‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 139 sur 158 · SUR EMILE · texte numérisé non relu

SUR EMILE

livre : ah! J. J. Rousseau , depuis deux ou trois ans tous vous êtes un peu gâté ; voilà ce qu'on gagne aussi à jouer aux échecs avec des princes du sang ', à prendre un appartement au château de Montmorency.

J'écris , comme l'auteur , mes jugemens sans beaucoup d'ordre^ et à mesure que les idées me viennent ; les écarts qu'il se permet si fréquemment dans ses livres, doivent moins choquer dans celui-ci que dans aucun autre , parce que l'objet en est si vaste , qu'il n'y a , pour ainsi dire , rien qui n'y tienne. Il est vrai que l'auteur s'est épargné la peine des liaisons et de la fonte ; mais la méthode et la chaleur sont peut-être incompatibles.

A propos de chaleur, je dirai ce que je pense de celle de J. J. Rousseau; c'est là, selon l'opinion publique, le caractère distinctif de ses ouvrages, c'est là ce qui en fait le succès, c'est là ce qui le fait préférer par bien des lecteurs à tous nos écrivains, sans en excepter aucun. Je ne dirai point, pour diminuer le mérite de cette chaleur , réelle ou prétendue, que J. J. Rousseau a l'avantage de s'être mis à son aise avec ses lecteurs ; car on pourrait dire aux autres écrivains : que n en faites-vous autant ? mais je dirai que la chaleur de J. J. Rousseau me parait tenirplus aux sens qu'à l'âme. Il y a dans Virgile, dans Voltaire, dans Tacite même , telle phrase de sentiment que je préférerais à toute cette chsk\euT phj-sique ; malgré tout l'effet qu'elle produit sur moi , elle ne fait que m'agiter, et la véritable expression du sentiment laisse dans mon âme une impression douce et délicieuse. Je ne pré-^ tends pas donner ici mon avis pour règle , d'antres peuvent être affectés différemment, mais c'est ainsi que je le suis. La nature de ce feu qui embrase J. J. Roussean, se remarque surtout dans ce qu'il dit des femmes; on sent qu'il les a aimôes et les aime encore à la fureur , et les détails de convoitise sont, à mon gié, ceux oii il réussit le mieux. C'est de tous les philosophes, passesmoi cette expression , le plus concupiscent.

Il n'y a pas grand mal à cela ; mais oii j'en trouve davantage, c'est que tant d'esprit , de lumières , de vie et de chaleur , soit dépensé presque en pure perte, pour considérer l'homme dans des états d'abstraction , dans des états métaphysiques oii il ne fut et ne sera jamais , et non l'homme tel qu'il est dans la société. J. J. Rousseau a bean dire que ce n'est point là l'homme de la nature , que c'est l'homme corrompu et gâté, et que ce n'est pas sa &ute si l'homme a perdu , par le commerce de set semblables, sa perfection originelle et primitive, qu'il veut tâcher de lui rendre. Vous voules , lui dirais-je, forAier on en^

■ J. J. Roasseaa , dans le temps qn*il habitait le châtean de Bfontmorencj, jonait qaclqaefoif , arec feu le prince de Gontî, une partie d^^chece. 4. 3o

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fant qui doit vivre parmi des magots , et vous voulez en faire un géant : cela n*est pas praticable ; le géant choquera les magots , qui se réuniront tous contre lui , et le chasseront de'chez eux à coups de pierre. Faites donc de votre enfant un magot comme les autres, mais à la vérité le moins magot qu'il soit possible ; qu'il, le soit assez pour ne pas déplaire à se^s semblables , et pas assez pour se déplaire trop à lui-même. Voilà le véritable ouvrage du philosophe, quand il a réellement pour but d'être utile; ce n'est pas de se déchaîner contre les maux, c'est d'j chercher des remèdes, et, s'il ne peut faire autrement, des palliatifs; il ne s'agit pas de battre l'ennemi , il est trop avant dans le pays pour entreprendre de l'enchâsser ; il s'agit de faire avec lui la guerre de chicane.

n faut cependant être vrai. Quoiqu'en tout la méthode d'éducation proposée par J. J. Rousseau ne soit pas praticable, quoiqu'elle n'aboutisse qu'à former une espèce de sauvage trèsinstruit et très^éclairé , les réflexions de l'auteur sur ce grand sujet renferment quantité de vues profondes et utiles , dont on peut tirer beaucoup d'avantages pour une éducation moins imaginaire. Presque tout ce qu'il dit sur les vices de l'éducation ordinaire est excellent ; mais on pourrait lui faire le même reproche qu'il fait à la philosophie moderne , d'être plus habile à détruire qu'à édifier.

Le déchaînement qu'il se permet contre cette philosophie , soit par humeur, soit par franchise, soit par adresse, car J. J. Rousseau n'en est pas exempt , sera fort utile à son livre ; il empêchera vraisemblablement les dévots de crier contre lui autant qu'ils l'auraient fait. L'auteur , diront-ils pour se consoler , nous traite assez mal, mais il maltraite nos ennemis encore plus que nous, et c'est quelque chose.

L'intérêt vif que J. J. Rousseau prend aux femmes, paraît surtout dans son quatrième volume : comme il est beaucoup plus attaché à cette moitié du genre humain qu'à l'autre , il s'est aussi beaucoup plus utilement occupé du soin de son éducation ; presque tout ce qu'il dit à ce sujet est vrai , bien pensé , et surtout praticable. Il oublie pourtant quelquefois l'extrême respect qu'il porte au sexe, à qui il dit impitoyablement les plus grossières injures : mais ces injures ne gâteront pas sa cause auprès des fem^nes ; et comme je l'ai déjà dit ailleurs , beaucoup de péchés lui seront remis y parce qu'il a beaucoup aimé.

Je suis étonné qu'un écrivain si supérieur ait affecté dans quelques endroits un langage scientifique dont il aurait pu se passer , et qui n'a qu'un air d'étalage ; comme quand il dit que rhomme de la nature est une unité absolue, et que celui de la

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