‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 150 sur 158 · AFFECTATION · texte numérisé non relu

AFFECTATION

U affectation de style , dans le langage et dans la conversation, est un vice assez ordinaire aux gens qu'on appelle beaux par^ leurs : il consiste à dire , en termes bien recherchés , et quelquefois ridiculement choisis , des choses triviales ou communes. Cestpour cette raison que les beaux parleurs sont ordinairement si insupportables aux gens d'esprit , qui cherchent beaucoup pins k bien penser qu'à bien dire , ou plutôt qui croient que pour bien dire, il suffît de bien penser ; qu'une pensée neuve , forte , juste, lumineuse, porte avec elle son expression; et qu'une pensée commune ne doit jamais être présentée que pour ce qu'elle est , c'est-à-dire , avec une expression simple.

UaJJectation dans le style est à peu près la même chose que V affectation dans le langage ; avec cette différence que ce qui est écrit doit être naturellement un peu plus soigné que ce que l'on dit , parce qu'on est supposé y penser mûrement en l'écrivant ; d'oii il suit que ce qui est affectation dans le langage , ne l'est pas quelquefois dans le stjrle, U affectation dans le stjfle est à V affectation dans le langage , ce qu'est V affectation d'un grand seigneur à celle d'un homme ordinaire. J'ai entendu quelquefois faire l'éloge de certaines personnes , en disant qu'elles parletii comme un livre : si ce que ces personnes disent était écrit , cela pourrait être supportable ; mais il me semble que c'est un grand défaut que de parler ainsi ; c'est une marque presque certaine » que Ton est dépourvu de chaleur et d'imagination. Tant pis pour qui ne fait jamais de solécisme en parlant ; on pourrait dire que ces personnes-là lisent toujours et ne parlent jamais. Ce qu'il y a de singulier , c'est qu'ordinairement ces beaux parleurs sont de très-mauvais écrivains. La raison en est toute simple : ou ils écrivent comme ils parleraient , persuadés qu'ils parlent comme on doit écrire ; et ils se permettent , en ce cas , une infinité de négligences et d'expressions impropres, qui échappent, malgré qu'on en ait , dans le discours : ou ils mettent, proportion gardée , le même soin à écrire qu'ils mettent à parler ; et , en ze qsls y V affectation dans leur style est, si l'on peut parler ainsi, proportionnelle à celle de leur langage, et par conséquent ridicule.

Nous n'entrerons point ici dans le détail historique de rétablissement des collèges ; ce détail n'est point de l'objet de notre ouvrage , et d'ailleurs intéresserait assez peu le public , il est un autre objet bien plus important dont nous voulons ici nous occuper, c'est celui de l'éducation qu'on y donne à la jeunesse.

Quintilien , un des hommes de l'antiquité qui ont eu le plus de sens et le plus de goût , examine , dans ses Institutions ora^ toires, si l'éducation publique doit être préférée à l'éducation privée : et il conclut en faveur de la première. Presque tous les modernes qui ont traité le même sujet, depuis ce grand homme, ont été de son avis. Je n'examinerai point si la plupart d'entre eux n'étaient point intéressés par leur état à défendre cette opinion , ou déterminés à la suivre par une admiration trop souvent aveugle pour ce que les anciens ont pensé : il s'agit ici de raison et non pas d'autorité , et la question vaut bien la peine d'être examinée en elle-même.

J'observe d'abord que nous avons assez peu de connaissance de la manière dont se faisait chez les anciens l'éducation tant publique que privée , et qu'ainsi , ne pouvant à cet égard comparer la méthode des anciens à la nôtre , l'opinion de Quintilien , quoique peut-être bien fondée , ne saurait être ici d'un grand poids. 11 est donc nécessaire de voir en quoi consiste l'éducation de nos collèges, et la comparer k l'éducation domestique ; c'est d'après ces faits que nous devons prononcer.

Mais avant que de traiter un sujet si important , je dois pr^ venir les lecteurs désintéressés , que cet article pourra choquer quelques personnes , quoique ce ne soit pas mon intention : je n'ai pas plus de sujet de haïr ceux dont je vais parler, que de les craindre ; il en est même plusieurs que j'estime , et quelques uns que j'aime et que je respecte. Ce n'est point aux hommes que je fais la guerre ; c'est aux abus , à des abus qui choquent et qui afiligent comme moi la plupart même de ceux qui coirtribuent à les entretenir, parce qu'ils craignent de s'opposer an torrent. La matière dont je vais parler intéresse le gouvernement et la religion , et mérite bien qu'on en parle avec liberté , sans que cela puisse offenser personne : après cette précaution y j'entre en matière.

