‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 154 sur 158 · ÉLISION · texte numérisé non relu

ÉLISION

Figure de prosodie latine, par laquelle la consonne m et toutes les voyelles et diphthongues qui se trouvent à la fin d'un mot, se retranchent lorsque le mot suivant commence par une voyelle ou diphthongue , comme dans ce vers :

Quod nisi et assiduis terrant inseetaberê rastris ,

qu'on scande de la sorte :

Quod ni s* et \ assidu- j is ter- \ i* insec- | tabere \ rastris.

Quelquefois Vélision se fait de la fin du y ers au commencer ment de l'autre , comme dans ceux-ci :

Quem non incusaui amens hominumque deorunufite , ' • i

^ut quid in ei^ersd vidi erudeiiuê urbe 9

qu'on scande ainsi :

Quem non \ ineur \ sav^* a- | mens homi- | numque de- f omm Qu^aut quid in | euer^ \ sd , etc.

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On doit éviter les élisions dures , et elles le sont ordinairement au premier et au sixième pied.

Quelques uns prétendent que Vélision est une licence poétique , et d'autres , qu'elle est absolument nécessaire pour l'harmonie.

Les anciens latins retranchaient aussi Vs qui précédait une consonne, comme dans ce vers d'Ënnius :

Cur volUo vitfù ( poar vitmt ) per ora virdm*

h* s et Ym leur paraissaient dures et rudes dans la prononciation, aussi les retranchërent-ils quand leur poésie commença à se polir. La même raison a déterminé les Français à ne pas faire sentir leur e féminin y ou , pour mieux dire , muet , devant les mots qui commencent par une voyelle , afin d'éviter les hiatus.

Dans notre poésie française , nous n'avons d'autre élision que celle de Ye muet devant une voyelle ; tout autre concours de deux voyelles y est interdit : règle qui peut paraître assez bicarré , pour deux raisons ; la première , parce qu'il y a une grande quantité de mots au milieu desquels il y a concours de deux voyelles et qu'il faudrait donc aussi par la même raison interdire ces mots à la poésie , puisqu'^on ne saurait les couper en deux ; la seconde , c'est que le concours de deux voyelles est permis dans notre poésie , quand la seconde est précédée d^une h aspirée , comme dans ce héros, la hauteur; c'est-à-dire Vhia^ tus n'est permis que dans le cas oii il est plus rude à l'oreille. On peut remarquer aussi que Yhiatus est permis lorsque Ye muet est précédé d'une voyelle , comme dans immolée à mes yeux ; et que pour lors la voyelle qui précède Te nraet est plus marquée. Immolé à mes jeux n'est pas permis en poésie , et cependant est moins rude que l'autre : nouvelle bizarrerie.

Nous ignorons si dans la poésie latine Yélision des voyellesftvait lieu ; il y a apparence néanmoins qu'on prononçait la prose comme la poésie , et il est vraisemblable que les voyelles qui formaient Yélision en poésie n'étaient point prononcées , ou l'étaient très-peu ; autrement , la mesure et l'harmonie du vers en auraient souffert sensiblement. Mais, pour décider cette question , il faudrait être au fait de la prononciation des anciens ; matière totalement ignorée.

Dans notre prose , les hiatus ne sont point défendus : il est vrai qu'une oreille délicate serait choquée , s'ils étaient en trop grand nombre ; mais il serait peut-être encore plus ridicule de vouloir les éviter tout-à-fait : ce serait souvent le moyen d'énerver le style y de lui faire perdre sa vivacité , sa précision et sa facilité.

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Arec on peu d'oreille de la part de l'écnvain , le» hiatus ne seront ni firéquens ni choquans dans sa prose.

On assure que Leibnitz composa un jour une longue pièce de Ters latins , sans se permettre une seule élision ; cette puérilité était indigne d'un si grand homme et de son siècle. Cela était bon du temps de Charles-le-Ghauve ou de Louis-le-Jeune , lorsqu'on faisait des vers léonins, des vers latins rimes, des pièces de vers dont tous les mots commençaient par la même lettre , et autres sottises semblables. Faire des vers latins sans élision, c'est comme si on voulait faire des vers français sans se permettre d'e muet devant une voyelle. Leibnits aurait eu plut d'honneur et de peine à faire les vers bons , supposé qu'un mo» deme puisse faire de bons vers latins.

ÉLOCUTIOir*.

Ce mot, qui vient du latin eloqui, parler, signifie propre-» ment et à la rigueur le caractère du discours; et en ce sens il ne s'emploie guère qu'en parlant de la conversation , les mots stjrlc et diction étant consacrés aux discours oratoires. On dit d'un homme qui parle bien , qu'il a une belle élocution; que sa diction est correcte , que son stjrle est élégant , etc.

Élocution , dans un sens moins vulgaire , signifie cette partie de la rhétorique qui traite de la diction et du style de l'orateur ; les deux autres sont Yinvention et la disposition»

J'ai dit que Y élocution avait pour objet la diction et le style de l'orateur ; car il ne faut pas croire que ces deux mots soient synonymes : le dernier a une acception beaucoup plus étendue que le premier. Diction ne se dit proprement que des qualités générales et granmiaticales du discours, et ces qualités sont au nombre de deux , la correction et la clarté. Elles sont indispen* sables dans quelque ouvrage que ce puisse être , soit d'éloquence, soit de tout autre genre; l'étude de la langue et l'habitude d'écrire les donnent presque infailliblement , quand on cherche de bonne foi à les acquérir. Stjrle au contraire se dit des qualités du discours, plus particulières, plus difficiles et plus rares, qui marquent le génie et le talent de celui qui écrit ou qui parle: telles sont la propriété des termes, l'élégance, la facilité, la précision , l'élévation , la noblesse, l'harmonie , la convenance avec le sujet , etc. Nous n'ignorons pas néanmoins que les mots sty-le et diction se prennent souvent l'un pour l'autre , surtout par les auteurs qui ne s'expriment pas sur ce sujet avec une exac-i titude rigoureuse ; mais la distinction que nous venons d'établir,

' V<ïfs% ott anîde tndté d*tm« manlért différenu , psfi 374*

5i8 ÉLOCUTION.

ne nous parait pas moins réelle. On parlera plus au long , k ta fin de cet article , des différentes qualités que le style doit avoir en général , et pour toutes sortes de sujets : nous nous borne* rons ici à ce qui regarde Torateur. Pour fixer nos idées sur cet objet , il faut auparavant établir quelques principes.

