DÉCHIFFRER
C'est l'art d'expliquer un chiffre , c'est-à-dire , de deviner le sens d'un discours écrit en caractères diff'érens des caractères ordinaires. Il y a apparence que cette dénomination vient de ce que ceux qui ont cherché les premiers , du moins parmi nous , à' écrire en chiffres , se sont servis des chiffres de l'arithmétique ; «t de ce que ces chiffres sont ordinairement employés pour cela , étant d'un coté des caractères très-connus , et de l'autre étant très-différens des caractères ordinaires de l'alphabet. Les Grecs , dont les chiffres arithmétiques n'étaient autre chose que les lettres de leur alphabet , n'auraient pas pu se servir commodément de cette méthode : aussi en avaient-ils d'autres ; par exemple , les scytales des Lacédémoniens. ( Voy. Plutarque dans la vie de Lysandre, ) J'observerai seulement que cette espèce de chiffre ne devait pas être fort difficile à deviner; car , i*. il était aisé de voir ^ en tâtonnant un peu , quelle était la ligne qui devait se pindre par le sens à la ligne d'en bas du papier ; 2®. cette seconde ligne connue , tout le reste était aisé à trouver ; car supposons que cette seconde ligne , suite immédiate de la première dans le sens , fût , par exemple , la cinquième , il n'y avait qu'à aller delà à la neuvième, à la treizième, dix-septième , etc., et ainsi de suite jusqu'au haut du papier, et on trouvait toute la première ligne du rouleau ; 3®. ensuite on n'avait qu'à reprendre la seconde ligne d'en bas , puis la sixième , la dixième , la quatorzième , etc. , ainsi de -suite. Tout cela est aisé à voir , en considérant qu'une ligne écrite sur le rouleau , devait être formée par des lignes partielles également distantes les unes des autres. ' Plusieurs auteurs ont écrit sur l'art de déchiffrer : nous n'entrerons point ici dans ce détail immense, qui nous mènerait trop loin ; mais, pour l'utilité de nos lecteurs, nous allons donner l'extrait raisonné d'un petit ouvrage de s'Gravesande sur ce sujet , qui se trouve dans le ckap, 35 de la seconde partie de son Tntroductio ad philosophiam , c'est-à-dire de la logique.
s'Gravesande, après avoir donné les règles générales de la méthode analytique , et de la manière de faire usage des hypothèses , applique avec beaucoup de clarté ces règles à l'art de déchiffrer, dans lequel elles sont en effet d'un grand asage.
La première règle qu'il prescrit, est de faire un catalogue
DÉCHIFFRER. 4gi
des caractères qui composent le chiffre , et de marquer combien chacun est répété de fois. Il avoue que cela n'est pas toujours utile ; mais il suffit que cela puisse l'être. En effet , si > par exemple , chaque lettre était imprimée* par un seul chiffre, et que le discours At en français , ce catalogue servirait à trouver, I**. les e par le chiffre qui se trouverait le plus souvent ; car l'e est la lettre la plus fréquente en français ; 2<*. les voyelles par les antres chiffres les plus fréquens ; 3®. les l et les ^^ à cause de la fréquence des et, des qui, que , surtout dans un discours un peu long f 4*. les j, à cause de la terminaison de tous les pluriels par cette lettre , etc. , et ainsi de suite.
Pour pouvoir déchiffrer, il faut d'abord connaître la langue : Yiète, il est vrai , a prétendu pouvoir s'en passer ; mais cela parait bien difficile , pour ne pas dire impossible.
Il faut que la plupart des caractères se trouvent plus d'ane fois dans le chiffre , au moins si l'écrit est un peu long , et si une même lettre est désignée par des caractères différens.
Exemple d'un chiffre en latin :
a b c d efg h i kf: Imkgnekdgeihe kf: b c e efi c D E F G H
la hfcgfg o i ne b hfb h i c e if:finfp i mfh io b I K L M
cqibtbieieacg bfb cbgpigbgrbkdghi kf: s
mkhit fm.
Les barres, le^ lettres majuscules A, B, etc., et les .• ou comma qu'on voit ici , ne sont pas du chiffre ; s'Gravesande les a ajoutés pour un objet qu'on verra plus bas.
Dans ce chiffre on a ,
la b S h Z d i o If iieSk^liq \
Ainsi, il j a en tont 19 caractères, dont 5 seulement une fois.
Maintenant je vois d'abord que ^ ^ i kfse trouve en deux endroits , B, M ; que i kfse trouve en F ; enfin que h e kf{C)^ Il i kf (B , M) , ont du rapport entre eux.
D'oii je conclus qu'il est probable que ce sont là des fins de mots , ce que j'indique par les •* ou comma.
Dans le latin il est ordinaire de trouver des mots oii des quatre dernières lettres les seules antépénultièmes diffèrent, lesquelles en ce cas sont ordinairement des voyelles , comme dans
4gi DÉCHIFFRER.
amant, legunt , docent, etc. Donc i, c sont probablement des voyelles.
Puisquey*my (voyez G) est le commencement d'un mot, donc m ou y* est voyelle ; car un mot n'a jamais trois consonnes de cuite , dont deux soient la même : et il est probable que c'est y , parce que y* se trouve quatorze fois , et m seulement cinq : donc m est consonne.
De là allant à A^ ou ^ bfb cb g, on voit que , puisque/" est voyelle, b sera consonne dans bfb, par les mêmes raisons que ci-dessus : donc c sera voyelle à cause àt b cb*
Dans Zf ou ^ ^^ r 6^ ^ est consonne ; r sera consonne , parce qu'il n'y a qu'une r dans tout l'écrit : donc g est voyelle.
Dans D orxfcgfg, il y aurait donc un mot ou une partie de mot de cinq voyelles , mais cela ne se peut pas , il n'y a point de mot en latin de cette espèce : donc on s'est trompé en prenant fy ^9 S* pour voyelles, donc ce n'est pas f, mais m qui est voyelle, ety* consonne ; donc b est voyelle (voyez K). Dans cet endroit K , on a la voyelle b trois fois , séparée seulement par une lettre ; or on trouve dans le latin des mots analogues à cela cdere, légère, emere, amara, si tibi, etc., et comme c'est la voyelle e qui est le plus fréquemment dans ce cas , j'en conclus que b est e probablement , et que c est probablement r.
ère J'écris donc I ou. qibcbîeie, et je sais que i,e, sont des voyelles, comme on l'a trouvé déjà ; or cela ne peut être ici , k moins qu'ils ne représentent en même temps les consonnes / ou V. £n mettant v on trouve rewW •* donc î est v; donc e est i.
u er uerevivî
J'écris ensuite iabcqibcbieieac, et je lis uterque re-> vmt, les lettres manquantes étant faciles à suppléer. Donc a est t, et ^ est q.
e uriu
Ensuite dans E F, hfb hice ifk , je lis aisément esuriunt : donc h est s, kesin,fest t. Mais on a vu ci-dessus que a est i: lequel est le plus probable? La probabilité est pour/; car/ se trouve plus souvent que a, ei t est trës-fréquent dans le latin : donc il faudra cbercber de nouveau a et ^, qu'on a cru trouver ci-dessus.
On a vu que m est voyelle , et on a déjà trouvé e, i, u : donc m est a ou o; donc dans G, H on a. '
tôt u o t s u
ou t a t u a t s u
fntfp i mfk i
DÉCHIFFRER. 4ij3
Il est aisé de voir que c'est le premier qu'il faut choisir, et qu'on doit écrire tôt quot sunt : donc m est o, et p est q. De plus , à l'endroit oii nous avions lu mal à propos utcrque res^wit, on aura tôt quot su er uere vivi ; et on voit que le mot tronqué est superfucrc : donc a est p, et q estf.
Les premières lettres du chiffre donneront donc per it sunt ; d'oii l'on voit qu'il faut lire perdita sunt : donc d est d et g est a.
On aura , parce moyen, presque toutes les lettres du chiffre » il sera facile de suppléer celles qui manquent, de corriger même les fautes qui se sont glissées en quelques endroits du chiffre, et on lira ; perdita sunt bona : Mindarus interiit : urbs strata humî est : esuriunt tôt quot superjuere vivi : prœterea quœ agenda sunt consuUto.
Dans les lettres de Wallis, tome 3 de ses ouvrages, on trouve des chiffres expliqués , mais sans que la méthode y soit jointe : celle que nous donnons ici pourra servir dans plusieurs cas ; mais il y a toujours hien des chiffres qui se refuseront à quelque méthode que ce puisse être.