On peut réduire à cinq chefs l'éducation publique ; lés hu^ manités, la rhétorique, la philosophie, les mœurs et la relig-ion. Humanités. On appelle ainsi le temps qu'on emploie dans les 4* 3i

collèges à s'instruire des préceptes de la laugue latine. Ce tempii est d'environ six ans : on y joint vers la un quelque connaissance trës-superficielle du grec : on y explique , tant bien que mal y les auteurs de l'antiquité les plus faciles à entendre ; on y apprend aussi , tant bien que mal , à composer ea latin ; je ne sache pas qu'on y efiseigne autre chose. Il faut pourtant convenir que dans l'Université de Parts , oii chaque professeur est attaché à une classe particulière , les humanités sont plus fortes que dans les collèges de réguliers , oii les professeurs montent de classe en classe , et s'instruisent avec -leurs disciples , en apprenant avec eux ce qu'ils devraient leur enseigner. Ce n'est point la faute des maîtres , c'est , encore une fois , la faute de l'usage»

Rhétorique, Quand on sait ou qu'on croit savoir assez de latin ^ on passe en rhétorique : c'est alors qu'on commence à produire quelque chose de soi-même ; car , )usqu'alors , on n'a fait que traduire , soit de latin en français, soit de français en latin. £n rhétorique on apprend d'abord à étendre une pensée , k cîrcon^ duire et allonger des périodes ; et peu à peu l'on en vient enfin à des discours en forme , toujours ou presque toujours en langue latine. On donne à ces discours le nom à* amplifications ; non» très-convenable en effet, puisqu'ils consistent , pour l'ordinaire^ à noyer dans deux feuilles de verbiage ce quon pourrait et ce qiipn devrait dire en deux lignes* Je ne parle point de ces fi— gures de rhétorique , si chères à quelques pédans modernes , et dont le nom même est devenu si ridicule, quelles professeurs les plus sensés les ont entièrement bannies de leurs leçons : il en est pourtant encore qui en font grand cas , et il est assec ordinaire d'interroger sur ce sujet important ceux qui aspirent à la maîtrise es arts.

Philosophie. Après avoir passé sept ou huit ans à apprendre des mots , ou Ik parler sans rien dire , on commence enfin ou on croit commencer Fétude des choses ; car c'est la vraie définition de la philosophie! Mais il s'en faut bien que celle des collèges mérite ce nom : elle ouvre pour l'ordinaire par un compendium , qui est , si on peut parler ainsi , le rendez-vous d'une infinité de questions inutiles sur l'existence de la philosophie , sur la philosophie d'Adam, etc. On passe de là en logique : celle qu'on enseigne, du moins dans un grand nombre de collèges^ est à peu près celle que le maitre de philosophie se propose d'apprendre au bourgeois gentilhomme ; on y enseigne à bien concevoir par le moyen des universaux, à bien juger par le moyen des caiégories , et à bien construire un syllogisme par le moyea des figures , barbmra , celarant , darii , ferio , baraUpPon , etc.

On y demande , si la logique est un art ou une science ; si la conclusion est de l'essence du syllogisme , etc. , etc. ; toutes questions qu'on ne trouvera point dans VArt dépenser, ouvrage excellent , mais auquel on a peut-être reproché , avec quelque raison , d'avoir fait des règles de la logique un trop gros volume» La métaphysique est à peu près dans le même goût : on y mêle aux plus importantes vérités les discussions les plus futiles , avant et après avoir démontré l'existence de Dieu , on traite avec le même soin les grandes questions de la distinction formelle ou virtuelle , de V universel de la part de la chose , et une infinité d'antres ; n'est-ce pas outrager et blasphémer en quelque sorte la plus grande des vérités , que de lui donner un si ridicule et si misérable voisinage ? Enfin , dans la physique , on bâtit à sa mode un système du monde ; on y explique tout ou presque tout ; on y suit ou on y réfute à tort et à travers Aristote y Descartes et Newton : on termine ce cours de deux années par quelques pages sur la morale , qu'on rejette pour l'ordinaire k la fin 9 sans doute comme la partie la moins importante.

