AUX CHAMPS ÉLYSÉES
CHRISTINE
A. h! vous voilà y mon cher Descartes? Que je suis ravie de TOUS revoir après une si longue absence !
DESCAaXES.
Depuis près d'un siècle que nous sommes ici tous deux, il n'd tenu qu'à vous de m'y retrouver beaucoup plus tôt. Mais je ne suis pas surpris que vous m'ayez laisse à l'écart. Vous savez que sur la terre même y les princes et les philosophes ne vivent pa» beaucoup ensemble ; s'ils se recherchent quelquefois , c'est par le sentiment passager d'un besoin réciproque , les princes pour s'instruire , les philosophes pour être protégés , les uns et les autres pour être célèbres ; car chez les rois , et même chez les sages , la vanité se tait rarement. Mais quand une fois on est ar» rivé dans le triste et paisible séjour ou nous sommes , rois et philosophes n'ont plus rien à prétendre, à espérer ni à craindre les uns des autres ; ils se tiennent donc chacun de leur coté ; cela est dans l'ordre.
CHRISTINE
Quelque froideur que vous me fassiez paraître, et quelque indifférence que vous me reprochiez à votre égard , j'ai toujours conservé pour vous dessentimens de reconnaissance et d'estime ; et ces sentimcns viennent d'être réveillés par des nouvelles que î*ai à vous apprendre , et qui pourront vous intéresser.
DESCARTES
Des nouvelles qui m'intér.esseront ! cela sera difficile. Depuis que je suis ici , j'ai souvent entendu les morts converser entre eux ; ils débitaient ce qui s'est passé sur la terre depuis que je l'ai quittée ; j'ai tant appris de sottises que je suis dégoûté de nouvelles. D'ailleurs comment voulez-vous que je me soucie de ce qui se passe là haut depuis que je n'y suis plus ? j'y prenais
' Ce dialogue a cië la k VJietdimie Françaife, le jeudi 7 man 1771» ea pi^occ da roi de Suéde.
DIALOGUE ENTRE DESCARTES, etc. 469
bien peu de part quand j'y étais. C'était pourtant une grande époque , celle de la fameuse guerre de trente ans , et dès célèbres négociations qui l'ont suivie ; on faisait alors les plus grandes et les plus belles actions ; on s'égorgeait et on &e trompait d'un bout de l'Europe à l'autre ; c'était , à ce qu'on dit , le temps des f ronds princes , des grands généraux et des grands ministres; je ne prenais part ni à leurs illustres massacres, ni à leurs augustes secrets , et je méditais paisiblement dans ma solitude.
CHRISTINE
Vous n'en faisiez pas mieux ; un sage comme tous aurait pu être beaucoup plus utile au monde. Au lieu d'être enferme dans votre poéie au fond de la Nord-Hollande , occupé de géométrie , de physique , et quelquefois , soit dit entre nous , d'une métaphysique assez creuse , vous auriez bien mieux fait d'aller dans les armées et dans les cours , et d'y persuader aux hommes d'y vivre en paix.
DESCARTES
J'y aurais vraiment été bien reçu ! persuader aux hommes de ne pas s'égorger, surtout quand ils ne savent pas pourquoi ils i'égorgent ! quand on est réduit à prouver des choses si claires ^ c'est perdre sa peine que de l'entreprendre. Je me souviens de ce qui arriva pendant la guerre de Yespasien et de Yitellius, à un certain philosophe dont parle Tacite ; il s'avança entre les deux armées qui étaient en présence , et voulut, par une belle déclamation contre la guerre , leur persuader de mettre bas les armes et de s'en aller chacune de leur c6té. Le philosophe fut ba£foué et roué de coups , et on se battit mieux que jamais.
CHRISTINE
On assure que vous seriez plus content de l'espèce humaine. Tous les morts qui viennent ici depuis quelque temps , et les philosophes même qui nous arrivent , conviennent que les esprits s'éclairent , et que la raison fait des progrès.
DESCARTES
Si elle en fait , c'est , je crois , bien insensiblement. Il est inconcevable avec quelle lenteur les nations en corps cheminent vers le bien et le vrai. Jetez les yeux sur l'histoire dn monde , depuis la destruction de l'Empire romain jusqu'à la renaissance des lettres en Europe ; vous serez effrayée du degré d'abrntissement oii le genre humain a langui pendant douze siècles.
CHRISTINE
Les peuples cheminent lentement , il est vrai ; mais enfin ils