On peut rapporter à l'art de déchiffrer, la découverte des notes de Tyron , par l'ahhé Carpentier ; et celle des caractères palmyréniens , récemment faite par l'ahhé Barthélémy, de l'Académie des helles-lettres.
On appelle ainsi un dictionnaire destiné à expliquer les mots les plus usuels et les plus ordinaires d'une langue ; il est distingué du dictionnaire historique , en ce qu'il exclut les faits , les noms propres de lieux , de personnes , etc. ; et il est distingué du dictionnaire des sciences , en ce qu'il exclut les termes de sciences trop peu connus , et familiers aux seuls savans.
Nous observerons d'abord qu'un dictionnaire de langue est ou de la langue qu'on parle dans le pays oii le dictionqaire se fait , par exemple , de la langue française à Paris , ou de la langue étrangère vivante , ou de la langue morte.
Dictionnaire de la langue française. Nous prenons ces sortes de dictionnaires pour exemple de dictionnaire de langue du pays; ce que nous en dirons pourra s'appliquer facilement aux dictionnaires anglais faits à Londres , aux dictionnaires espagnols faits à Madrid , etc.
Dans un dictionnaire de langue française , il y a principalement trois choses à considérer ; la signification des mois, leur usage, et la nature de ceux qu^on doit jr faire entrer. La lignification des mots s'établit par de bonnes définitions ; leur
usage , par une excellente sjrntaxe ; leur nature enfîa , par V objet du dictionnaire même. A ces trois objets principaux , on peut en joindre trois autres subordonnes à ceux*ci ; la quantité ou la prononciation des mots, V orthographe et ritjrmologie. Parcourons successivement ces six objets dans l'ordre que nous leur avons donné.
Les définitions doivent être claires , précises , et aussi courtes qu'il est possible; car la brièveté en ce genre aide à la clarté. Quand on est forcé d'expliquer une idée , par le moyen de plusieurs idées accessoires y il faut au moins que le nombre de ce.s idées soit le plus petit qu'il est possible. Ce n*est point en général la brièveté qui fait qu'on est obscur , c'est le peu de cboix dans les idées , et le peu d'ordre qu'on met entre elles. On est toujours court et clair quand on ne dit que ce qu'il faut et de la manière qu'il le faut ; autrement on est tout à la fois long et obscur. Les définitions et Içs démonstrations de géométrie , quand elles sont bien faites, sont une preuve que la brièveté est plus amie qu'ennemie de la clarté.
Mais comme les définitions consistent à expliquer un mot y par un ou plusieurs autres , il résulte nécessairement de là qu'il est des mots qu'on ne doit jamais définir , puisque autrement toutes les définitions ne formeraient plus qu'une espèce de cercle vicieux , dans lequel un mot serait expliqué par un autre mot qu'il aurait servi à expliquer lui-même. De là il s'ensuit d'abord que tout dictionnaire de langue dans lequel chaque mol sans exception sera défini , est nécessairement iin mauvais dictionnaire^ et l'ouvrage d'une tête peu philosophique. Mais quels sont ces mots de la langue qui ne peuvent ni ne doivent être définis ? Leur nombre est peut-être plus grand que l'on ne s'imagine ; ce qui le rend difficile à déterminer , c'est qu'il j a des mots que certains auteurs regardent comme pouvant être définis , et que d'autres croient au contraire ne pouvoir l'être : tels sont-, par exemple y les mots âme , espace , courbe , etc. Mais il est au moins un grand nombre de mots qui , de l'aveu de tout le monde, se refusent à quelque espèce de définition que ce puisse être; ce sont principalement des mots qui désignent des propriétés générales des êtres, comme existence, étendue , pensée , sensa-tion, temps, et un grand nombre d'autres.
Ainsi , le premier objet que doit se proposer l'auteur d'un dictionnaire de langue , c'est de former , autant qu'il sera possible , une liste exacte de ces sortes de mots , qui seront comme les racines philosophiques de la langue : je les appelle ainsi pour les distinguer des racines grammaticales , qui servent à former et non à expliquer les autres mots. Dans cette espèce de liste
des mots originaux etpriniiLifs , il y a deux vices à éviter : trop courte, elle tomberait souvent dans l'inconvénient d'expliquer ce qui n'a pas besoin de l'être , et aurait le défaut d'une grammaire dans laquelle des racines grammaticales seraient mises au nombre des vérités : trop longue , elle pourrait faire prendre pour deux mots de signification trës-différente , ceux qui dan» le fond renferment la même idée. Par exemple, les mots de durée et de temps ne doivent point , ce me semble , se trouver l'un et l'autre dans la liste des primitifs ; il ne faut prendre que l'un des deux , parce que la même idée est renfermée dans chacun de ces deux mots. Sans doute la définition qu'on donnera de l'un de ces mots , ne servira pas à en donner une idée plus claire que celle qui est présentée naturellement par ce mot; mais elle servira du moins à faire voir l'analogie et la liaison de ce mot avec celui qu'on aura pris pour terme radical et primitif. En général , les mots qu'on aura pris pour radicaux doivent être tels , que chacun d'eux présente une idée absolument différente de l'autre ; et c'est là peut-être la règle la plus sûre et la plus simple pour former la liste de ces mots : car après avoir fait l'énumération la plus exacte de tous les mots d'une langue , on pourra former des espèces de tables de ceux qui ont entre eux quelque rapport. Il est évident que le même mot se trouvera souvent dans plusieurs tables ; et dès lors il sera aisé de voir par la nature de ce mot et par la comparaison qu'on en fera avec celui auquel il se raf^rte , s'il doit être exclu de la liste des radicaux , ou s'il ddlt en faire partie. A l'égard des mots qui ne se trouveront que dans une seule table , on cherchera parmi ces mots celui qui renferme ou parait renfermer l'idée la plus simple ; ce sera le mot radical : je dis qui paràk renfermer; car il restera souvent un peu d'arbitraire dans le choix ; les mots de temps et de durée , dont nous avons parlé plus haut y suffiraient pour s'en convaincre. Il en est de même des mots^/re, exister, idée , perception , et antres semblables.
De plus, dans les tables dont nous parlons , il faudra observer de placer les mots suivant leur sens propre et primitif, et non suivant leur sens métaphorique ou figuré ; ce qui abrégera beaucoup ces différentes tables : un antre moyen de les abréger encore , c'est d'en exclure d'abord tous les mois dérivés et com* posés qui viennent évidemment d'antres mots , et tous les mois qui ne renfermant pas des idées simples , ont évidenuaient besoin d'être définis ; ce qu'on distinguera au premier coup d'ceil. Par ce moyen les tables se réduiront et s'édairciront sensîUement » et le travail sera extrêmement simplifié. Les racines philoio-
phiques étant ainsi trouvées , il sera bon de les marquer dans le dictionnaire par un caractère particulier.
Apres avoir établi des règles pour distinguer les mots qui doivent être définis d'avec ceux qui ne doivent pas l'être , passons maintenant aux définitions mêmes. Il est d'abord évident que la définition d'un mot doit tomber sur le sens précis de ce mot , et. non sur le sens vague. Je m'explique ; le mot douleur, par exemple, s'applique également dans notre langue aux peines de Fâme et aux sensations désagréables du corps : cependant la définition de ce mot ne doit pas renfermer deux sens à la fois ; c'est là ce que j'appelle le sens vague , parce qu'il renferme à la fois le sens primitif et le sens par extension : le sens précis et onginaire de ce mot désigne les sensations désagréables du corps, et on l'a étendu de là aux chagrins de l'âme , voilà ce qu'une définition doit faire bien sentir.
Ce que nous venons de dire du sens précis , par rapport au sens vague , nous le dirons du sens propre par rapport au sens métaphorique ; la définition ne doit jamais tomber que sur le sens propre , et le sens métaphorique ne doit y être ajouté que comme une suite et une dépendance du premier. Mais il faut avoir grand soin d'expliquer ce sens métaphorique , qui fait une des principales richesses des langues , et par le moyen duquel , sans multiplier les mots , on est parvenu à exprimer un trèsgrand nombre d'idées. On peut remarquer , surtout dans les ouvrages de poésie et d'éloquence , qu'une partie très-considérable des mots y est employée dans le sens métaphorique , et que le sens propre des mots ainsi employés dans un sens métaphorique , désigne presque toujours quelque chose de sensible. Il est même des mots, comme aveuglement , bassesse , et quelques autres , qu'on n'emploie guère qu'au sens métaphorique r mais quoique ces mots pris au sens propre ne soient plus en usage, la définition doit néanmoins toujours tomber sur le sens propre,, en avertissant qu'on y a substitué. le sens figuré. Au reste, comme la signification métaphorique d'un mot n'est pas toujours tellement ûxée et limitée , qu'elle ne puisse recevoir quelque extension suivant le génie de celui qui écrit , il est visible qu'un dictionnaire ne peut tenir rigoureusement compte de toutes les significations et applications métaphoriques ; tout ce que l'on peut exiger , c'est qu'il fasse connaître au moins celles qui sont le plus en usage.