Qu'estKie qu'être éloquent ? Si on se borne à la force du terme, ce n*«st autre cbose que bien parler ; mais Tusage a donné à ce mot , dans nos idées , un sens plus noble et plus étendu. Etre éloquent , comme je l'ai dit ailleurs , c'est faire passer avec rapidité et imprimer avec force dans l'âme des autres , le sentiment profond dont on est pénétré. Cette définition paraît d'autant plus juste, qu'elle s'applique à l'éloquence même du silence et à celle du geste. On pourrait définir autrement l'éloquence , le talent d'émouvoir; mais la première définition est encore plus générale, en ce qu'elle s'applique même à l'éloquence tranquille qui n'émeut pas , et qui se borne à convaincre. La persuasion intime de la vérité qu'on veut prouver , est alors le sentiment profond dont on est rempli , et qu'on fait passer dans l'âme de l'auditeur. Il faut cependant avouer , selon l'idée la plus généralement reçue, que celui qui se borne à prouver , et qui laisse l'auditeur convaincu , mais froid et tranquille , n'est point proprement éloquent, et n'est que disert. C'est pour cette raison que les anciens ont défini l'éloquence , le talent de persuader ^ et qu'ils ont distingué persuader de convaincre, le premier de ces mots ajoutant à l'autre l'idée d'un sentiment actif excité dans l'âme de l'auditeur et joint à la conviction.

Cependant , qu'il me soit permis de le dire , il s'en faut beaucoup que la définition de l'éloquence , donnée par les anciens , soit complète : l'éloquence ne se borne pas à la persuasion. Il y a dans toutes les langues une infinité de morceaux très-éloquens , qui ne prouvent et par conséquent ne persuadent rien , mais qui sont éloquens par cela seul qu'ils émeuvent puissamment celui qui les entend ou qui les lit. Il serait inutile d'en rapporter des exemples.

Les modernes, en adoptant aveuglément la définition des anciens , ont eu bien moins de raison qu'eux. Les Grecs et les Romains, qui vivaient sous un gouvernement républicain, étaient continuellement occupés de grands intérêts publics : les orateurs appliquaient principalement à ces objets importans le talent de la parole; et comme il s'agissait toujours, en ces occasions, de remuer le peuple en le convainquant , ils appelèrent éloquence le talent de persuader, en prenant pour le tout la partie la plus importante et la plus étendue. Cependant ils pouvaient se convaincre , dans les ouvrages même de leurs philosophes , par

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exemple dans ceux de Platon et dans plusieurs autres, que l'éloquence était applicable à des matières purement spéculatives. L'éloquence des modernes est encore plus souvent appliquée à ces sortes de matières , parce que la plupart n'ont pas , comme les anciens , de grands intérêts publics à traiter : ils ont donc eu encore plus de tort que les anciens, lorsqu'ils ont borné l'éloquence à la persuasion.

J'ai appelé l'éloquence un talent et non pas un art , comme ont fait tant de rhéteurs ; car l'art s'acquiert par Vétude et Vexercice, et l'éloquence est un don de la nature. Les règles ne rendront jamais un ouvrage ou un discours éloquent ; elles sec^ vent seulement à empêcher que les endroits vraiment éloquens et dictés par la nature ne soient défigurés et déparés par d'autres, fruits de la négligence ou du mauvais goût. Shakespeare a fait, sans le secours des règles , le monologue admirable d'Hamlet ; avec le secours des règles , il eût évité la scène barbare et dégoûtante des fossoyeurs.

Ce que Von conçoit bien, a dit Despréaux, s* énonce clairement : j'ajoute, ce que Von sent avec chaleur, s'énonce de mime, et les mots arrivent plus aisément pour rendre une émotion vive, qu'une idée claire. Le soin froid et étudié que l'orateur se donnerait pour exprimer une pareille émotion , ne servirait qu'à l'affaiblir en lui , à l'éteindre même , ou peut-être à prouver qu'il ne la ressentait pas. En un mot , sentez vi\fement et dites tout ce que vous voudrez ; voilà toutes les règles de l'éloquence proprement dite. Qu'on interroge les écrivains de génie sur les plus beaux endroits de leurs ouvrages ; ils avoueront que ces endroits sont presque toujours ceux qui leur ont le moins coûté , parce qu'ils ont été comme inspirés en les produisant. Prétendre que des préceptes froids et didactiques donneront le moyen d'être éloquent, c'est seulement prouver qu'on est incapable de l'être.

Mais comme , pour être clair, il ne faut pas concevoir à demi, il ne faut pas non plus sentir à demi pour être éloquent. Le sentiment dont l'orateur doit être rempli , est, comme je l'ai dit, un sentiment /^rq/ô/t^/, fruit d'une sensibilité rare et exquise, et non cette émotion superficielle et passagère qu'il excite dans la plupart de ses auditeurs ; émotion qui est plus extérieure qu'interne , qui a pour objet l'orateur même plutôt que ce qu'il dit , et qui , dans la multitude, n'est souvent qu'une impression machinale et animale produite par l'exemple et par le ton qu'on lui a donné. L'émotion communi(|uée par l'orateur , bien loin d'être dans l'auditeur une marque certaine de son impuissance à produire des choses semblables à ce qu'il admire , est au contraire d'autant plus réelle et d'autant plus vive , que Taudiicur

a plus de génie et de talent : pénétre au jnéme degré que l'orateor y il aurait dit les mêmes choses , tant il est vrai que c'est dans le degré seul du sentiment que l'éloquence consiste. Je renvoie ceux qui en douteront encore , au paysan du Danube , s'ils sont capables de penser et de sentir ; car je ne parle point aux autres.

Tout cela prouve suffisamment, ce me semble , qu'un orateur vivement et profondément pénétré de son objet , n'a pas besoin d*art pour en pénétrer les autres. J'ajoute qu'il ne peut les en pénétrer, sans en être vivement pénétré lui-même. En vain objecterait-on que plusieurs écrivains ont eu l'art d'inspirer, par leurs ouvrages , V amour des vertus qu'ils n'avaient; pas : je réponds que le sentiment qui /ait aimer la vertu ^ les remplissait au moment qu'ils en écrivaient^ c'était en eux, dans ce moment, un sentiment tres^pénétrant et très-vif, mais malheureusement passager. En vain objecterait-on encore qu'on peut toucher sans être touché , comme on peut convaincre sans être convaincu. Premièrement, on ne peut réellement convaincre sans être convaincu soi-même : car la conviction réelle est la suite de l'évidence ; on ne peut donner l'évidence aux autres quand on ne l'a pas. En second lieu , on peut , sans doute , faire croire aux autres qu'ils voient clairement ce qu'ils ne voient pas ; c'est une espèce de fantôme qu'on leur présente à la place de la réalité : mais on ne peut les tromper sur leurs affections et sur leurs sentimens ; on ne peut leur persuader qu'ils sont vivement pénétrés, s'ils ne le sont pas en effet. Un auditeur qui se croit touché , l'est donc véritablement :or, on ne donne point ce qu'on n'a point ; on ne peut donc vivement toucher les autres sans être touché vivement soi-même, soit par le sentiment , soit au moins par l'imagination , qui produit en ce moment le même effet.

