‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 155 sur 158 · ÉLOGE · texte numérisé non relu

ÉLOGE

Les réflexions qui ont été faites sur les éloges qu'on peut donner dans les dictionnaires historiques, s'appliquent k quelque éloge que ce puisse être. Bien pénétrés de l'importance de cette vérité , les éditeurs de VEncjrclopédie après avoir déclaré qn*ils ne prétendaient point adopter tous les éloges qui pourraient y avoir été donnés par leurs collègues, soit à des gens de lettres, soit à d'autres , comme ils ne prétendaient pas non plus adopter les critiques, ni en général les opinions avancées ou soutenues ailleurs que dans leurs propres articles , puisque tout est libre dans cet ouvrage , excepte la satire , et que par cette raison chacun devant j répondre au public de ce qu'il avançait , de ce qu'il blâmait et de ce qu'il louait , ils s'étaient fait la loi de nommer leurs collègues sans aucun éloge. La reconnaissance, ajoutent-ils, est sans doute un sentiment qui leur est dâ, mais c'est au public à apprécier leur travail.

Qu'il nous soit donc permis de déplorer l'abus intolérable de panégyriques et de satires qui avilit la république des lettres. Quels ouvrages que ceux dont plusieurs de nos écrivains périodiques ne rougissent pas de faire l'éloge ! quelle ineptie , ou quelle bassesse ! que la postérité serait surprise de voir les Voltaire et les Montesquieu déchirés dans la même page où l'écrivain le plus médiocre est célébré ! Mais heureusement la postérité ignorera ces louanges et ces invectives éphémères ; et il semble que leurs auteurs l'aient prévu , tant ils ont eu peu de respect pour elle. Il est Trai qu'un écrivain satirique , après avoir outragé les hommes célèbres pendant leur vie , croit réparer its insultes par les éloges qu'il leur donne après leur mort ; il ne s'aperçoit pas que ses éloges sont un nouvel outrage qu'il fait lm mérite , et une nouvelle manière de se déshonorer soi-même.

Ce sont ceux qu'on prononce dans les Académies et Sociétés littéraires, à l'honneur des membres qu'elles ont perdus. Il y en a de deux sortes , à^oratoires et d'historiques. Ceux qu'on prononce dans l'Académie Française sont de la première e^ce.

■ Pojrez tome III , Réflexions sur Ut éloges académiques.

Cette compagnie a imposé à tout nouvel académicien le devoir si noble et si joste de rendre à la mémoire de celui à qui il succède , les hommages qui lui sont dus : cet objet est un de ceux que le récipiendaire doit remplir dans son discours de réception. Dans ce discours oratoire , on se borne à louer en général les talens , l'esprit , et même , si on le juge à propos , les qualités du cœur de celui à qui Ton succède , sans entrer dans aucun détail sur les circonstances de sa vie. On ne doit rien dire de ses défauts ; du moins , si on les touche , ce doit être si légèrement , si adroitement , et avec tant de finesse , qu'on les présente à l'auditeur ou au lecteur par un côté favorable. Au reste , il serait peut-être à souhaiter que , dans les réceptions à l'Académie Française , un seul des deux académiciens qui parlent, savoir, le récipiendaire ou le directeur, se chargeât de l'éloge du défunt ; le directeur serait moins expose à répéter une partie de ce que le récipiendaire a dit , et le champ serait par ce moyen un peu plus libre dans ces sortes de discours , dont la matière n'est d'ailleurs que trop donnée : sans s'affranchir entièrement des éloges de justice et de devoir , on serait plus à portée de traiter des sujets de littérature intéressans pour le public. Plusieurs académiciens , entre autres Voltaire , ont donné cet exemple , qui paraît digne d'être suivi.

Les éloges historiques sont en usage dans nos Académies des sciences et des belles-lettres , et , à leur exemple , dans un grand nombre d'autres ; c'est le secrétaire qui en est chargé. Dans ces éloges on détaille toute la vie d'un académicien , depuis sa naissance jusqu'à sa mort; on doit néanmoins en retrancher les détails bas , puérils , indignes enfin de la majesté d'un éloge philosophique.

Ces éloges étant historiques , sont proprement des mémoires pour servir à l'histoire des lettres : la vérité doit donc en faire le caractère principal. On doit néanmoins l'adoucir , ou même la taire quelquefois , parce que c'est un éloge et non une satire que l'on doit faire ; mais il ne faut jamais la déguiser ni l'altérer.