Qu'il me soit permis de remarquer à cette occasion comment la combinaison du sens métaphorique des mots avec leur sens figuré peut aider l'esprit et la mémoire dans l'étude des langues.
Je suppose qu'on sache assez de mots d'une langue quelconque pour pouvoir entendre à peu près le sens de chaque phrase dans des livres qui soient écrits en cette langue , et dont la diction soit pure et la syntaxe facile ; \e dis que sans le secours d'un dictionnaire , et en se contentant de lire et de relire assidûment les livres dont je parle , on apprendra le sens d'un grand nombre d'autres mots : car le sens de chaque phrase étant entendu à peu près comme je le suppose , on en conclura quel est du moins à peu près le sens des mots qu'on n'entend point dans chaque phrase. Le sens qu'on attachera à ces mots sera, ou le sens propre, ou le sens figuré : dans le premier cas , on aura trouvé le vrai sens du mot , et il ne faudra que le rencontrer encore une ou deux fois pour se convaincre qu'on a deviné juste ; dans le second cas , si on rencontre encore le même mot ailleurs , ce qui ne peut guère manquer d'arriver, on comparera le nouveau sens qu'on donnera k ce mot , avec celui qu'on lui donne dans le premier cal ; on cherchera dans ces deux sens ce qu'ils peu-* vent avoir d'analogue , l'idée commune qu'ils peuvent renfermer, et cette idée donnera le sens propre et primitif. Il est certain qu'on pourrait apprendre ainsi beaucoup de mots dans une langue en assez peu de temps. En effet , il n'est point de langue étrangère que nous ne puissions apprendre , comme nous avons appris la nôtre ; et il est évident qu'en apprenant notre langue maternelle , nous avons deviné le sens d'un grand nombre de mots , sans le secours d'un dictionnaire qui nous les expliquât : c'est par des combinaisons multipliées et quelquefois très-fines, que nous y sommes parvenus ; et c'est ce qui me fait croire , pour le dire en passant , que le plus grand effort de l'esprit est celui qu'on fait en apprenant à parler ; je le crois encore audessus de celui qu'il faut faire pour apprendre à lire : celui-ci est purement de mémoire et machinal ; l'autre suppose au moins une sorte de raisonnement et d'analyse.
Je reviens h la distinction du sens précis et propre des mots d'avec leur sens vague et métaphorique : cette distinction sera fort utile pour le développement et l'explication des synonymes, autre objet très-important dans un dictionnaire de langue. L'expérience nous a appris qu'il n'y a pas dans notre langue deux mots qui soient parfaitement synonymes , c'est-à-dire , çuî en toute occasion puissent être substitués indifféremment l'un à r autre : je dis en toute occasion; car ce serait une imagination fausse et puérile , que de prétendre qu'il n'y a aucune circonstance oii deux mots puissent être employés sans choix Y un â la place de l'autre ; l'expérience prouverait le contraire , ainsi que la lecture de nos meilleurs ouvrages. Deux mots exacte- 4. 32
4<)8 DICÎTIONNAIRK.
ment et absolument synonymes seraient sans doute un défaut dans une langue, parce que l'on ne doit point multipKer sans nécessité les mots non plus que les êtres , et que la première qua« lilé d'une langue est de rendre clairement toutes les idées avec le moins de mots qu*il est possible : mais ce ne serait pas un moindre inconvénients que de ne pouvoir jamais employer indifférenmient uii mot k la place d'un autre : non-seulement riiarmonie et l'agrément du discours en souffriraient, par l'obligation oii l'on serait de répéter souvent les mêmes termes , mais encore une telle langue serait nécessairement pauvre et sans aucune finesse. Car qu'est-ce qui constitue deux ou plusieurs mots synonymes ? c'est un sens général qui est commun à ces mots : qu'est-ce qui fait ensuite que ces mots ne sont pas toujours synonymes ? ce sont des nuances souvent délicates , et quelquefois presque insensibles , qui modifient ce sens primitif et général. Donc toutes les fois que par la nature du sujet qu'on traite , on n'a point à exprimer ces nuances , et qu'on n'a besoin qae du sens général , cbacnn de ces synonymes peut être indifféremment employé. Donc , réciproquement , toutes les fois qu'on ne pourra jamais employer deux mots l'un pour l'antre dans une langue, il s'ensuivra que le sens de ces deux mots différera, non par des nuances fines, mais par des difiEerences trës-marquées et trës-grossiëres ; ainsi les mots de la langue n'exprimeront plus ces nuances , et dès-lors la langue sera pauvre et sans finesse.
Les synonymes , en prenant ce mot dans le sens que nous venons d'expliquer, sont trës-fréquens dans notre langue. Il faut d'abord , dans un dictionnaire , déterminer le sens général qui est commun à tous ces mots ; et c'est là souvent le plus difficile r il faut ensuite déterminer avec précision l'idée que chaque mot ajoute au sens général , et rendre le tout sensible par des exemples courts, clairs et choisis.
n faut encore distinguer , dans les synonymes , les diffé^ rences qui sont uniquement de caprice et d'usage quelquefois bizarre , avec celles qui sont constantes et fondées sur desprin^ cipes. On dit, par exemple , tout conspire à mon bonheur; tout conjure ma perte : voilà conspirer qui se prend en bonne part , et conjurer en mauvaise ; et on serait peut-être tenté d'abord d'en faire une espëce de règle. Cependant on dit également bien conjurer la perte de F État , et conspirer contre F État : on dit aussi la conspiration et non la conjuration des poudres. De même on dit indifféremment des pleurs de joie, ou des larmes de joie : cependant on dit des larmes de sang, plutôt que des pleurs de sang ; et des pleurs de rage, plutôt que des larmes
4le rage : ce sont là des bizarreries cle la langue , sur lesquelles est fondée en partie la connaissance des synonymes. Un auteur qui écrit sur cette matière , doit marquer avec soin ces différences , au moins par dès exemples qui donnent occasion au lecteur de les observer. Je ne crois pas non plus qu'il soit nécessaire , dans les exemples des synonymes qu'on donnera , que chacun des mots qui composent un article de synonymes , fournisse dans cet article un nombre égal d'exemples : ce serait une puérilité , que de ne vouloir jamais s'écarter de cette règle ; il serait même souvent impossible delà bien remplir: mais il est bon. aussi de l'observer, le plus qu'il estpossible, sans affectatioT^ et sans contrainte , parce que les exemples sont par ce moyen plus aisés k retenir. Enfin , un article de synonymes n'en sera pas quelquefois moins bon , quoiqu'on puisse dans les exemples substituer un mot à la place de l'autre ; il faudra seulement que cette substitution ne puisse être réciproque : ainsi , quand on voudra marquer la différence entre pleurs et larmes , on pourra donner pour exemple , entre plusieurs autres , les larmes d'une mère et les pleurs de la vigne ou de V Aurore , quoiqu'on puisse dire aussi bien les pleurs d'une mère , que ses larmes ; parce qu'on ne peut pas dire de même les larmes de la vigne ou de l'Aurore» pour les pleurs de l'une ou de l'autre. Les différens emplois des synonymes se démêlent en général par une définition exacte de la valeur précise de chaque mot, par les différentes circonstances dans lesquelles on en fait usage, les différens genres de styles oii on les applique, les différens motis auxquels ils se joignent , leur usage au sens propre , au figuré , etc.
Nous n'avons parlé jusqu'à présent que de la signification des mots, passons maintenant à la construction et à la y^ntaxe. Remarquons d'abord que cette matière est plutôt l'objet d'un ouvrage suivi que d'un dictionnaire; parce qu'une bonne syntaxe est le résultat d'un certain nombre de principes philosophiques , dont la force dépend en partie de leur ordre et de leur liaison , et qui ne pourraient être que dispersés , ou même ({uelquefois déplacés , dans un dictionnaire de langue. Néanmoins , pour rendre un ouvrage de cette espèce le plus complet qu'il est possible , il est bon que les règles les plus difficiles de la syntaxe y soient expliquées , surtout celles qui regardent les articles , les participes, les prépositions, les conjugaisons de certains verbes: on pourrait même , dans un très-petit nombre d'articles généraux étendus , y donner une grammaire presque complète , et renvoyer à ces articles généraux dans les applications aux exemples et aux articles particuliers. J'insiste légèrement sur tous ces objets , tant pour ne point donner trop d*étenduc à cet article ,
5oo DICTIONNAIRE,
que parce qu*iU doi%'eaty pour la plupart, être traités ailleurs plus k fond.