Nul discours ne sera éloquent s'il n'élève l'âme : l'éloquence pathétique a sans doute pour objet de toucher : mais j'en appelle aux âmes sensibles , les mouvemens pathétiques sont toujours en elles accompagnés d'élévation. On peut donc dire qu'élo^ quence et sublime sont proprement la même chose ; mais on a réservé le mot de sublime pour désigner particulièrement l'éloquence qui présente à l'auditeur de grands objets ; et cet usage grammatical , dont quelques littérateurs pédans et bornés peuvent être la dupe , ne change rien à la vérité.

Il résulte de ces principes , que l'on peut être éloquent dans quelque langue que ce soit , parce qu'il n'y a point de langue qui se refuse à l'expression vive d'un sentiment élevé et profond. Je ne sais par quelle raison un grand nombre d'écrivains modernes nous parlent de Y éloquence des choses, comme s'il j

avait une éloquence des mots. L'éloquence n'est jamais que dans le sujet ; et le caractère du sujet , ou plutôt du sentiment qu'il produit , passe de lui-même et nécessairement an discours. J'ajoute que plus le discours sera simple dans un grand sujet , plus il sera éloquent , parce qu'il représentera le sentiment avec plus de yérité. L'éloquence ne consiste donc point , comme tant d'auteurs l'ont dit d'après les anciens , à dire les choses grandes àtun style sublime , mais d'un stjrle simple ; car il n'j a point proprement de style sublime, c'est la chose qui doit l'être; et comment le style pourrait-il être sublime sans elle 9 ou plus qu'elle ?

Aussi les morceaux vraiment sublimes sont toujours ceux qui se traduisent le plus aisément. Que vous reste^t-il? moi....

Comment voulez-vous que je vous traite ? en roi Qu'il

mourût. ... Dieu dit : que la lumière se fasse , et elle se fit. . . • et tant d'autres morceaux sans nombre seront toujours sublimes dans toutes les langues : l'expression pourra être plus ou moins vive , plus précise selon le géni^ de la langue ; mais la grandeur de l'idée subsistera tout entière. En un mot , on peut être éloquent en quelque langue et en quelque style que ce soit,parce que Yélocution n'est que l'écorce de l'éloquence y avec laquelle il ne faut pas la confondre.

Mais , dira-t-on , si l'éloquence véritable et proprement dite a si peu besoin des règles de Yélocution , si elle ne doit avoir d'autre expression que celle qui est dictée par la nature, pourquoi donc les anciens dans leurs écrits sur l'éloquence ont-ils traité si k fond de Yélocution ? Cette question mérite d'être approfondie.

L'éloquence ne consiste proprement que dans des traits vi£s et rapides ; son effet est d'émouvoir vivement , et toute émotion s'affaiblit par la durée. L'éloquence ne peut donc régner que par intervalles dans un discours de quelque étendue ; l'éclair part et la nue se referme. Mais si les ombres du tableau sont nécessaires , elles ne doivent pas être trop fortes ; il faut sans doute k l'orateur et k l'auditeur des endroits de repos ; dans ces endroits l'auditeur doit respirer , non s'endormir , et c'est aux charmes tranquilles de Yélocution k le tenir dans cette situation douce et agréable. Ainsi (ce qui semblera paradoxe, sans être moins vrai)] les règles de Yjélocution n'ont lieu, à proprement parler, et ne sont vraiment nécessaires que pour les morceaux qui ne sont pas proprement éloquens , que l'orateur .compose plus k froid , et oii la nature a besoin de l'art. L'homme de génie ne doit craindre de tomber dans un style lâche , bas et rampant , que lorsqu^il n'est point soutenu par le sajet ; c'est alors qu'il

doit songer à Vélocution, et s'en occuper. Dans les autres cas^ son élocution sera telle qu'elle doit être sans qu'il y pense. Le& anciens , si je ne me trompe, ont senti cette vérité ; et c'est pour cette raison qu'ils ont traité principalement* de Vélocution dans leurs ouvrages sur l'art oratoire. D'ailleurs , des trois parties de l'orateur , elle est presque la seule dont on puisse donner des préceptes directs , détaillés et positifs : Vinvention n'a point de règles , ou n'en a que de vagues et d'insuffisantes ; la disposition en a peu , et appartient plutôt à la logique qu'à la rhétorique. Un autre motif a porté les anciens rhéteurs à s'étendre beaucoup sur les règles de Vélocution : leur langue était une espèce de musique susceptible d'une mélodie à laquelle le peuple même était très-sensible ; des préceptes sur ce sujet étaient aussi nécessaires dans les traités des anciens sur l'éloquence, que le sont parmi nous les règles de la composition musicale dans un traité complet de musique. Il est vrai que ces sortes de règles ne donnent ni à l'orateur ni au musicien du talent et de l'oreille ; mais elles sont propres k l'aider. Ouvrez le traité de Cicéron intitulé Orator, et dans lequel il s'est proposé de former on plutôt de peindre nn orateur parfait ; vous verrez non-seulement que la partie de Vélocution est celle à laquelle il s'attache principalement, mais que de toutes les qualités de Vélocution, l'harmonie qui résulte du choix et de l'arrangement des mots est celle dont il est le plus occupé. Il paraît même avoir regardé cet objet comme très-essentiel dans des morceaux très-frappans par le fond des choses , et oii la beauté de la pensée semblait dispenser du soin d'arranger les mots. Je n'en citerai que cet exemple. J'étais présent, dit Cicéron , lorsque C. Carbon s'écria dans une harangue au peuple : O Marce Druse (patrem appello ) , tu dicere solebas sacrant esse rempublicam ; quicunque eam violavissent , ab omnibus esse eis pœnas persolutas : pairis dictum sapiens, temeritas filii comprobavit. Ce dichorée comprobavit, ajoute Cicéron , excita par son harmonie un cri d'admiration dans toute l'assemblée. Le morceau que nous venons de citer renferme une idée si noble et si belle , qu'il est assurément très-éloquent par lui-même , et je ne crains point de le traduire pour le prouver. O Marcus Drusus ( cest au père que je m'adresse) , tu aidais coutume de dire que la patrie était un dépôt sacré; que tout citoyen qui Valait violé en avait porté la peine : la témérité du Jîls a prouvé la sagesse des discours du père. Cependant Cicéron parait ici encore plus occupé des mots que des choses. « Si l'ora- » teur , dit-il , eût fini sa période ainsi , comprobavit filii teme^ »» ritas , il n'y aurait plus rien ; jam nihil crat. »» Voilà , pour le dire en passant , de quoi ne se seraient pas douté nos prétendu»