Mœurs et religion. Nous rendrons, sur le premier de ces deux articles , la justice qui est due aux soins de la plupart des maîtres ; mais nous en appelons en même temps è leur témoignage , et nous gémirons d'autant plus volontiers avec eux sur la corruption dont on ne peut justifier la jeunesse des collèges^ que cette corruption ne saurait leur être imputée. A l'égard de la religion , on tombe sur ce point dans deux excès également à craindre : le premier et le plus commun , est de réduire tout em pratiques extérieures , et d'attacher à ces pratiques une vertu quelles niont assurément pas ; le second est au contraire de vouloir obliger les enfans à s'occuper^tmiquement de cet objet, et de leur faire négliger pour cela leurs autres études, par fc*quelles ils dois^nt un jour se rendre utiles à leur patrie. Sous prétexte que Jésus-Christ a dit qu* il faut toujours prier , quelques maîtres, et surtout ceux qui sont dans certains principes de rigorisme f voudraient que presque tout le temps destiné k l'étude se passât en méditations et en catéchismes ; comme si le travail et Vexactitude à remplir les detfoirs de son état , n'étalent pas la prière la plus agréable à Dieu, Aussi les disciples qui , aoii par tempérament, soit par paresse, soit par docilité , se oon-» forment sur ce point aux idées de leurs maîtres , sortent pour l'ordinaire du collège avec un degré d'imbécillité et d'ignorance de plus.

11 résulte de ce détail , qu'un jeune homme, après avoir pesstf dans un collège dix années qu'on doit mettre encombre des pins précieuses de sa vie i en sort , lorsqu'il a le mieux employé son

temps 9 avec la connaissance tres-imparfaite d'une langue morte ; avec des préceptes de rhétorique et des principes de philosophie, qu'il doit tâcher d'oublier ; souvent avec une corruption de mœurs dont l'altération de la santé est la moindre suite; quelquefois avec des principes d'une dévotion mal entendue ; mais plus ordinairement avec une connaissance de la religion si superHcielle , qu'elle succombe à la première conversation impie ou à la première lecture dangereuse.

Je sais que les maîtres les plus sensés déplorent ces abus, avec encore plus de force que nous ne faisons ici ; presque tous désirent passionnément qu'on donne à l'éducation des collèges une autre forme. Nous ne faisons qu'exposer ici ce qu'ils pensent, et ce que personne d'entre eux n'ose écrire : mais lé train une fois établi a sur eux un pouvoir dont ils ne sauraient s'affranchir ; et, en matière d'usage, ce sont les gens éC esprit qui reçoisvent la loi des sots. Je n'ai donc garde , dans ces réflexions sur l'éducation publique, de faire la satire de ceux qui enseignent; ces sentimens seraient bien éloignés de la reconnaissance dont je fais profession pour mes maîtres : je conviens avec eux que l'autorité supérieure du gouvernement est seule capable d'arrêter les progrès d'un si grand mal ; je dois même avouer que plusieurs professeurs de l'Université de Paris s'y opposent autant qu'il leur est possible , et qu'ils osent s'écarter en quelque chose de la routine ordinaire , au risque d'être blâmés par le plus grand nombre. S'ils osaient encore davantage , et si leur exemple était suivi , nous verrions peut-être enfin les études changer de face parmi nous : mais c'est un avantage qu'il ne faut attendre que du temps , si même le temps est capable de nous le procurer. La vraie philosophie a beau se répandre en France de jour en jour, il lui est bien plus difficile de pénétrer chez les corps que chea les particuliers : ici elle ne trouve qu^ une tête à forcer, si on peut parler ainsi ; Va elle en trous^ mille. L'Université de Paris , composée de particuliers qui ne forment d'ailleurs entre eux aucun corps régulier ni ecclésiastique , aura moins de peine à secouer le joug des préjugés dont les écoles sont encore pleines. Parmi les différentes inutilités qu'on apprend aux enfans dans les collèges , j'ai négligé de faire mention des tragédies , parce qu'il me semble que l'Université de Paris commence à les proscrire presque entièrement : on en a l'obligation à RoUin , un des hommes qui ont travaillé le plus utilement pour l'éducation de la jeunesse ; à ces déclamations de vers il a substitué les exercices, qui sont au moins beaucoup plus utiles, quoiqu'ils passent l'être eopore davantage. On convient aujourd'hui ^ asses généralement j que ces tragédies sont une perte de temps pour