Ce qu'il ne faut pas oublier surtout, c'est de tâcher, autant qui! est possible , de fixer la langue dans un dictionnaire. Il est Trai qu'une langue vivante, qui par conséquent change sans cesse , ne peut guère être absolument fixée ; mais du moins peuton empêcher qu'elle ne se dénature et ne se dégrade. Une langue se dénature de deux manières , par Vimpropriété des mots, et par cette des tours : on remédiera an premier de ces deux défauts, non-senlement en marquant avec soin, comme nous avons dit , la signification générale , particulière , figurée et métaphorique des mots , maij^ encore en proscrivant expressément les si^ûfications impropres et étrangères -qu'un abus négligé peut introduire y les applications ridicules et tout-à-£ait éloignées de Fanalogie , surtout lorsque ces significations 'et applications commenceront à s'autoriser par l'exemple et l'usage de ce qu'on cppelle la bonne compagnie. J'en dis autant de l'impropriété &ê tours r c'est aux gens de lettres à fixer la langue , parce que leur état est de l'étudier , de la comparer aux autres langues y et d'en faire l'usage le plus exact et le plus vrai dans leurs ouvrages. Jamais cet avis ne leur fut plus nécessaire : nos livres se remplnsent insensiblement d'un lidiome tout-à-fait ridicule ; plusieurs pièces de théâtre modernes , fouées avec succès , ne seront pas entendues dans vingt années , parce qu'on %*y est trop astnjéti au [argon de notre temps , qui deviendra bientôt suranné et sera rempfac^ par un autre. Un bon écrivain , un philosophe qaî fait un dictionnaire de la langue , prévoit toutes ces révolutions; le précieux^ V impropre , F obscur, le bizarre, Ventor^ tiUé, choquent la justesse de son esprit ; il démêle dans les façons de parler nouvelles, ce qui enrichit réellement la langue , d'avec ce qui la rend pauvre et ridicule ; il conserve et adopte l'un , et &it main-basse sur l'autre.
On nous permettra d'observer ici qu'un des moyens les plus propres pour se former à cet égard le stjle et le goût , c^est de Bre et d'écrfre beaucoup sur des matières philosophiques : car la sévérité de style et la propriété des termes et des tours que ces matières exigent nécessairement , accoutumeront insensi'filement l'esprit à acquérir ou reconnaître ces qualités partout ailleurs , ou à sentir qu'elles y manquent. De plus , ces matières étant peu cultivées et peu connues des gens du monde , leur dictîoiinaire est moins sujet à s'altérer , et la manière de les traiter est plus invariable dans ses principes.
Concluons de tout ce que nous venons de dire , qu'un hott dictionnaire de langue est proprement Fhistoire philosophique
DICTIONNAIRE. Sot
de son enfance, de ses progrès, de sa vigueur, de sa décadence* Un ouvrage fait dans ce goût poorra joindre au titre de dictionnaire celui de raisonné, et ce sera un avantage de plus : nonseulement on saura assez exactement la grammaire de la langue, ce qui est assez rare, mais ce qui est plus rare encore, on la saura en philosophe.
Venons présentement à la nature des mots qu'on doit faire entrer dans un dictionnaire de langue. Premièrement on doit en exclure , outre les noms propres , tous les termes de sciences qui ne sont point d'un usage ordinaire et familier; mais il est nécessaire d'y faire entrer tous les mots scientifiques que le commun des lecteurs est sujet à entendre prononcer , ou à trouver dans. les livres ordinaires. J'en dis autant des termes d'arts, tant mécaniques que libéraux. On pourrait conclure de là , que souvent les figures seront nécessaires dans un dictionnaire de langue ; car il est dans les sciences et dans les arts une grande quantité d'objets , même trës-familiers , dont il est trës-difficile et souvent presque impossible de donner une définition exacte , sans présenter ces objets aux jeux ; du moins est-il bon de joindre souvent la figure avec la définition , sans quoi la définition sera vague ou difficile à saisir. C'est le cas d'appliquer ici le passage d'Horace :
Segmiu irritant animos denùssa per aurem , Quàm quœ sunt oculis subjeeta Jidelibus,.,
Rien n'est si puéril que de faire de grands efforts pour expliquer longuement , sans figures , ce qui , avec une figure trèssimple, n'aurait besoin que d'une courte explication. Il j a assez de difficultés réelles dans les objets dont nous nous occupons , sans que nous cherchions à multiplier gratuitement ces difficultés. Réservons nos efforts pour les occasions oii ils sont absolument nécessaires ; nous n'en aurons besoin que trop souvent.
A l'exception des termes à* arts et de sciences , dont nons ve-^ nons de parler un peu plus haut , tous les autres mots entreront dans un dictionnaire de langue. Il faut jr distinguer ceux qui ne sont d'usage que dans la conversation , d'avec ceux qui on emploie en écrivant ; ceux que la prose et la poésie admettent également , d'avec ceux qui ne sont propres qu'à Fune ou à Vautre; les mots qui sont employés dans le langage des gens instruits , d'avec ceux qui ne le sont que dans le langage du peuple; les mots qu'on admet dans le style noble , d'avec ceux qui sont réservés au style familier ; les mots qui commencent à vieillir, d'avec ceux qui commencent à s'introduire , etc. Un auteur de dictionnaire ne doit , sans doute , jamais créer de mots nou-
5oi DICTIOJNNAIRE.
veaux , parce qu'il est Thistorien et non le rëfori;naleur de la langue ; cependant il est bon qu'il observe la nécessité dont il serait qu'on en f^t plusieurs , pour désigner certaines idées qui ne peuvent être rendues qu'imparfaitement par des périphrases ; peut-être même pourrait-il se permettre d'en hasarder quelques uns , avec retenue , et en avertissant de l'innovation ; il doit surtoi^t réclamer les mots qu'on a laissé mal à propos vieillir y et dont la proscription a énervé et appauvri \^ langue au lieu de la polir.
Il faut , quand il est question des noms substantifs , en désigner avec soin le genre , s'ils ont un plurier ou s'ils n'en ont point; distinguer les adjectifs propres, c'est-à-dire , qui doivent être nécessairement joints à un substantif, d*avec les adjectifs pris substantivement , c'est-à-dire , quon emploie comme substantifs, en sous^entendant le substantif qui doit y être joint. Il faut marquer avec soin la terminaison des adjectifs pour cbaque genre; il faut, pour les verbes, distinguer s'ils sont actifs, passifs ou neutres , et désigner leurs principaux temps , surtout lorsque la conjugaison est irréguliëre ; il est bon même, en ce cas , de faire des articles séparés pour chacun de ces temps , en renvoyant à l'article principal : o'est le moyen de faciliter aux étrangers la connaissance de la langue. Il faut enfin , pour les prépositions , marquer avec soin leurs dilférens emplois , qui souvent sont en très-grand nombre , et les divers sens qu'elles désignent dans chacun de ces emplois. Voilà pour ce qui concerne la nature des mots et la manière de les traiter ; il nous reste à parler de la quantité, de V orthographe et de Vétjrmologie.
La quantité, c'est-à-dire Xsl prononciation longue el brjave, ne doit pas être négligée. L'observation exacte des accens suffit souvent pour la marquer. Dans les autres cas , on pourrait se servir de longues et de brèves , ce qui abrégerait beaucoup le discours. Au reste , la prosodie de notre langue n'est pas si décidée et si marquée que celle des Grecs et des Romains , dans laquelle presque toutes les syllabes avaient une quantité ûxe et invariable ; il n'y en avait qu'un petit nombre dont la quantité était à volonté longue ou brève , et que pour cette raison on appelle communes. Nous en avons plusieurs de cette espèce, et on pourrait ou n'en point marquer la quantité , ou la désigner par un caractère particulier, semblable à celui dont on se sert pour désigner les syllabes communes en grec et en latin , et qui est de cette forme -^-.