Dans un éloge académique on a deux objets à peindre , la personne et V auteur : l'une et l'autre se peindront par les faits. Les réflexions philosophiques doivent surtout être l'âme de ces sortes d'écrits ; elles seront tantôt mêlées au récit avec art et brièveté , tantôt rassemblées et développées dans des morceaux particuliers , oii elles formeront comme des masses de lumière qui serviront à éclairer le reste. Ces réflexions , séparées des faits ou entremêlées avec eux , auront pour objet le caractère d'esprit de l'auteur , l'espèce et le degré de ses talens , de ses lumières et de ses connaissances , le contraste ou l'accord (le

ses écrits et de ses mœurs y de son cœur et de son esprit , et surtout le caractère de ses ouvrages , leur degré de mérite , ce qu'ils renferment de neuf ou de singulier , le point de perfection où l'académicien avait trouvé la matière qu'il a traitée , et le point de perfection oii il l'a laissée ; en un mot, l'analyse raisonner des écrits ; car c'est aux ouvrages qu'il faut principalement s'attacher dans un éloge académique : se borner à peindre la personne , même avec les couleurs les plus avantageuses , ce serait faire une satire indirecte de l'auteur et de sa compagnie ; ce serait supposer que l'académicien était sans talens , et qu'il n'a été reçu qu'à titre d'honnête homme , titre très-estimable pour la société , mais insuffisant pour une compagnie littéraire. Cependant comme il n'est pas sans exemple de voir adopter par les académiciens des hommes d'un talent très-faible , soit par faveur et malgré elle , soit autrement , c'est alors le devoir du secrétaire de se rendre pour ainsi dire médiateur entre sa compagnie et le public, en palliant ou excusant l'indulgence de l'une sans manquer de respect à l'autre , et même à la vérité. Pour cela , il doit réunir avec choix et présenter sous un point de vue avantageux ce qu'il peut j avoir de bon et d'utile dans les ouvrages de celui qu'il est obligé de louer. Mais si ces ouvrages ne fournissent absolument rien à dire , que faire alors ? se taire. Et si , par un malheur très-rare , la conduite a déshonoré les ouvrages, quel parti prendre? louer les ouvrages.

Cest apparemment par ces raisons que les Académies des sciences et des belles-lettres n'imposent point au secrétaire la loi rigoureuse de faire l'éloge de tous les académiciens : il serait pourtant juste , et désirable même , que cette loi fût sévèrement établie ; il en résulterait peut-être qu'on apporterait , dans le choix des sujets , une sévérité plus constante et plus continue : le secrétaire , et sa compagnie par contre-coup, seraient plus intéressés à ne choisir que des hommes louables.

Concluons de ces réflexions , que le secrétaire d'une Académie doit nonrseulement avoir une connaissance étendue des différentes matières dont V Académie s^ occupe, mais posséder encore le talent d^ écrire , perfectionné par l'étude des belles^ttres , la Jinessc de V esprit, la facilité de saisir les objets et de les pré" senter, enjîn V éloquence même. Cette place est donc celle qu'il est le plus important de bien remplir , pour l'avantage et pour l'honneur d'un corps littéraire. L'Académie des sciences doit certainement à Fontenelle une partie de la réputation dont elle jouit : sans l'art avec lequel ce célèbre écrivain a fait valoir la plupart des ouvrages de ses confrères , ces ouvrages , quoique excellons , ne seraient connus que des savans seuls ; ils reste*-

raient ignorés de ce qu'on appelle le public ; et fa considération dont joait l'Académie des sciences serait moins générale. Aossl peut-on dire de Fontenelle qu'il a rendu la place dont il s'agît trës-dangereuse à occuper. Les difficultés en sont d'autant plus grandes y que le genre d'écrire de cet auteur célèbre est absolument à lui 9 et ne peut passer à un autre sans s'altérer ; c'est une liqueur qui ne doit point changer de vase : il a eu, comme tous les grands écrivains , le style de sa pensée ; ce style original et simple ne peut représenter agréablement et au naturel na autre esprit que le sien : en cherchant à l'imiter , j'en appelle à l'expérience y on ne lui ressemblera que par les petits défauts qu'on lui a reprochés , sans atteindre aux beautés réelles qui font oublier ces taches légères. Ainsi , pour réussir après lui , s'il est possible , dans cette carrière épineuse , il faut nécessairement prendre un ton qui ne soit pas le sien ; il faut de plus , ce qui n'est pas le moins difficile , accoutumer le public à ce ton , et lui persuader qu'on peut être digne de lui plaire en se frayant une route difierente de celle par laquelle il a coutume d'être conduit : car malheureusement le public , semblable aux critiques subalternes , juge d'abord un peu trop par imitation ; il demande des choses nouvelles , et se révolte quand on lui en présente. Il est vrai qu'il y a cette différence entre le public et les critiques subalternes , que celui-là revient bientôt , et que ceux-ci s'opiniàtrent.

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