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latinistes modernes , qui prononcent le latin aussi mal qu'ils le parlent. Mais cette preuve suffit pour faire voir combien les oreilles clés anciens étaient délicates sur l'harmonie. La sensibilité que Cicéron témoigne ici sur la diction dans un morceau éloquent, ne contredit nullement ce que nous avons avancé plus haut , que l'éloquence du discours est le fruit de la nature et non pas de l'art. Il s'agit ici , non de l'expression elle-même > mais de l'harmonie des mots , qui est une chose purement artificielle et mécanique : cela est si vrai , que Cicéron , en renversant la phrase pour en dénaturer l'harmonie, en conserve tous les termes. L'expression du sentiment est dictée par la nature et par le génie ; c'est ensuite à l'oreille et à l'art à disposer les mots de la manière la plus harmonieuse. Il en est de l'orateur comme du musicien , à qui le génie seul inspire le chant , et que l'oreille et l'art guident dans l'enchaînement des modulations.

Cette comparaison , tirée de la musique , conduit à une autre idée qui ne parait pas moins juste. La musique a besoin d'exécution ; elle est muette et nulle sur le papier : de même l'éloquence sur le papier est presque toujours froide et sans vie ; elle a besoin de l'action et du geste : ces deux qualités lui sont encore plus nécessaires que Yélocutwn ; et ce n'est pas sans raison que Démosthëne réduisait à l'action toutes les parties de l'orateur. Nous ne pouvons lire sans être attendris les péroraisons touchantes de Cicéron ^pro Fonteio , pro Sextio, pro Plancio, pro Flacco, pro Sjrllâ: qu'on imagine la force qu'elles devaient avoir dans la bouche de ce grand homme ; qu'on se représente Cicéron au milieu du barreau , animant par ses pleurs et par une voix touchante le discours le plus pathétique , tenant le fils de Flaccus entre ses bras, le présentant aux juges, et implorant pour lui l'humanité et les lois ; on ne sera point surpris de ce qu'il nous rapporte lui-même , qu'il remplit en cette occasion le barreau de pleurs, de gémissemens et de sanglots. Quel effet n'eût point produit la péroraison pro Milone , prononcée par ce grand orateur !

L'action fait plus que d'animer le discours, elle peut même inspirer l'orateur , surtout dans les occasions oii il s'agit de traiter sur-le-champ , et sur un grand théâtre , de grands intérêts, comme autrefois à Athènes et à Rome , et quelquefois aujourd'hui en Angleterre. C'est alors que l'éloquence, débarrassée de toute contrainte et de toutes règles , produit ses plus grands miracles ; c'est alors qu'on éprouve la vérité de ce passage de Quîntilien, lib, VIT, cap. lo .• Pectus est quod disertos facit , ci vis mentis ; ideoque imperùis quoquc , si modo sunt aliqito

affecta concitati, verba non desunt. Ce passage d'un si grand maître servirait à confirmer tout ce que nous avons dit dans cet article sur Vélocution considérée par rapport à l'éloquence i si des vérités aussi incontestables avaient besoin d'autorité.

Nous croyons qu'on nous saura gré, à cette occasion, de fixer la vraie signification du mot disertus : il ne répond certainement pas à ce que nous appelons en français disert ; Diderot l'a trèsbien prouvé au mot disert , par le passage même que nous venons de citer , et par la définition exacte de ce que nous entendons par disert. On peut j joindre ce passage d'Horace, Epist, I, vers, ig : Fœcundi calices quém non fecere disertum? qu'assurément on ne traduira point ainsi , Quel est celui que le vin n'a pas rendu disert ? Disertus , chez les Latins , signifiait toujours, ou presque toujours, ce que nous entendons par éloquent, c'est» à-dire , celui qui possède dans un souverain degré le talent de la parole , et qui par ce talent sait frapper, émouvoir , attendrir, intéresser, persuader. Disertiest, dit Gicéron dans ses dialogues de Oratore, lia. I, cap. 8i , ut oratione persuadere possit. Disertus est donc celui qui a le talent de persuader par le discours , c'est-à-dire , qui possède ce que les anciens appelaient eloquentia. Us appelaient eloquens celui qui joignait à la qualité de disertus la connaissance de la philosophie et des lois ; ce qui formait, selon eux, le parfait orateur. Si idem homo, dit à cette occasion Gesner dans son Thésaurus linguœ latinœ, di^ sertus est et doctus et sapiens , is demàm eloquens. Dans le I*'. livre de Oratore, Gicéron fait dire à Marc-Antoine l'orateur: Eloquentem vocai^i j qui mirabiliUs et rmxgnijicentiiis augere posset atque omare quœ vellet, omnesque OMiriUM rerum qua

▲D DICENDUM PERTUTERElfT FOIVTES ANIMO AC MEMORIA CONTINERET.

Qu'on lise le commencement du traité de Gicéron , intitulé Orator, on verra qu'il appelait diserti les orateurs qui avaient eloquentiam popularem , ou comme il l'appelle encore , eloquen» tiam Jbrensem , omatam verbis atque sententiis sine doctrine, c'est-à-dire , le talent complet de la parole , mais destitué de la profondeur du savoir et de la philosophie : dans un autre endroit du même ouvrage , Gicéron , pour relever le mérite de l'action , dit qu'elle a fait réussir des orateurs sans talent , infantes ; et que des orateurs eloquens , diserti, n'ont point réussi sans elle : parce que , ajoute-t-il tout de suite , eloquentia sine actione , nulla ; hœc autem sine eloquentia, permagna est. Il est évident que dans ce passage disertus répond à eloquentia. Il faut pourtant avouer que, dans l'endroit déjà cité des Dialogues sur Vorateur, oii Gicéron fait parler Marc-Antoine , disertus semble avoir à peu près la même signification que disert en français :

disertos, dît Marc-Antoine, me cognosse normulîos scripsi ^ eloquentem adkuc nemînem, quod eum statuebam disertum > qui posset salis acutë atqne dilucidë apud médiocres homines , ex communi quâdam hominum opimone dicere ; eloquentem vero , qui mirabilius, etc. comme ci-dessus. Cicéron cite au commencement de son Orator^ ce même mot de l'orateur Marc- Antoine : Marcus-Aniomus» . . . scripsit , disertos se vidisse multos (dans le passage précédent il y a normulîos , ce qui n'est pas inuile de remarquer) , eloquentem omnino neminem. Mais il paraît par tout ce qui précède dans l'endroit cité , et que nous avons rapporté ci-dessus , que Cicéron , dans cet endroit , donne à disertus le sens marqué plus haut. Je crois donc qu'on ne traduirait pas exactement ce dernier passage , en faisant dire à Marc-Antoine qu'il avait tu bien des hommes diserts , et aucun d'éloquent ; mais qu'on doit traduire , du moins en cet endroit ^ qu'il avait vu beaucoup d'hommes doués du talent de la parole, et aucun de l'éloquence parfaite , omnino. Dans le passage précédent, au contraire, on peut traduire que Marc-Autoine avait vu quelques hommes diserts, et aucun iHéloquent. Au reste , on doit être étonné que Cicéron , dans le passage de VOrator, substitue multos k nonnullos qui se trouve dans l'autre passage , oii il fait dire d'ailleurs à Marc- Antoine la même chose : il semble