A l'égard de Y orthographe, la règle qu'on doit suivre sur cet article , dans un dictionnaire , est de donner à chaque mot l'orthographe la plus communément reçue , et d'y joindre Tor-
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tkographe conforme à la prononciation , lorsque le mot ne se prononce pas comme il s'écrit. Cest ce qui arrive très-fréquemment dans notre langue , et certainement c'est un défaut considérable : mais , quelque grand que soit cet inconvénient , c'en serait un plus grand encore de changer et de renverser toute l'orthographe , surtout dans un dictionnaire. Cependant comme une réforme en ce genre serait fort à désirer y je crois qu'on ferait bien de joindre«à l'orthographe convenue de chaque mot, celle qu'il devrait naturellement avoir suivant la prononciation. Qu'on nous permette de faire ici quelques réflexions sur cette difierence entre la prononciation et l'orthographe ; elles appartiennent au sujet que nous traitons.
Il serait fort à souhaiter que cette différence fût proscrite dans toutes les langues. 11 y a pourtant sur cela plusieurs difficultés à faire. La première , c'est que des mots qui signifient des choses très-différentes , et qui se prononcent ou à peu près ou absolument de même y s'écriraient de la même façon, ce qui pourrait produire de l'obscurité dans le discours. Ainsi ces quatre mots , tan, tant, tend, temps, devraient à la rigueur s'écrire tous comme le premier , parce que la prononciation de ces mots est la même , à quelques légères différences près. Cependant ces quatre mots désignent quatre choses bien différentes. On peut répondre à cette difficulté, i**. que quand la prononciation des mots est absolument la même , et que ces mots signifient des choses différentes , il n'y a pas plus à craindre de les confondre dans la lecture , qu'on ne fait dans la conversation oii on ne les confond jamais ; Tl*. que si la prononciation n'est pas exactement la même comme de tan et temps , un accent dont on conviendrait, marquerait aisément la différence sans multiplier d'ailleurs la manière d'écrire un même son : ainsi l'a long est distingué de l'a bref par un accent circonflexe , parce que l'usage de l'accent est de distinguer la quantité dans les sons qui d'ailleurs se ressemblent. Je remarquerai à cette occasion, que nous avons dans notre langue trop peu d'accens , et que nous nous servons même assez mal du peu d'accens que nous avons. Les musiciens ont des rondes , des blanches , des noires , des croches simples , doubles, triples, etc. , et nous n'avons que trois accens ; cependant, à consulter l'oreille, combien en faudrait-il pour la seule lettre e? D'ailleurs , l'accent ne devrait jamais servir qu'à mart|uer la quantité ou à désigner la prononciation , et nous nous en servons souvent pour d'autres usages : ainsi , nous nous servons de Taccent grave dans succès, pour marquer la quantité de l'e; et nous nous en servons dans la préposition à, pour la distinguer du mot a, troisième personne du verbe avoir; comme
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si le sens seul du discours ne suffisait pas poilr faire cette distinction. Enfin un autre abus dans Tusage des accens , c'est que nous désignons souvent, par des accens diffërens , des sons qui se ressemblent ; souvent nous employons l'accent grave et l'accent circonflexe pour designer des c dont la prononciation est sensiblement la même , comme dans bête ^ procès, etc.
Une seconde difficulté sur la réformation de l'orthographe y est celle qui est formée par les é^rmohgies : si on supprime y dira-t-on, le/7& pour lui substituer Vf, comment distinguera-t-on les mots qui viennent du grec , d'avec ceux qui n'en viennent pas ? Je réponds que cette distinction serait encore trës-facile , par le moyen d'une espèce d'accent qu'on ferait porter à Vf dans ces sortes de mots : ce qui serait d'autant plus raisonnable y que dans phihsopJde , par exemple , nous n'aspirons certainement aucune des deux h, et que nous prononçons Jilosofie; au lieu que le ^ des Grecs , dont nous avons formé notre ph, était aspiré. Pourquoi donc conserver l'A ^ qui est la marque de l'aspiration , dans les mots que nous n'aspirons point ? pourquoi même conserver dans notre alphabet cette lettre qui n'est jamais ou qu'une espèce d'accent ou qu'une lettre qu'on conserve pour l'étymologie ? ou du moins pourquoi l'employer ailleurs que dans le ch , qu'on ferait peut-être mieux d'exprimer par un seul caractère ?
Les deux difficultés auxquelles nous venons de répondre , n'empêcheraient donc point qu'on ne pût , du moins à plusieurs égards y réformer notre orthographe ; mais il serait , ce me semble , presque impossible que cette réforme fût entière, pour trois raisons. La première , c'est que dans un grand nombre de mois il y a des lettres qui tantôt se prononcent et tantôt ne se prononcent point y suivant qu'elles se rencontrent ou non devant une voyelle : telle est , dans l'exemple proposé , la dernière lettre s du mot temps, etc. Ces lettres , qui souvent ne se prononcent pas, doivent néanmoins s'écrire nécessairement ; et cet inconvénient est inévitable, à moins qu'on ne prenne le parti de supprimer ces lettres dans le cas oii elles ne se prononcent pas, et d'avoir par ce moyen deux orthographes différentes pour le même mot ; ce qui serait un autre inconvénient. Ajoutes à cela que souvent même la lettre surnuméraire devri^it s'écrire autrement que l'usage ne le prescrit : ainsi Vs dans tefnps devrait être un z,\e d dans tend devrait être un f, et ainsi des autres. La seconde raison de l'impossibilité de réformer entièrement notre orthographe, c'est qu'il y a bien des mots dans lesquels le besoin ou le désir de conserver l'étymologie , ne pourra être satisfait par de purs accens , à moins de multiplier tellement ces accens, que
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leur usage dans l'orthographe deviendrait une étude pénible. 11 faudrait y dans le mot temps, un accent particulier au lien de Vs; dans le mot tend, un autre accent particulier au lieu du d^ dans le mot tant, un autre accent particulier au lieu du f ^ etc. : il faudrait savoir que le premier accent indique une s, et se prononce comme un z; que le second indique un d, et se prononce comme un t; que le troisième indique un t et se prononce de même , etc. Ainsi , notre façon d'écrire pourrait être plus' régulière ; mais elle serait encore plus incommode. Enfin , la dernière raison de l'impossibilité d'une réforme exacte et rigoureuse de l'orthographe , c'est que si on prenait ce parti , il n'y aurait point de livre qu'on pût lire , tant l'écriture des mots y différerait à l'œil de ce qu'elle est ordinairement. La lecture des livres anciens qu'on ne réimprimerait pas , deviendrait un travail ; et dans ceux même qu'on réimprimerait ; il serait presque aussi nécessaire de conserver l'orthographe que le style , comme on conserve encore l'orthographe surannée des vieux livres , pour montrer à ceux qui les lisent , les changemens arrivés dans cette orthographe et dans notre prononciation. Cette différence entre notre manière de lire et d'écrire y différence si bizarre et à laquelle il n'est plus temps aujourd'hui de remédier , vient de deux causes ; de ce que notre langue est un idiome qui a été formé sans règle de plusieurs idiomes mêlés, et de ce que cette langue ayant commencé par être barbare , on a tâché ensuite de la rendre régulière et douce. Les mots tirés des autres langues ont été défigurés en passant dans la nôtre ; ensuite , quand la langue s'est formée et qu'on a commencé à l'écrire , on a voulu rendre à ces mots , par l'orthographe , une partie de leur analogie avec les langues qui les avaient fournis, analogie qui s'était perdue ou altérée dans la prononciation : à l'égard de celle-ci , on ne pouvait guère la changer ; on s'est contenté de l'adoucir, et de là est venue une seconde différence entre la prononciation et l'orthographe étymologique. C'est cette différence qui fait prononcer Vs de temps comme un z ^ le J de * tend comme mil t, et ainsi du reste. Quoi qu'il en soit, et quelque réforme que notre langue subisse ou ne subisse pas à cet égard , un bon dictionnaire de langue n'en doit pas moins tenir compte de la différence entre l'orthographe et la prononciation , et des variétés qui se rencontrent dans la prononciation même. On aura soin de plus , lorsqu'un mot aura plusieurs orthographes reçues , de tenir compte de toutes ces différentes orthographes , et d'en faire même différens articles avec un renvoi à l'article principal : cet article principal doit être celui dont l'orthographe paraîtra la plus régulière , soit par rapport à la