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les écoliers et pour les maîtres : c'est pis encore , quand on les multiplie au point d'en représenter plusieurs pendant l'année , et quand on y joint d'autres appendices encore plus ridicules , comme des explications d'énigmes , des ballets , et des comédies tristement ou ridiculement plaisantes. Nous avons sous les jeoz nn ouvrage de cette dernière espèce , intitulé : la défaite du So^ lécisme par Despauthre , représentée plusieurs fois dans un collège de Paris : le chevalier Prétérit , le chevalier Supin , le marquis des Conjugaisons , et d'autres personnages de la même trempe j sont les lieutenans-généraux de Despautère , auquel deux grands princes , Solécisme et Barbarisme , déclarent une guerre mortelle. Nous faisons grâce à nos lecteurs d'un plus grand détail , et nous ne doutons point que ceux qui président aujourd'hui à ce collège , ne fissent main^basse , s'ils en étaient les maîtres 9 sur des puérilités si pédantesques #t de si mauvais goût : il sont trop éclairés pour ne pas sentir que le précieux temps de la jeunçsse ne doit point être employé à de pareilles inepties. Je ne parle point ici des ballets où la religion peut être intéressée : je sais que cet inconvénient est rare , grâce à la vigilance des supérieurs ; mais je sais aussi que , malgré toute cette vigilance , il ne laisse pas de se faire sentir quelquefois. Je conclus du moins de tout ce détail , qu'il n'y a rien de bon à gagner dans ces sortes d'exercices , et beaucoup de mal à en craindre.

Il me semble qu'il ne serait pas impossible de donner une autre forme à l'éducation des collèges. Pourquoi passer six ans à apprendre , tant bien que mal , une langue morte ? Je suis bien éloigné de désapprouver l'étude d'une langue dans laquelle les Horace et les Tacite ont écrit ; cette étude est absolument nécessaire pour connaître leurs admirables ouvrages ; mais je crois que l'on devrait se borner à les entendre , et que le temps qu'on emploie à composer en latin est un temps perdu. Ce temps serait bien mieux employé k apprendre par principes sa propre langue, qu'on ignore toujours au sortir du collège , et qu'on ignore au point de la parler très-mal. Une bonne grammaire française serait tout à la fois une excellente métaphysique , et' vaudrait bien les rapsodies qu'on lui substitue. D'ailleurs, quel latin que celui de certains collèges ! nous en appelons au jugement des connaisseurs.

Un rhéteur moderne , le père Porée, très-respectable d'ailleurs par ses qualités personnelles , mais à qui nous ne devons que la vérité , puisqu'il n'est plus , est le premier qui ait osé se faire un jargon bien différent de la langue que parlaient autrefois les Hersan , les Marin , les Grenan , les Comire, les Cossart et les

Jouvencî , et que parlent encore quelques professeurs célèbre» de rUniversitë. Les successeurs du rhéteur dont je parle ne sauraient trop s'éloigner de ses traces.

Je sais que le latin étant une langue morte , dont presque toutes les finesses nous échappent, ceux qui passent aujourd'hui pour écrire le mieux en cette langue , écrivent peut-être fort mal : mais du moins les vices de leur diction nous échappent aussi ; et combien doit être ridicule une latinité qui nous fait rire ? Certainement un étranger, peu versé dans la langue française y s'apercevrait facilement que la diction de Montaigne , c'est-à-dire du seizième siècle , approche plus de celle des bons écrivains du siècle de Louis XFV , que celle de Geoftiroy de Ville- Hardouin , qui écrivait dans le treizième siècle.

