jkmais à Rome. Cette prédiction fut fatale à plusieurs , qui concluaient et répandaient que sa mort était prochaine ; car on qe pouvait prévoir qu'il se condamnerait à un exil de onze ans. Bientôt on reconnut combien l'astrologie est près du mensonge et voit confusément le vrai : sur l'absence de Tibère , elle prédisait juste , mais laissait ignorer que , jusqu'à sa dernière vieillesse , il resterait dans les lieux voisins de Rome , et souvent en toucherait les murs.

Supplice de Sabinus,

Le consulat de Silanus et de Nerva commença d'une ma-, nière horrible. On traîna en prison Titius Sabinus , illustre chevalier romain , à cause de son attachement pour Germanicus. De tous les courtisans d'Agrippine et de ses eufans , seul fidèle à les cultiver , à se montrer chez eux ou avec eux , il se fit louer des gens de bien et haïr des méchans. Ses délateurs

furent Latinius Latiaris , Porcius Caton , Petilius Rufus , et M. Opsius , qui , sortant de la preture , ambitionnaient le consulat ; on n*y arrivait que par Séjan , et on ne gagnait Séjan que par des crimes. Ils convinrent entre eux que Latiaris , qui connaissait un peu Sabinus , tendrait le piège, que les autres seraient témoins , et ensuite accusateurs. Latiaris commence donc , avec Sabinus , par des discours généraux , loue ensuite son courage de n'avoir pas y comme tant d'autres, abandonné dans la disgrâce ceux qu'il avait cultivés dans la faveur, fait l'éloge de Germanicus , et gémit sur Agnppine. Sabinus cherchant, comme tous les malheureux, à épancher son cœur, verse des larmes, laisse échapper quelques plaintes (8i) ; ose enfin attaquer Séjan , sa cruauté , son orgueil , ses projets , et n'épargne pas Tibère même. Ces entretiens , dangereux et répétés , les unirent étroitement en apparence. Bientôt Sabinus chercha Latiaris, l'alla voir, et lui confia ses chagrins.

Les trois délateurs cherchent entre eux un moyen d'entendre Sabinus , car il fallait qu'il se crût seul avec Latiaris , et ils craignaient , en restant à la porte, d'être vus, entendus, et soupçonnés. Ils se cachent donc , par une fraude aussi détestable que honteuse , entre le toit et le lambris , approchant l'oreille des trous et des fentes. Latiaris, ayant rencontré Sabinus , l'attire chez lui et dans sa chambre , comme pour lui faire part de quelques nouvelles ; là , il lui détaille le passé , le présent , et un avenir plus terrible. Sabinus (car on retient difficilement des plaintes une fois échappées) tint les mêmes discours, et plus long-temps. Les accusateurs se hâtent de mander à Tibère leur complot et leur infamie. Jamais Rome ne montra plus d'inquiétude et de crainte ; parens, amis, connus , inconnus , tous évitaient de se parler, de se voir, de se rencontrer ; on se défiait même des lieux inanimés , des toits et des murailles.

L'empereur ayant écrit au sénat le premier janvier de cette année , après les souhaits ordinaires , tomba sur Sabinus , l'accusant d'avoir corrompu quelques uns de ses affranchis et d'en vouloir à sa vie ; il demandait clairement vengeance. Sabinus est à l'instant tcondamné et traîné la corde au cou , la tête enveloppée dans sa robe , faisant effort pour crier , qu'on commençait ainsi l'année en immolant à Séjan d^ telles victimes. Partout oii tombaient ses regards , oii ses paroles s'adressaient , on fuyait , tout restait désert , les rues et les places ; quelques uns revenaient et reparaissaient, effrayés même d'avoir eu peur. On se demandait quel jour serait exempt de supplice , si dans nn temps de sacrifices et de prières oii l'on s'interdisait même les paroles profanes , on voyait des cordes et des chaînes ; que

Tibère n'avait pas fait sans dessein cette action odieuse ; qu'il se préparait à ne rien respecter (82), en faisant ouvrir à la fois, par les nouveaux magistrats, les temples et les prisons. L'empereur remercia par lettres les sénateurs d'avoir puni Y ennemi de l'Etat^ ajoutant qu^ les complots de la haine le faisaient craindre pour sa vie ; il ne nommait personne , mais désignait clairement Agrippine et Néron '.

AsiniusGallus(83), dont les ènfans étaient neveux d'Agrippine, fut d'avis qu'on priât l'empereur d'expliquer ses craintes, et de permettre que le sénat les fît cesser. Tibère, entre autres qualités qu'il croyait avoir , se piquait surtout de dissimulation ; il trouva donc très-mauvais qu'on soulevât le masque dont il se couvrait (84). Séjan l'adoucit , non par amour pour Gallus, mais pour laisser développer la vengeance de l'empereur. Il savait que Tibère , lent dans ses projets , joignait , dès qu'il avait éclaté , l'atrocité des actions à celte des discours.

Si mon plan n'était de placer les faits à leur année , je rapporterais d'avance la îin funeste de Latiaris , d'Opsius et de leurs infâmes complices, soit pendant le règne de C. César" , soit du vivant même de Tibère; il ne laissait point écraser par d'autres les ministres de ses crimes; mais souvent rassasié d'eux jusqu'à la haine, et trouvant des scélérats nouveaux , il se défaisait des anciens.

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