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prononciation , soit par rapport à l'étymologie , ce qui dépend de l'auteur. Par exemple, les mots temsei temps sont aujourd'hui à peu près égalëlnent en usage dans l'orthographe ; le premier est un peu plus conforme à la prononciation , le second à l'étymologie : c'est à l'auteur du dictionnaire à choisir lequel des deux il prendra pour l'article principal : mais si , par exemple, il choisit temps , il ûiudra un article tems , avec un renvoi à temps, A l'égard des mots oii l'orthographe étymologique et la prononciation sont d'accord , comme savoir et savant , qui viennent de sapere et non de scire , on doit les écrire ainsi : néanmoins comme l'orthographe sçavoi'r et sqavant est encore assez en usage , il fieiudra faire des renvois de ces articles. Il faut de même user de renvois pour la commodité du lecteur, dans certains noms venus du grec par étymologie : ainsi il doit y avoir un renvoi ù^antropomorphite à anthropomorphùe ; car quoique cette dernière façon d'écrire soit plus conforme à l'étymologie, un grand nombre de lecteurs chercheraient le mot écrit de la première façon ; et , ne s'avisant peut-être pas de l'autre , croiraient cet article oublié. Mais il faut surtout se souvenir de deux choses: i°. de suivre dans tout l'ouvrage l'orthographe principale adoptée pour chaque mot ; 2^. de suivre un plan uniforme par rapport à l'orthographe , considérée relativement à la prononciation , c'est-à-dire , défaire toujours prévaloir , dans les mois dont l'orthographe n'est pas universellement la même , on l'orthographe à la prononciation , ou celle-ci à V orthographe,
U serait encore à propos , pour rendre un tel ouvrage plus utile aux étrangers , de joindre à chaque mot la manière dont il devrait se prononcer suivant l'orthographe des autres nations. Exemple, On sait que les Italiens prononcent u et les Anglais ^^, comme nous prononçons ou, etc. ; ainsi, au mot ou d'un dictionnaire , on pourrait dire : les Italiens prononcent ainsi Vu. et les Anglais / w , ou ce qui serait encore plus précis , on pourrait joindre à ou les lettres u etw, en marquant que toutes ces ' syllabes se prononcent comme ou , la première à Rome , la seconde à Londres ; par ce moyen , les étrangers et les Français apprendraient plus aisément la prononciation de leurs langues réciproques. Mais un tel objet bien rempli supposerait peutêtre une connaissance exacte et rigoureuse de la prononciation de toutes les langues , ce qui est physiquement impossible ; il supposerait du moins un commerce assidu et raisonné avec des étrangers de toutes les nations qui parlassent bien : deux circonstances qu'il est encore fort difficile de réunir. Ainsi , ce que je propose est plutôt une vue pour rendre un dictionuaire par- Caitement complet , qirun projet dont on puisse espérer la pnr-
faite exécution. Ajoutons néanmoins, puisque nous nous bornons ici k ce qui est simplement possible , qu'on ne ferait pas mal de .former, au commencement du dictionnaire, une espèce d'alphabet universel , composé de tous les véritables sons simples , tant voyelles que consonnes , et de se servir de cet alphabet pour indiquer non-seulement la prononciation dans notre langue , mais encore dans les autres, en y joignant pourtant l'orthographe usuelle dans toutes. Ainsi, je suppose qu'on se servît d'un caractère particulier pour marquer la voyelle ou , car ce son est une voyelle, puisque c'est un son simple, on pourrait joindre aux syllabes ou, UfW, etc. , ce caractère particulier , que toutes les langues feraient bien d'adopter. Mais le projet d'un alphabet et d'une orthographe universels , quelque raisonnable qu'il soit en lui-même, est aussi impossible aujourd'hui dans l'exécution, que celui d'une langue et d'une écriture universelles. Les philosophes de chaque nation seraient peut-être inconciliables làdessus : que serait-ce s'il fallait concilier les nations entières ?
Ce que nous venons de dire de l'orthographe , nous conduit à parler des ëtynwlogies. Un bon dictionnaire de langues ne doit pas les négliger , surtout dans les mots qui viennent du grec ou ' du latin ; c'est le moyen de rappeler au lecteur les mots de ces langues , et de faire voir comment elles ont servi en partie à former la nôtre. Je crois ne devoir pas omettre ici une observation que plusieurs gens de lettres me semblent avoir faite comme moi ; cest que la langue française est en général plus analogue ^dans ses tours avec la langue grecque qu'avec la langue latine : supposé ce fait vrai , comme je le crois , quelle peut en être la raison ? c'est aux savans à la chercher. Dans un bon dictionnaire on ne ferait peut-être pas mal de marquer cette analogie par des exemples : car ces tours empruntés d'une langue pour passer dans une autre , rentrent, en quelque manière , dans la classe des étymologies. Au reste , dans les étymologies qu'un dictionnaire peut donner , il faut exclure celles qui sont puériles, ou tirées de trop loin pour ne pas être trop douteuses , comme celle qui fait venir laquais du mot verna, par son dérivé ver^ nacula. Nous avons aussi dans notre langue beaucoup de termes tirés de l'ancienne langue celtique , dont il est besoin de tenir compte dans un dictionnaire ; mais comme cette langue n'existe plus , ces étymologies sont bien inférieures pour l'utilité aux étymologies grecques et latines , et ne peuvent être que de simple curiosité.
Indépendamment des racines étrangères d'une langue , et des racines philosophiques dont nous avons parlé plus haut , je crois qu'il serait bon d'insérer aussi dans un dictionnaire les mots ra<-
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^icaux de la langue même , en les indiquant par un caractère particulier. Ces mots radicaux peuvent être de deux espëcei : il y en a qui n'ont de racines ni ailleurs , ni dans la langue même, et ce sont là les vrais radicaux ; il y en a qui ont leurs racines dans une autre langue , mais qui sont eux-mêmes dans la leur racines d'un grand nombre de dérivés et de composés. Ces deux espèces de mots radicaux étant marqués et désignés , on reconnaîtra aisément et on marquera les dénués et les composés. Il faut distinguer entre dérivé et composé : toiit mot composé est dérwé; tout dérwé n'est pas composé. Un composé est formé de plusieurs racines , comme abaissement de à et bas, etc. ; un dérivé est formé d'une seule racine avec quelques différences dans la terminaison y comme fortement de fort, etc. Un mot peut être à la fois dérivé et composé , comme abaissement, dénvé de abaissé, qui est lui-même composé de à et de bas. On peut observer que les mots composés de racines étrangères, sont plus fréquens dans notre langue , que les mots composés de racines même de la langue ; on trouvera cent composés tirés du grec , contre un composé de mots français, comme di^pêrique, catop' trique, misanthrope, anthropophage. Toutes ces remarques ne doivent pas échapper à un auteur de dictionnaire. Elles font connaître la nature et l'analogie mutuelle des langues.
Il y a quelquefois de l'arbitraire dans le choix des racines : par exemple , amour et aimer peuvent être pris pour racines indifféremment. J'aimerais mieux cependant prendre aimer pour racine, parce qu'aimer a bien plus de dérivés qu*amour; tous ces dérivés sont les différens temps du verbe aimer. Dans les verbes, il faut toujours prendre l'infinitif pour la racine des dérivés , parce que l'infinitif exprime une action indéfinie , et que les autres temps désignent quelque circonstance jointe à l'action ', celle de la personne , du temps , etc. , et par conséquent ajoutent une idée h celle de l'infinitif.
Tels sont les principaux objets qui doivent entrer dans un dictionnaire de langue , lorsqu'on voudra le rendre le plus com- ])let et le plus parfait qu'il sera possible. On peut sans doute faire des dictionnaires de langues , et même des dictionnaires estimables, oii quelques-uns de ces objets ne seront pas remplis ; il vaut même beaucoup mieux ne les point remplir du tout que de les remplir imparfaitement : mais un dictionnaire de langue , pour ne rien laisser à désirer , doit réunir tous les avantages dont nous venons de faire mention. On peut juger après cela si cet ouvrage est celui d'un simple granunairien ordinaire , ou d'un grammairien profond et philosophe ; d'un homme de lettres relire et isolé , ou d'un homme de lettres qui fréquente le grand
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monde ; d'un homme qui n'a étudié que sa langue , ou de celui qui y a joint l'étude des langues anciennes ; d'un homme de lettres seul ou d'une société de sa vans, de littérateurs, et même d'artistes ; enfin on pourra juger aisément si , en supposant cet ouvrage fait par une société , tous les membres doivent y travailler en commun , ou s'il n'est pas plus avantageux que chacun se charge de la partie dans laquelle il est le pins versé , et que le tout soit ensuite discuté dans des assemblées générales. Quoi qu'il en soit de ces réflexions que nous ne faisons que proposer, on ne peut nier que le dictionnaire de l'Académie Française ne soit , sans contredit , notre meilleur dictionnaire de langue , malgré tous les défauts qu'on lui a reprochés , défauts qui étaient peut-être inévitables, surtout dans les premières éditions, et que cette compagnie travaille à réformer de jour en' jour. Ceux qui ont attaqué cet ouvrage auraient été bien embarrassés pour en faire un meilleur ; et il est d'ailleurs si aisé de faire d'un excellent dictionnaire une critique tout à la fois trèsvraie et très-injuste ! Dix articles faibles qu'on relèvera , contre mille excellens dont on ne dira rien , en imposeront au lecteur. Un ouvrage est bon lorsqu'il s'jr trompe plus de bonnes choses que de mauvaises ; il est excellent lorsque les bonnes choses y sont excellentes ou lorsque les bonnes surpassent de beaucoup les nuoivaises. Il n'y a point d'ouvrage que l'on doive plus juger d'après cette règle qu'un dictionnaire , par la variété et la quantité de matières qu'il renferme et qu'il est moralement impossible de traiter toutes également.