Îue multos serait mieux dans le premier passage , et normuUos ans le second ; car il y a beaucoup plus d'hommes diserts, c'està-dire diserti dans le premier sens , qu'il n'y en a qu'on puisse appeler diserti dans le second : or Marc-Antoine, suivant le premier passage , ne connaissait qu'un petit nombre d'hommes di'^ serts , à plus forte raison n'en connaissait-il qu'un très-petit nombre de la seconde espèce. Pourquoi donc cette disparate dans les deux passages ? sans doute multos dans le second ne signifie pas un grand nombre absolument , mais seulement un grand nombre par opposition à neminem, c'est-â-dire quelques-uns, ou nonnullos.

Après cette discussion sur le vrai sens du mot disertus^ discussion qui nous parait mériter l'attention des lecteurs , et qui appartient à l'article que nous traitons, donnons en peu de mots, d'après les grands maîtres et d'après nos propres réflexions , les principales règles de Vélocution oratoire.

La clarté , qui est la loi fondamentale du discours oratoire, et en général de quelque discours que ce soit , consiste non«seul^ment k se faire entendre , mais à se faire entendre sans peine. On y parvient par deux moyens ; en mettant les idées chacune à sa place dans l'ordre naturel , et en exprimant nettement chacaoe de ces idées. Les idées seront exprimées facilement et net-

KfT*'^ '■ ■

tement , en évitant les tours ambigus, les phrases trop longoe;, trop chargées d'idées incidentes et accessoires à Tidée principale^ les tours épigrammatiques , dont la multitude ne peut sentir la finesse ; car l'orateur doit se souvenir qu'il parle pour la multitude. Notre langue , par le défaut de déclinaisons et de conjugaisons, par les équivoques fréquentes des ils, des elles, des qui, des que, des son, sa, ses, et de beaucoup d'autres mots, est plus sujette que les langues anciennes à l'ambiguité des phrases et des tours. On doit donc y être fort attentif, en se permettant néanmoins , quoique rarement , les équivoques légères et purement grammaticales , lorsque le sens est clair d'ailleurs par luimême, et lorsqu'on ne pourrait lever l'équivoque sans affaiblir la vivacité du discours. L'orateur peut même se permettre quelquefois la finesse des pensées et des tours , pourvu que ce soit avec sobriété et dans les sujets qui en sont susceptibles, ou qui l'autorisent , c'est-à-dire , qui ne demandent ni simplicité, ni élévation , ni véliémence : ces tours fins et délicats échapperont sans doute au vulgaire , mais les gens d'esprit les saisiront et en sauront gré à Torateur. En effet , pourquoi lui refuserait-on la liberté de réserver certains endroits de son ouvrage aux gens d'esprit , c'est-à-dire , aux seules personnes dont il doit réelle^ ment ambitionner V estime.

Je n'ai rien à dire sur la correction , sinon qu'elle consiste à observer exactement les règles de la langue , mais non avec assez de scrupule, pour ne pas s'en affranchir lorsque la vivacité du discours l'exige. La correction et la clarté sont encore plus étroitement nécessaires dans un discours fait pour être lu, que dans un discours prononcé ; car, dans ce dernier cas, une action vive, juste , animée , peut quelquefois aider à la clarté et sauver l'incorrection.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que de la clarté et de la correction grammaticales , qui appartiennent à la diction : il est aussi une clarté et une correction non moins essentielles , qui appartiennent au style , et qui consistent dans la propriété des termes. Cest principalement cette qualité qui distingue les grands écrivains d'avec ceux qui ne le sont pas : ceux-ci sont , pour ainsi dire, toujours à côté de l'idée qu'ils veulent présenter; les autres la rendent et la font saisir avec justesse par une expression propre. De la propriété des termes naissent trois différentes qualités : la précision dans les matières de discussion ; V élégance dans les sujets agréables ; l'énergie dans les sujets grands ou pathétiques.

La convenance du style avec le sujet exige le choix et la propriété des termes ; elle dépend , outre cela , de la nature des

idées que l'orateur emploie. Car, nous ne saurious trop le Fedire^ il n'y a qu'une sorte de style , le style simple , c'est-à-^ire » celui qui rend les idées de la manihre la moins détournée et la plus sensible, Sx les anciens ont distingué trois styles, le simple, le sublime et le tendre ou Vomé , ils ne l'ont fait qu'eu égard aux différens objets que peut avoir le discours : le stylequ'ils appelaient simple , est celui qui se borne à des idées simples et communes ; le style sublime peint les idées grandes , et le style orné , les idées riantes et agréables. En quoi consiste donc la convenance du style au sujet? i®. à n'employer que des idées propres au sujet ; ' c'est-à-dire , simples dans un sujet simple , nobles dans un sujet élevé y riantes dans un sujet agréable ; 2*. à n'employer que les termes les plus propres pour rendre diaque idée. Par ce moyen , l'orateur sera précisément de niveau à son sujet , c'est-à^ire , ni au-dessus , ni au-dessous , soit par les idées , soit par les expressions, Cest en quoi consiste la véritable éloquence , et même en général le vrai talent d'écrire , et non dans un style qui déguise par un vain coloris des idées communes. Ce style ressemble au bel esprit , qui n'est autre chose que l^art puéril et méprisable de faire paraître les choses plus ingénieuses qu'elles ne le sont.