Au reste , quelque estime que j'aie pour nos humanistes modernes , je les pbins d'être forcés à se donner tant de peine pour parler fort élégamment une autre langue que la leur. Us se trompent , s'ils s'imaginent en cela avoir le mérite de la difficulté vaincue : il est plus difficile d'écrire et de parler bien sa langue , que de parler et d'écrire une langue morte ; la preuve en est frappante. Je vois que les Grecs et les Romains , dans le temps que leur langue était vivante , n'ont pas eu plus de bons écrivains que nous n'en avons dans la nôtre ; je vois qu'ils n'ont eu , ainsi que nous , qu'un très-petit nombre d'excellens poètes, et qu'il en est de même de toutes les nations. Je vois au contraire que le renouvellement des lettres a produit une quantité prodigieuse de poètes latins, que nous avons la bonté d'admirer : d'oii peut venir cette différence? et si Virgile ou Horace revenaient au monde pour juger ces héros modernes du Parnasse latin , ne devrions-nous pas avoir grand'peur pour eui^? Pourquoi f comme l'a remarqué un auteur moderne , telle compagnie , fort estimable d^ailleurs , qui a produit une nuée de ▼ersificatears latins, n'a-t-elle pas un seul poète français qu'on puisse lire ? Pourquoi les recueils de vers français qui s'échappent par malheur de nos collèges ont-ils si peu de succès , tandis qne plusieurs gens de lettres estiment les vers latins qui en sor* tent? Je dois, an reste , avouer ici que l'Université de Paris est très-circonspecte et très-réservée sur la versification fi^nçaise , et je ne saurais l'en blâmer.

Concluons de ces réflexions , que les cornpositions latines sont sujettes à degremdsincotwéniens, et qu* on ferait beaucoup mieux d*jr substituer des compositions françaises, Cest ce qu'on commence à faire dans l'Université de Paris : on y tient cependant encore an latin par préférence ; mais enfin on commence à y enseigner le français.

COLLÈGE. /i\

J*ai entendu quelquefois regretter les thèses qu'on soutena jadis en grec : j'ai bien plus de regret qu'on ne les soutienne pa en français ; on serait obligé djr parler raison , ou de se taire

Les langues étrangères dans lesquelles nous avons un gran^ nombre de bons auteurs , comme l'anglais et l'italien , et peutêtre l'allemand et l'espagnol , devraient aussi entrer dans l'éducation des collèges; la plupart seraient plus utiles à savoir que des langues mortes, dont les savans seuls sont à portée de faire usage.

J'en dis autant de l'histoire et de toutes les sciences qui s'y rapportent , comme la chronologie et la géographie. Malgré le peu de cas que l'on parait faire , dans les collèges , de l'étude de l'histoire., c'est peut-être l'enfance qui est le temps le plus propre k l'apprendre. L'histoire, assez inutile au commun des hommes , est fort utile aux enfans , par les exemples qu'elle leur présente et les leçons vivantes de vertu qu'elle peut leur donner , dans un âge oii ils n'ont point encore de principes fixes, ni bons ni mauvais. Ce n'est pas à trente ans qu'il faut commencer à l'apprendre , à moins que ce ne soit pour la simple curiosité ; parce qu'à trente ans l'esprit et le cœur sont ce qu'ils seront pour toute la vie. Au reste , un homme d'esprit de ma connaissance voudrait qu'on étudiât et qu'on enseignât l'histoire à rebours , c'est-à-dire , en commençant par notre temps , et remontant de là aux siècles passés. Cette idée me parait trèsjuste et très-philosophique : à quoi bon ennuyer d'abord un enfant de l'histoire de Pharamond , de Qovis , de Charlemagne , de César et d'Alexandre , et lui laisser ignorer celle de son temps, comme il arrive presque toujours , par le dégoût que les commencemens lui inspirent ?

A l'égard de la rhétorique , on voudrait qu'elle consistât beaucoup plus en exemples qu'en préceptes , qu'on ne se bornât pas à lire des auteurs anciens , et à les faire admirer quelquefois assec mal à propos ; qu'on eât le courage de les critiquer souvent, de les comparer avec les auteurs modernes , et de £ûre voir en quoi nous avons de l'avantage ou du désavantage sur les Romains et sur les Grecs. Peut-être même devrait-on faire précéder la rhétorique par la philosophie ; car enfin , il faut apprendre à penser avant que d'écrire.

Dans la philosophie , on bornerait la logique à quelques lignes ; la métaphysique, à un abrégé de Locke ; la morale purement philosophique , aux ouvrages de Sénèque et d'^ictète ; la morale chrétienne , au sermon de Jésus^hrist sur la montagne^ la physique, aux expériences et à la géométrie , qui est de toutes les logiques et physiques la meilleure.