Avant de finir sur les dictionnaires de langues y je dirai encore un mot des dictionnaires de rimes. Ces sortes de dictionnaires ont sans doute leur utilité , mais que de mauvais vers ils produisent ! Si une liste de rimes peut quelquefois faire naître une idée heureuse à un excellent poète, en revanche un poète médiocre ne n'en sert que pour mettre la raison et le bon sens à la torture.
Dictionnaire de langues étrangères mortes ou vivantes. Après le détail assez considérable dans lequel nous sonmies entrés sur les dictionnaires de la langue , nous serons beaucoup plus courts sur les autres, parce que les principes établis précédemment pour ceux-ci , peuvent en grande partie s'appliquer à ceux-U. Nous nous contenterons donc de marquer les différences principales qu'il doit y avoir entre un dictionnaire de langue française et un dictionnaire de langue étrangère morte ou vivante ; et nous dirons de plus ce qui doit être observé dans ces deux espèces de dictionnaires de langues étrangères.
En premier Heu, comme il n'est question ici de dictionnaires
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de langues étrangères qu'en tant que ces dictionnaires servent à faire entendre une langue par une autre, tout ce que nous avons» dit au commencement de cet article sur les définitions dans un dictionnaire de langue , n'a pas lieu pour ceux dont il s'agit ; car les définitions j doivent être suj^rimées. A l'égard de la signification des termes , je pense que c'est un abus d'en eiitasser un grand nombre pour un même mot , à moins qu'on ne distingue exactement la signification propre et précise d'avec celle qui n'est qu'une extension on une métaphore ; ainsi , quand on lit dans un dictionnaire latin impeîlere, pousser , forcer y faire entrer ou sortir, exciter, engager, il est nécessaire qu'on y puisse distinguer le mot pousser de tous les autres , comme étant le sens propre. On peut faire cette distinction en deux manières j ou en écrivant ce mot dans un caractère différent , ou en l'écrivant le premier , et ensuite les autres , suivant leur degré de propriété et d'analogie avec le premier ; mais \e crois qu'il vaudrait mieux encore s'en tenir au seul sens propre, sans y joindre aucun autre; c'est charger, ce me semble, la mémoire assez inutilement ; et le sens de l'auteur qu'on traduit sufiira toujours pour déterminer si la signification du mot est au propre ou au figuré. Les enfans , dira»t-on peut-être , y seront plus embarrassés, au lieu qu'ils démêleront dans plusieurs significations jointes à un même mot , celle qu'ils doivent choisir. Je réponds premièrement , que si un enfant a assez de discernement pour bien faire ce choix , il en aura assez pour sentir de lui-même la vraie signification du mot appliqué à la circonstance et au cas dont il est question dans l'auteur ; les enfans qui apprennent à parler , et qui le saVent à l'âge de trois ou quatre ans au plus , ont fait bien d'autres combinaisons plus difficiles. Je réponds en second lien , que quand on s'écarterait de la règle que je propose ici dans les dictionnaires faits pour les enfans , il me semble qu'il faudrait s'y conformer dans les autres ; une langue étrangère en serait plus tôt apprise, et plus exactement sue.
Dans les dictionnaires de langues mortes , il faut remarquer avec soin les auteurs qui ont employé chaque mot*; c'est ce qu'on exécute pour l'ordinaire avec beaucoup de négligence , et c'est pourtant ce qui peut être le plus utile pour écrire dans une langue morte , lorsqu'on y est obligé , avec autant de pureté qu'on peut écrire dans une telle langue. D'ailleurs, il ne faut pas croire qu'un mot latin ou grec , pour avoir été employé par un bon auteur ,. soit toujours dans le cas de pouvoir l'être. Térencc, qui passe pour un auteur de la bonne latinité , ayant écrit des comédies , a dû, ou du moins, a pu souvent employer àes mots qui n'étaient d'usage que dans la conversation , et qu'on ne
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devrait pas employer dans le discours oratoire ; c*est ce qu'un auteur de dictionnaire doit faire observer, d'autant que plusieurs de nos humanistes modernes sont quelquefois tombes en faute sur cet article. Ainsi , quand on cite Térence , par exemple , ou Plaute , il faut , ce me semble , avoir soin d'y joindre la pièce et la scène , afin qu'en recourant à l'endroit même , on puisse juger si on peut se servir du mot en question. Que ce soit un valet qui parle, il faudra être en garde pour employer l'expression et le tour dont il s'agit , et ne se résoudre à en faire usage qû'apf es s'être assuré que cette façon de parler est bonne en elle-méùie, indépendamment et du personnage et de la circonstance ok il est. Ce n'est pas tout : il faut même prendre des précatitions pour distinguer les termes et les tours employés par un seul auteur , quelque excellent qu'il puisse être. Cicéron , qu'oik regarde comme le modèle de la bonne latinité, a écrit différetis ouvrages , dans lesquels , ni les expressions ni les tours n'ont dû être de la même nature et du même genre. Il a varié son style selon les matières qu'il traitait ; ses harangues difierent beaucoup , par la diction , de ses livres sur la rhétorique ; cenx«ci , de ses ouvrages philosophiques ; et tous di£Ferent extrêmement de ses épîtres familières. 11 fiaut donc , quand on attribue à Cicéron un terme ou une ùlçou de dire , marquer l'ouvrage et l'endroit d'où on l'a tiré, il en est ainsi eu général de tout auteur , même de ceux qui n'ont fait que des ouvrages d'un seul genre, parce que, dans aucun ouvrage, le style ne doit être uniforme , et que le ton qu'on y prend et la couleur qu'on y emploie dépendent de la nature des choses qu'on a à dire. Les harangues de Tite-Live ne sont point écrites comme ses préfaces, ni celles-ci comme ses narrations. De plus , quand on cite un mot ou un tour comme appartenant k un auteur qui n'a pas été du bon siècle , ou qui ne passe pas pour un modèle irréprochable , il faut marquer avec soin si ce tour ou ce mot a été employé par quelqu'un des bons auteurs, et citer l'endroit ; ou plutôt on pourrait, pour s'épargner cette peine, ne citer jamais un mot ou un tour comme employé par un auteur suspect y lorsque ce mot a été employé par de bons auteurs , et se contenter de citer ceux-ci. Enfin , quand un mot ou un tour est employé par un bon auteur , il faut marquer encore s'il se trouve dans les autres bons auteurs du même temps , poètes , historiens, etc., afin de connaître si ce mot appartient égalentient bien à tous les styles. Ce travail est immense et comme impraticable ; mais il est plus long que difficile , et les concordances qu'on a faites des meilleurs auteurs y aideront beaucoup.
Dans ce même dictionnaire , il sera bon de marquer, par des
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exemples choisis , les différens emplois d'un mot ; il sera bon d'y faire sentir même les synonymes, autant qu'il sera possible, dans un dictionnaire de langue morte : par exemple , la diffé^ rence de vereor et de metuo , si bien marquée au commencement de l'oraison de Cicéron pour Quintius ; celle à^œgritudo , mœror, œrumnaf luctus , lamentation détaillée au quatrième livre des TusculaneSj et tant d'autres qui doivent rendre les écrivains latins modernes fort suspects , et leurs admirateurs fort circonspects. (Voyez page 19 de ce volume. )
Dans un dictionnaire latin , on pourra joindre au mot de la langue les étymologies tirées du grec ; on pourra placer les longues et les brèves sur les mots : cette précaution, il est vrai y. ne remédiera pas à la manière ridicule dont nous prononçons un très-grand nombre de mots latins, en faisant long ce qui est bref, et bref ce qui est long, mais elle empêchera du moins que la prononciation ne devienne encore plus vicieuse. Enfin , il serait peut-être à propos , dans les dictionnaires latins et grecs , de disposer les mots par racine , suivis de tous leurs dérivés , et d'y joindre un vocabulaire , par ordre alphabétique , qui indiquerait la place de chaque mot , comme on a fait dans le dictionnaire grec de Scapula , et dans quelques autres. Un lecteur, doué d'une mémoire heureuse , pourrait apprendre de suite ces racines , et par ce moyen avancerait beaucoup , et en peu de temps , dans la connaissance de la langue ; car, avec un peu d'usage et de syntaxe , il reconnaîtrait bient^ aisément le» dérivés.
