DIALOGUE ENTRE DESCARTES
chemiaent, et ils arrivent tôt ou tard. La raison peut se corn* parer à une montre ; on ne voit point marcher Taiguille , elle marche cependant , et ce n'est qu'au bout de quelque temps qu'on s'aperçoit du chemin qu'elle a fait; elle s'arrête à la vérité quelquefois , mais il y a toujours au dedans de la montre un ressort qu'il sufEt de mettre en action pour donner du mouvement à l'aiguille.
DESCARTES
A la bonne heure ; tout ce que je sais , c'est que de mon temps l'aiguille n'allait guère ; le ressort même , s'il y en avait un , était si relâché , que je l'ai cru détruit pour jamais , tant )'ai essuyé de contradictions et de traverses pour avoir voulu enseigner aux hommes quelques vérités de pure spéculation , et qui ne pouvaient troubler la paix des Etats.
CHRISTINE
Ce temps de dégoût et de disgrâce est passé pour vous ; on vous rend enfin justice ; on vous rend même les honneurs qui vous sont dus.
DESCARTES
On m'a tourmenté pendant que je pouvais y être sensible ; on me rend des honneurs quand ils ne peuvent plus me toucher ; la persécution a été pour ma personne , et les hommages sont pour mes mânes. Il faut avouer que tout cela est arrangé le mieux du monde pour ma plus grande satisfaction.
CHRISTINE
Heureusement pour l'honneur du genre humain , on ne traite pas toujours avec la même injustice les hommes dont les ta* lens illustrent leur patrie. Je viens d'apprendre qu'en France xnême , et dans le moment oii je vous parle , une société considérable de gens de lettres élevé une statue au plus célèbre écrivain de la nation ; on ajoute , que des personnes respectables par leur rang et par leurs lumières , tant en France que dans les pays étrangers , font à cette louable entreprise l'honneur d'y concourir.
DESCARTES
Cela est vrai ; mais savez-vous ce que j'apprends de mon coté ? On dit qu'il se trouve en même temps des hommes qui voudraient bien décrier cet acte de patriotisme , par une raison qu'ils n'osent à la vérité dire tout haut ; cest que Vhomme de génie , qui est t objet de ce monument , aura la satisfaction de le voir et d'en jouir. Ces dispensateurs équitables de la gloire demandent pourquoi on n'érige pas plutôt des statues à Corneille , à Racine et
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à Molière ; et ils le demandent , parce que Corneille , Racine et Molière sont morts ; ils n'auraient eu garde de faire la question du vivant de ces grands hommes , dont le premier est mort pauvre , le second dans la disgrâce , et le troisième sans sépulture,
CHRISTIICE.
On pourrait , ce me semble , représenter l'Envie , égorgeant d'une main un Génie vivant , et de l'autre ofiQrant de l'encens à un Génie qui n'est plus. Mais laissons là ces hommes si sélés pour honorer le mérite , à condition qu'il n'en saura rien ; et ne parlons que de ce qui vous concerne. Si on a eu le tort de vous avoir oublié long-temps, il semble qu'on veuille aujourd'hui réparer cet oubli d'une manière éclatante. Saves-vous qu'on vous élève actuellement un mausolée ?
DESCàRTES.
Un mausolée, à moi ! La France me fait beaucoup dlionneur; mais il me semble que si elle m'en jugeait digne , elle aurait pu ne pas attendre cent vingt ans après ma mort.
CHRISTINE
Vous faites vous-même bien de l'honneur à la France , mon cher philosophe , en croyant que c'est elle qui pense à vous éle« ver un monument. Elle y songera bientôt sans doute , et il s'en oflfre une belle occasion ; car on reconstruit actuellement avec la plus grande magnificence l'église oii vos cendres ont été apportées % et il me semble qu'un monument à l'honneur de Descates décorerait bien autant cette église , que de belles orgues ou une belle sonnerie *. Mais , en attendant , on vous érige un mausolée à Stockholm , dans le pays ou vous avez été mourir'. C'est à un jeune prince qui règne aujourd'hui sur la Suède , que vous avez cette obligation. Je n'ai point eu, comme vous savez 1 l'ambition de me donner un héritier ; mais que j'aurais été empressée d'en avoir , si j'avais pu espérer que le ciel m'accordât un tel prince pour fils! Je m'intéresse vivement à lui par tout ce que j'entends dire de ses lumières , de ses connaissances , de
■ Saifite-GeneTièTc.
* M. le comte d' Angivillien , directeur général des bAtîmens, a tâcfa^ d*acquitter la dette de la France , par la statue en pied qu'il a fait faire à Descartes, et qu'on a Tue en 1777 an salon du Lonrre. Mais on cherchera tonpurs à Sainte^venevi^e le mausolée de ce philosophe , comme on cherchera à Saint-Etienne-do-Mont ceux de Racine et de Pascal , à SaintpRoch celui de Pierre Corneille , à Saint - Eusuche celui de La Fontaine , et dans ringt autres Eglises celui de unt d'autres hommes chers aux lettres et à la patrie.
' Ce mausole'e a éi^ en effet e'rigë dans l'Eglise deSaint-Oiof , à Stockholm , par ordre dn roi de Suède.