On voudrait enfin qu'on joignit à ces différentes études , celle

det beaux-^arts , et surtout de la musique , étude si propre pour former le goût et pour adoucir les mœur^ , et dont on peut bien dire avec Cicëron : Hœcstudia adolescentiam alunt, senectutem oblectant , sccundas res ornant , advcrsis perfugium et solatium prœbent.

Ce plan d'étude irait , je Tavoue , à multiplier les maîtres et le temps de Tédùcation. Mais, i®. il me semble que les jeunes gens, en sortant du collège , y gagneraient de toutes manières , s'ils en sortaient plus instruits. 2^. Les enfans sont plus capables d'application et d'intelligence qu'on ne le croit communément ; j'en appelle à l'expérience : et si , par exemple , on leur apprenait de bonne beure la géométne , je ne doute point que les prodiges et les talens précoces en ce genre ne fussent beaucoup plus fréquens. Il n'est guère de sciences dont on ne puisse instruire l'esprit le plus borné , avec beaucoup d'ordre et de méthode ; mais c'est là pour l'ordinaire par oii l'on pèche. 3**. Il ne serait pas nécessaire d'appliquer tous les enfans à tous ces objets a la fois ; on pourrait ne les montrer que successivement ; quelques uns pourraient se borner à un certain genre ; et dans cette quantité prodigieuse , il serait bien difficile qu'un jeune homme n'eût du goût pour aucun. Au reste, c'est au gouvernement , comme je l'ai dit , à faire changer la routine et l'usage ; qu'il parle , et il se trouvera assez de bons citoyens pour proposer un excellent plan d'études. Mais en attendant cette réforme , dont nos neveux auront peut-être le bonheur de jouir , je ne balance point à croire que l'éducation des collèges , telle qu'elle est, est sujette à beaucoup plus d'inconvéniens qu'une éducation privée, cil il est beaucoup plus facile de se procurer les diverses connaissances dont je viens de faire le détail.

Je sais qu'on fait sonner très-haut deux grands avantages en favear de l'éducation des collèges , la société et l'émulation : mais il me semble qu'il ne serait pas impossible de se les procurer dans l'éducation privée , en liant ensemble quelques enfans à peu près de la même force et du même âge. D'ailleurs , j'en prends à témoin les maîtres , l'émulation dans les collèges est bien rare ; et à l'égard de la société , elle n'est pas sans de grands înconvéniens. J'ai déjà touché ceux qui en résultent par rapport aux mœurs ; mais je veux parler ici d'un autre qui n'est que trop commun , surtout dans les lieux oii on élève beaucoup de jeune noblesse : on leur parle à chaque instant de leur naissance et de leur grandeur , et par là on leur inspire , sans le vouloir , des sentimens d'orgueil à l'égard des autres. On exhorte ceux qui président à l'instruction de la jeunesse à s'examiner soigneusement sur un point de si grande importance

Uo autre inconvénient de Téducation des collèges , est que le maître se trouve oblige de proportionner sa marche au plus grand nombre de ses disciples , c'est-à-dire , aux génies m^di'ocres ; ce qui entraîne pour les génies plus heureux, une perte dé temps considérable. .

Je ne puis m'empécher non plu^ de faire sentir , à cette occasion , les inconvéniens de l'instruction gratuite ; et ]e suis assuré d'avoir ici pour moi tous les professeurs les plus éclairés et les plus célèbres : si cet établissement a fait quelque bien aux disciples , il a fait encore plus de mal aux maîtres.

Au reste , si l'éducation de la jeunesse est négligée , ne nous en prenons qu'à nous-mêmes , et au peu de considération que BOUS témoignons à ceux qui s'en chargent ; c'est le fruit de cet -esprit de futilité qui règne dans notre nation , et qui absorbe , pour ainsi dire, tout le reste. En France, on sait peu de gré à quelqu'un de remplir les devoirs de son état ; on aime mieux quil soit frivole.

Voilà ce que l'amour du bien public m'a inspiré de dire ici sur l'éducation , tan* publique que privée : d'oii il s'ensuit que i'éducation publique ne devrait être la ressource que des enfans dont les parens ne sont malheureusement pas en état de fournir à la dépense d'une éducation domestique. Je ne puis penser, sans regret , au temps que j'ai perdu dans mon enfance : c'est à l'usage établi, et non à mes maîtres, que j'impute cette perte irréparable ; et je voudrais que mon expérience pût être utile à ma patrie. Exoriare aliquis.

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