De l'observation de ces règles résultera la noblesse du style oratoire ; car , l'orateur ne devant jamais , ni traiter de sujet bas, ni présenter des idées basses, son style sera noble dès qu'il sera convenable à son sujet. La bassesse des idées et des sujets est à la vérité trop souvent arbitraire ; les anciens se donnaient à cet égard beaucoup plus de liberté que nous, qui , en bannissant de nos mœurs la délicatesse , l'avons portée à l'excès dans nos écrits et dans nos discours ; mais quelque arbitraires que puissent être nos principes sur la bassesse et sur la noblesse des sujets , il suffit que les idées de la nation soient fixées sur ce point, pour que l'orateur ne s'y trompe pas , et pour qu'il s'y conforme. En vain le génie même s'efforcerait de braver à cet égard les opinions reçues ; l'orateur est l'homme du peuple , c'est à lui qu'il doit chercher à plaire ; et la première loi qu'il doit observer pour réussir , est de ne pas choquer la philosophie de la multitude , c'est-à-dire , les préjugés.

Venons à l'harmonie , une des qualités qui constituent le plus essentiellement le discours oratoire. Le plaisir qui résulte de cette harmonie est^-il purement arbitraire et d^habitude, comme l'ont prétendu quelques écrivains? oujr entre-t4l tout à la fois de Thabitudeetdu réel? Ce dernier sentimentest peut-être le mieux fondé: car, il en est de l'harmonie du discours, comme de l'harmonie poétique et de l'harmonie musicale. Tous les peuples

528 ÊLOCUTION.

ont une musique ; le plaisir qui naît de la mélodie du chant a donc son fondement dans la nature : et il j a d'ailleurs de» traits de mélodie et d'harmonie qui plaisent indistinctement et du premier coup à toutes les nations ; il j a donc du réel dans le plaisir musical : mais il y a d'autres plaisirs plus détournés et un style musical particulier à chaque peuple , qui demandent que l'oreille y soit plus ou moins accoutumée; il entre donc dans ce plaisir de l'habitude. Cest ainsi , et d'après les mêmes principes, quiljr a dans tous les arts un beau absolu y et un beau de convention; un goût réel, et un goût arbitraire. On peut appuyer cette réflexion par une autre. Nous sentons dans les vers latins , en les prononçant , une espèce de cadence et de mélodie ; cependant nous prononçons trës-mal le latin : nous estropions trës-souvent la prosodie de cette langue ; nous scandons même les vers à contre-sens , car nous scandons ainsi :

Arma vi , nanque ea , no Tro jœ qui primus ab y oris ,

en nous arrêtant sur des brèves à quelques uns des endroits marqués par des virgules , comme si ces brèves étaient longues \ au lieu qu'on devrait scander :

Ar^ ma virum , que cano , Trojœ , qui pri , mus ab o,ris;

car on doit s'arrêter sur les longues et passer sur les brèves , comme on fait en musique sur deux croches , en donnant k deux brèves le même temps qu'à une longue. Cependant , malgré cette prononciation barbare et ce renversement de la mélodie et de la mesure , l'harmonie des vers latins nous plaît , parce que , d'un côté , nous ne pouvons détruire entièrement celle que le poëte y a mise , et que , de l'autre , nous nous faisons une harmonie d'habitude. Nouvelle preuve du mélange de réel et d'arbitraire qui se trouve dans le plaisir produit par l'harmonie.

L'harmonie est sans doute l'âme de la poésie , et c'est pour cela que les traductions des poètes ne doivent être qu'en vers : car traduire un poëte en prose y c'est le dénaturer tout-à-fait , c'est à peu près comme si l'on voulait traduire de la musique italienne en musique française. Mais si la poésie a son harmonie particulière qui la caractérise , la prose dans toutes les langues a aussi la sienne : les anciens l'avaient bien vu ; ils appelaient fvêféùf le nombre pour la prose, et fitr^p celui du vers. Quoique notre poésie et notre prose soient moins susceptibles de mélodie que ne l'étaient la prose et la poésie des anciens , cependant elles ont chacune une mélodie qui leur est propre ; peut-être même celle de la prose a-t-elle un avantage , en ce qu'elle est

moins monotone , et par conséquent moins fatigante ; la difili* cuite vaincue est le grand mérite de la poésie. Ne serait-ce point pour cette raison qu'il est rare de lire , sans être fatigué , bien des vers de suite , et que le plaisir causé par cette lecture diaiinue à mesure qu'on avance en âge.

Quoi qu'il en soit, ce sont les poètes qui ont formé les langues ; c'est aussi l'harmonie de la poésie qui a fait naître celle de la prose : Malherbe faisait parmi nous des odes harmonieuses , lorsque notre prose était encore barbare et grossière ; c'est k Balzac que nous avons l'obligation de lui avoir le premier douné de l'harmonie. L'éloquence , dit très-bien Voltaire , a tant de pouvoir sur les hommes , quon admira Balzac de son temps , pour avoir trouvé cette petite partie de T art ignorée et nécei'saire , qui consiste dans le choix harmonieux des paroles, et même pour l'avoir souvent employée hors de sa place, Isocrate , selon Cicéron , est le premier qui ait connu l'harmonie delà prose parmi les anciens. On ne remarque, dit encore Cicéron , aucune harmonie dans Hérodote ni dans ses prédécesseurs. L'orateur romain compare le style de Thucydide, à qui il ne manque rien que l'harmonie , au bouclier de Minerve par Phidias , qu'on aurait mis en pièces.

Deux choses charment l'oreille dans le discours , le son et le

nombre : le son consiste dans la qualité des mots ; et le nombre,

dans leur arrangement. Ainsi l'harmonie du discours oratoire

consiste à n'employer que des mots éCun son agréable et doux ; à

éviter le concours des syllabes rudes, celui des voyelles , sans

affectation néanmoins ( voyez l'article Élision )\àne pas mettre

entre les membres des phrases trop d'inégalité , surtout à ne

pas faire les derniers membres trop courts par rapport aux

premiers ; à éviter également les périodes trop longues et les

phrases trop courtes , ou , comme les appelle Cicéron , à demi--

closes, le style qui fait perdre haleine, et celui qui force à

chaque instant de la reprendre et qui ressemble à une sorte de

marqueterie; à savoir entremêler les périodes soutenues et ar^

rondies , avec d'autres qui le soient moins et qui servent comme

de repos à Voreille, Qcéron blâme avec raison Théopompe ,

pour avoir porté jusqu'à l'excès le soin minutieux d'éviter le

concours des voyelles ; c'est à l'usage , dit ce grand orateur , à

procurer seul cet avantage safi$ qu'on le cherche avec fatigue.

L'orateur exercé aperçoit d'un coup d'œil la succession la plus

harmonieuse des mots , comme un bon lecteur voit d'un coup

d'œil les syllabes qui précèdent et celles qui suivent.