Il ne faut pas croire cependant qu'avec un dictionnaire tel que je viens de le tracer, on eût une connaissance bien entière d'aucune langue morte. On ne la saura jamais que très-imparfaitement. Il est, premièrement, une infinité de termes d'art et de conversation qui sont nécessairement perdus , et que , par conséquent , on ne saura jamais : il est de plus une infinité de finesses , de fautes et de négligences qui nous échapperont toujours.
Quand j'ai parlé plus haut des sjrnonjrmes dans les langues mortes, je n'ai point voulu parler de ceux qu'on entasse swns vérité, sans choix et sans goût dans les dictionnaires latins qu'on appelle ordinairement dans les collèges du nom de sjrnonjrmes, et qui ne servent qu'à faire produire aux enfans de très-mauvaise poésie latine. Ces dictionnaires, j'ose le dire , me paraissent fort inutiles , à moins qu'ils ne se bornent à marquer la quantité et à recueillir sous chaque mot les meilleurs passages des excellens poètes. Tout le reste n'est bon qu'à gâter le goût. Un enfant né avec du talent ne doit point s'aider de pareils ou-
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vrages pour faire des vers latins , supposé même qu'il soit bon qu'il en fasse; et il est absurde d'en faire faire aux autres.
Dans les dictionnaires de langue vivante étrangère, on observera , pour ce qui regarde la syntaxe et l'emploi des mots , ce qui a été prescrit plus baut sur cet article pour les dictionnaires de langue vivante maternelle ; il sera bon de joindre à la signification française des mots leur signification latine , pour graver par plus de moyens cette signification dans la mémoire. On pourrait même croire qu'il serait à propos de s'en tenir à cette signification , parce que le latin étant une langue que l'on apprend ordinairement des l'enfance , on y est pour l'ordinaire plu^ versé que dans une langue étrangère vivante que l'on apprend plus tard et plus imparfaitement , et qu'ainsi un auteur de dictionnaire traduira mieux d'anglais en latin que d'anglais en français ; par ce moyen la langue latine pourrait devenir en quelque sorte la commune mesure de toutes les autres. Cette considération mérite sans doute beaucoup d'égards : néanmoins il faut observer que le latin étant une langue morte , nous ne sommes pas toujours aussi à portée de connaître le sens précis et rigoureux de chaque terme , que nous le sommes dans une langue étrangère vivante ; que d'ailleurs il y a une infinité de termes de sciences , d'arts , d'économie domestique , de conver* sation , qui n'ont pas d'équivalent en latin ; et qu'enfin nous supposons que le dictionnaire soit l'ouvrage d'un homme trèsversé dans les deux langues, ce qui n'est ni impossible, ni même fort rare. Enfin il ne faut pas s'imaginer que quand on traduit des mots d'une langue dans l'autre , il soit toujours possible , quelque versé qu'on soit dans les deux langues , d'employer des équivalens exacts et rigoureux ; on n'a souvent que des a pea près. Plusieurs mots d'une langue n'ont point de correspondans dans une autre , plusieurs n'en ont qu'en apparence , et diffèrent , par des nuances plus ou moins sensibles , des équivalens qu'on croit leur donner. Ce que nous disons ici des mots , est encore plus vrai et plus ordinaire par rapport aux tours ; il ne faut pas savoir , même imparfaitement , deux langues, pour en être convaincu : cette différence d'expression et de construc- . tion constitue principalement ce qu'on appelle le génie des langues , qui n'est autre chose que la propriété d'exprimer certaines idées plus ou moins heureusement.
La disposition des mots par racines est plus difficile et moins nécessaire dans un dictionnaire de langue vivante, que dans un dictionnaire de langue morte ; cependant , comme il n'y a point de langue qui n'ait des mots primitifs et des mots dérivés , je crois que cette disposition , à tout prendre , pourrait être utile, 4. 33
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et abrégerait beaucoup l'étude des laiigues , par exemple celle de la langue anglaise , qui a tant de mots composés , et celle de FitaKenne 9 qui a tant de diminutifs et d'analogie avec le latio. A l'égard de la prononciation de chaque mot , il faut aussi la remarquer exactement, conformément à l'orthographe de la langue dans laquelle on traduit et non de la langue étrangère. Par exemple , on sait que l'e en anglais se prononce souvent comine notre i ; ainsi au mot sphère on dira que ce mot se prononce sphire. Cette dernière orthographe est relative à la pno-nonciation française , et non à l'anglaise : car l'i en anglais se prononce quelquefois comme aï : ainsi sphire , si on le prononçait k l'anglaise , pourrait faire sphaïre.
Voilà tout ce que nous avions à dire sur les dictionnaires de langue. Nous n'avons qu'un mot à ajouter sur les dictionnaires de la langue française traduits en langue étrangère , soit morte soit vivante. L'usage des premiers peut faciliter jusqu'à un certain point l'étude des langues mortes ; et à l'égard des autres, ils ne serviraient, si on s'y bornait, qu'à apprendre très->impar^ faitement la langue : l'étude des bons auteurs dans cette langue, et le commerce de ceux qui la parlent bien , sont le seul moyen d'y faire de véritables et solides progrès.
Mais, en général, le meilleur moyen d'apprendre promptement une langue quelconque , c'est de se mettre d'abord dans la mémoire le plus de mots qu'il est possible : avec cette provision et beaucoup de lecture , on apprendra la syntaxe par le seul usage , surtout celle de plusieurs langues modernes, qui est fort courte ; et on n'aura guère besoin de lire des listes de grammaire , surtout si on ne veut pas écnre ou parler la langue, et qu'on se contente de lire les auteurs; car, quand il ne s'agit que d'entendre et qu'on connaît les mots , il est presque toujours facile de trouver le sens. Voulez-vous donc apprendre promptement une langue , et avez-vous de la mémoire ? apprenez nn dictionnaire , si vous pouvez , et Usez beaucoup : c'est ainsi qu'en ont usé plusieurs gens de lettres.
ÉLÉGIàQTJE.
n se dit de ce qui appartient à l'élégie , et s'applique plus particulièrement à l'espèce de vers qui entraient dans l'élégie des anciens , et qui consistaient dans une suite de distiques formés d'un hexamètre et d'un pentamètre.
Cette forme de vers a été en usage de très-bonne heure dans les élégies , et Horace dit qu'on en ignore l'auteur.
Qttû tamen exigos eiegos émisent autor Grammatici certant , et adhue subjudiee lis cit.
ÉLÉGIAQUE. ' 5i5
II avait dit auparavant que la forme du distique avait d'abord été employée pour exprimer la plainte , et qu'elle le fut ensuite aussi pour exprimer la satisfaction et la joie :
yersihus impariterjunctis querimonia primUnif Post etiam inctusa est voti sententia compoê.
Sur quoi nous proposons aux savans les questions suivantes: i^. Pourquoi les anciens avaient-ils pris d'abord cette formé de vers pour les élégies tristes ? est-ce parce que l'uniformité des distiques, les repos qui se succèdent à intervalles égaux , et l'espèce de monotonie qui y règne rendaient cette forme propre à exprimer l'abattement et la langueur qu'inspire la tristesse ? 2°. Pourquoi ces mêmes vers ont-ils ensuite été employés à exprimer les sentimens d'une âme contente ? serait-ce que cette même forme, ou du moins le vers pentamètre qui y entre, aurait une sorte de légèreté et de facilité propres à exprimer la joie? serait-ce qu'à mesure que les hommes se sont corrompus , l'expression des sentimens tendres et vrais est devenue moins commune et moins touchante ; et qu'en conséquence la forme des vers consacrés à la tristesse , a été employée par les poètes, bien ou mal à propos , à exprimer un sentiment contraire , par une bizarrerie à peu près semblable à celle qui a porté nos musiciens modernes à composer des sonates pour la flûte , instrument dont le caractère semblait être d'exprimer la tendresse et la tristesse ?