Les anciens, dans leur prose, évitaient de laisser 'échapper des vers , parce que ht mesure de leurs vers était extrêmement 4. 34

53o ELOCUTION.

marquée ; le vers ïambe était le seul qu'ils »*j permissent quelqae^is , parce que ce vers avait plus de licences qu'aucun autre, et une mesure moins invariable. Nos vers , si on leur 6te la rime y sont , à quelques égards , dans le cas des vers ïambes des anciens : nous n'y avons attention qu'à la multitude des syllabes , et non à la prosodie ; douze syllabes longues ou douce syllabes brèves , douze syllabes réelles et physiques ou douze syllabes de convention et d'usage , font également un de nos grands vers ; les vers français sont donc moins cboquans dans la prose française y quoiqu'ils ne doivent pas y être prodigués , ni même y être trop sensibles , que les vers latins ne l'étaient dans la prose latine. 11 y a plus : on a remarqué que la prose la plus harmonieuse contient beaucoup de vers , qui , étant de différente mesure et sans rime , donnent à la prose un des agrémens de la poésie , sans lui en donner le caractère , la monotonie el l'uniformité. La prose de Molière est toute pleine de vers. En voici un exemple tiré de la première scène du Sicilien :

Chat, n'aTances pas davantage, Et demenres en cet endroit Jnsqu^à ce que ie toqs appelle.

Il fait noir comme dans on foor , Le ciel s*est habille^ ce soir en scaramoache , Et je ne vois pas nne étoile Qui montre le bout de son nei.

Sotte condition que celle d'un esclave!

De ne vivre jamais pour soi , Et d'être toujours tout entier Aux passions d*un maître ! etc.

On peut remarquer en passant , que ce sont les vers de huit syllabes qui dominent dans ce morceau ; et ce sont en effet ceux qui doivent le plus fréquemment se trouver dans une prose harmonieuse.

La Motte , dans une des dissertations qu'il a écrites contre la poésie y a mis en prose une des scènes de Racine sans y faire d'autre changement que de renverser les mots qui forment les ▼ers ; Arbaie, on nous faisait un rapport Jidkle. Rome triomphe en effet, et Mithridate est mort. Les Romains ont attaqué mon père vers FEuphrate, et trompé sa prudence ordinaire dans la muit^ etc. 11 observe que cette prose nous parait beaucoup moins agréable que les vers y qui expriment la même chose dans les mêmes termes { et il en conclut que le plaisir qui naît de la mesure des vers , est un plaisir de convention et de préjugé , puisqu'à l'exception de cette mesure y rien n'a disparu du morceau dté. La Motte ne faisait pas attention qu'outre la mesure du vers , l'harmonie qui résulte de l'arrangement des mots avait

ÉLOCUTION. 53i

aussi disparu , et que , si Racine eîit voulu écrire ce morceau en prose , il Taurait écrit autrement , et choisi des mots dont l'arrangement aurait formé une harmonie plus agréable à l'oreille.

L'harmonie souffre quelquefois de la justesse et de l'arrangement logique des mots , et réciproquement : c'est alors à l'orateur à concilier, s'il est possible , l'un avec l'autre , ou à décider lui-même jusqu'à quel point il peut sacrifier l'harmonie à la justesse. La seule règle générale qu'on puisse donner sur ce sujet , c'est qu'on ne doit ni trop souvent sacrifier l'une à l'autre , ni jamais violer l'une ou l'autre d'une manière trop choquante. Le mépris de la justesse offensera la raison et le mépris de l'harmonie blessera l'organe ; l'une est un juge sévère qui pardonne dilEcilement , et l'autre un juge orgueilleux qu'il faut ménager. La réunion de la justesse et de l'harmonie , portées l'une et l'autre au suprême degré , était peut-être le talent supérieur de Démosthène : ce sont vraisemblablement ces deux qualités, qui , dans les ouvrages de ce grand orateur , ont produit tant d'efiTet sur les Grecs , et même sur les Romains , tant que le grec a été une langue vivante et cultivée ; mais aujourd'hui , quelque satisfaction que ses harangues nous procurent encore par le fond des choses, il faut avouer , si on est de bonne foi , que la réputation de Démosthène est encore au-dessus du plaisir que nous fait sa lecture. L'intérêt vif que les Athéniens prenaient à l'objet de ces harangues , la déclamation sublime de Démosthène sur kquelle il nous est resté le témoignage d'Eschine même son ennemi , enfin l'usage sans, doute inimitable qu'il faisait de sa langue pour la propriété des termes et pour le nombre oratoire, tout ce mérite est ou entièrement ou presque entièrement perdu pour nous. Les Athéniens , nation délicate et sensible , avaient raison d'écouter Démosthène comme un prodige ; notre admiration , si elle était égale à la leur , ne serait qu'un enthou* siasme déplacé. L'estime raisounée d'un philosophe honore plus les grands écrivains , que toute la prévention des pédans.

Ce que nous appelons ici harmonie dans le discours , devrait s'appeler plus proprement mélodie : car mélodie en notre langue est une suite de sons qui se succèdent agréablement ; et har» monie est le plaisir qui résulte du mélange de plusieurs sous qu'on entend à la fois. Les anciens qui , selon les apparences, ne connaissaient point la musique à plusieurs parties, du moins an même degré que nous , appelaient harmonia ce que nous appelons mélodie. En transportant ce mot au stjJe , nous avons conservé l'idée qu'ils y attachaient ; et en le transportant à la musique , nous lui en avons donné une autre. C'est ici une ob-

532 ELOCLTION.

servation purement grammaticale , mais qui ne nous paraU pas inutile.

Cicéron , dans son traite intitulé Orator , fait consister une des principales qualités du style simple en ce que l'orateur s'y affranchit de la servitude du nombre , sa marche étant libre et sans contrainte , quoique sans écarts trop marqués. En effet , le plus ou le moins d'harmonie est peut-être ce qui distingue le plus réellement les différentes espèces de style.

Mais quelque harmonie qui se fasse sentir dans le discours, rien n'est plus opposé à l'éloquence qu'un style diffus , traînant et lâche. Le style de l'orateur doit être serré ; c'est par là surtout qu'a excellé Démosthëne. Or en quoi consiste le style serré? à mettre, comme nous l'avons dit, chaque idée à sa véritable place , à ne point omettre d'idées intermédiaires , trop difficiles à suppléer, à rendre enfin chaque idée par le terme propre: par ce moyen on évitera toute répétition et toute circonlocution , et le style aura le rare avantage d'être concis sans être fatigant , et développé sans être lâche. Il arrive souvent qu'on est aussi obscur en fuyant la brièveté qu'en la cherchant ; on perd sa route en voulant prendre la plus longue. La manière îa plus naturelle et la plus sûre d'arriver à un objet , c'est d'y aller par le plus court chemin , pourvu qu'on y aille en marchant, et non pas en sautant d'un lieu à un autre. On peut juger de là combien est opposée à l'éloquence véritable , cette loquacité si ordinaire au barreau , qui consiste à dire si peu de choses avec tant de paroles. On prétend , il est vrai , que \es mêmes moyens doivent être présentés différemment aux différens juges , et que par cette raison on est obligé , dans un plaidoyer , de tourner de différens sens la même preuve. Mais ce verbiage , prétendu nécessaire, deviendra évidemment inutile, si on a soin de ranger les idées dans l'ordre convenable ; il résultera de leur disposition naturelle , une lumière qui frappera infailliblement et également tous les esprits , parce que l'art de raisonner est un , et qu'il n'y a pas plus deux logiques que deux géométries. Le préjugé contraire est fondé en grande partie sur les fausses idées qu'on acquiert de l'éloquence dans nos collèges : on la fait consister à amplifier et à étendre une pensée ; on apprend aux jeunes gens à délayer leurs idées dans un déluge ae périodes insipides , au lieu de leur apprendre à les resserrer sans obscurité. Ceux qui douteront que la concision puisse subsister avee l'éloquence , peuvent lire pour se désabuser les harangues de Tacite.

Il ne suffit pas au style de l'orateur d'être clair, correct, propre, précis, élégant, noble , convenable au sujet, harmo^

nieux, vif et serré, il faut encore qu'il soit facile, c'esUà-dire, que la gène de la composition ne s'jr laisse point apercevoir. Le style naturel, dit Pascal , nous enchante avec raison ; car on s'attendait à trouver un auteur ^ et on trouve un homme. Le plaisir de l'auditeur ou du lecteur diminuera à mesure que le travail et la peine se feront sentir. Un des moyens de se préserver de ce défaut , c'est d'éviter ce stjrle figuré , poétique , chargé d*omemens, de métaphores , d'anthithèses et d^épithètes, qu'on appelle , je ne sais par quelle raison , stjrle académique. Ce n'est assurément pas celui de l'Académie Française ; il ne faut , pour s'en convaincre , que lire les ouvrages et les discours même des principaux membres qui la composent. Cest au plus le style de quelques académies de province , dont la multiplication excessive et ridicule est aussi funeste aux progrès du bon goût , que préjudiciable aux vrais intérêts de l'État : depuis Pau jusqu'à Dunkerque , tout sera bientôt académie en France.

Ce style académique ou prétendu tel est encore celui de la plupart de nos prédicateurs , du moins de plusieurs de ceux qui ont quelque réputation ; n'ayant pas assez de génie pour présenter d'une manière frappante , et cependant naturelle , les vérités connues qu'ils doivent annoncer , ils croient les orner par un style affecté et ridicule , qui fait ressembler leurs sermons , non à l'épanchement d'un cœur pénétré de ce qu'il doit inspirer aux autres , mais à une espèce de représentation ennuyeuse et monotone , oii l'acteur s'applaudit sans être écouté. Ces fades harangueurs peuvent se convaincre par la lecture réfléchie des sermons de Massillon , surtout de ceux qu'on appelle le Petite Carême, combien la véritable éloquence de la chaire est opposée à l'afFectation du style ; nous ne citerons ici que le sermon qui a pour titre de l'Humanité des Grands, modèle le plus parfait que nous connaissions en ce genre ; discours plein de vérité , de simplicité et de noblesse , que les princes devraient lire sans cesse pour se former le cœur , et les orateurs chrétiens pour se former le goût.

L'affectation du style paraît surtout dans la prose de la plupart des poètes : accoutumés au style orné et figuré , ils le transportent comme malgré eux dans leur prose ; ou s'ils font des efforts pour l'en bannir , leur prose devient traînante et sans vie : aussi avons-nous très-peu de poètes qui aient bien écrit en prose. Les préfaces de Racine sont faiblement écrites ; celles de Corneille sont aussi excellentes pour le fond des choses, que défectueuses du côté du style ; la prose de Rousseau est dure , celle de Despréaux pesante , belle de La Fontaine insipide ; celle de La Motte est k la vérité facile et agréable ^ mais aussi La Motte

ne tient pas le premier rang parmi les versificateurs. Voltaire est presque le seul de nos grands poètes dont la prose soit du moins égale à ses vers ; cette supériorité dans deux genres si dififérens, quoique si voisins en apparence , est une des plus rares qualités de ce grand écrivain.

Telles sont les principales lois de Vélocution oratoire. On trouvera sur ce sujet un plus grand détail dans les ouvrages de Gicéron, de Quintilien, etc., surtout dans l'ouvrage du premier de ces deux écrivains qui a pour titre Orator, et dans lequel il traite à fond du nombre et de l'harmonie du discours. Quoique ce qu'il en dit soit principalement relatif à la langue latine , qui était la sienne , on peut néanmoins en tirer des règles générales d'harmonie pour toutes les langues.

Nous ne parlerons point ici des figures , sur lesquelles tant de rhéteurs ont écrit des volumes : elles servent sans doute à rendre le discours plus animé ; mais si la nature ne les dicte pas, elles sont roides et insipides. Elles sont d'ailleurs presque aussi communes , même dans le discours ordinaire , que l'usage des mots pris dans un sens figuré , est commun dans toutes les langues. Tant pis pour tout orateur qui fait avec réflexion et avec dessein une métonymie , une catachrèse , et d'autres figures semblables.

Sur les qualités du stjrle en général dans toutes sortes

d'ouvrages.

Je finis cet article par une observation qu'il me semble que la plupart des rhéteurs modernes n'ont point assez faite ; leurs ouvrages, calqués pour ainsi dire sur les \\\res de rhétorique des anciens , sont remplis de définitions , de préceptes et de détails , nécessaires peut-être pour lire les anciens avec fruit, mais absolument inutiles , et contraires même au genre d'éloquence que nous connaissons aujourd'hui. Dans cet art comme dans tous les autres , dit très-bien Fréret ( Histoire de V Académie des BelleS'Lettres , tome XVIII, page 4^0» Hf^^t distinguer Les beautés réelles , de celles qui étant abstraites , dépendent des mœurs , des coutumes et du gouvernement d'une nation ^ quelquefois même du caprice de la mode , dont Y empire s* étend à tout, et a toujours été respecté jusqu'à un certain point. Du temps de la république romaine , oii il y avait peu de lois , et oii les juges étaient souvent pris au hasard , il suffisait presque toujours de les émouvoir , ou de les rendre favorables par ([uelque autre moyen : dans notre barreau , il faut les convaincre : Cicéron eût perdu à la grand*chambre la plupart des

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