MEURTRE D'AGRIPPINE
i^ous le consulat de Vipsanius et de Fonteius , Néron consomma le crime qu'il méditait depuis long-temps. Enhardi aux forfaits par un long règne , il s'enflammait de plus en plus pour Poppée,
' On acciuaii Agrippine d*avoir Totilii cIcTcr à l'empire Rubelliti» Plautus , qui par Ici femmes éuiit au même clegrc' que Néron par rapport à Auguste.
qui désespérail de faire répudier .Octavie ' et de lui succéder tant qu'Agrippine vivrait. Aux accusations fréquentes elle joignait des plaisanteries sur le prince ; l'appelant un pupille 9 qui, soumis aux ordres d'autrui , attendait non-seulement le trône , xnais la liberté. Car « pourquoi différait-il de l'épouser ? était-ce » mépris de sa beauté , de ses ancêtres et de leurs triomphes , » ou de sa fécondité et de sa tendresse? Craignait- il qu'une -» épouse ne lui fit connaître les murmures du sénat (109) , et la » fureur du peuple contre l'orgueil et l'avarice de sa mëre ; M qu'on la rendît à Othon son époux, si Agrippine ne pouvait » souffrir de belle-fiUe qui ne détestât son fils ; qu'elle irait au » bout du monde apprendre l'avilissement de l'empereur, plutôt w que d'en être témoin et de partager ses périls ? >» Ces discours artificieux , appuyés par des larmes , faisaient une impression que personne ne détruisait ; on désirait l'abaissement d' Agrippine, nuiis on ne pouvait prévoir que son fils portât la haine jusqu'à l'assassiner.
Cluvius assure que par le désir effréné de se maintenir , elle allait jusqu'à se présenter , au milieu du jour, à son fils échauffé par le vin et la bonne chëre , l'invitant à l'inceste aux yeux des courtisans par sa parure, par des baisers lascifs, par des caresses qui préparaient le crime ; que Sénëqi^e , pour opposer la séduction d'une femme à celle d'une autre , s'était servi de l'affranchie Acte , qui, feignant d'être inquiète pour elle-même, et sensible au déshonneur de Néron , lui apprit que sa mëre se vantait d'inceste avec lui , et que les soldats ne voudraient plus d'un empereur infâme. Selon Fabius Rusticus, ce ne fut pas Agrippine qui désira l'inceste, ce fut Néron , et la même Acte l'en dégoûta. Mais les antres historiens s'accordent avec Cluvius ; et c'est l'opinion publique ; soit qu' Agrippine eût conçu cet horrible dessein , soit qu'on crût capable de ces excës une femme qui , des Tenfance , s'était prostituée à Lepidus par l'espérance de régner, que cette passion avait rabaissée jusqu'aux désirs de Pallas , et que son mariage avec son oncle * avait accoutumée à tous les crimes (iio).
Néron commença donc par éviter ses entretiens secrets; quand elle se retirait dans ses jardins , ou dans sa terre de Tusculum ou d'Antium , il la louait d'aller chercher le repos. Enfin la trouvant à charge quelque part qu'elle fût , il résolut de la faire mourir. Il hésitait entre le poison , le fer , ou quelque autre, moyen. D'abord il choisit le poison ; mais s'il le faisait donner
' Soeur de Briunntcus, que Ncron avait cpouse'e.
' LVmpereor Claude , frère de Germanicas , dont Agripptne e'uit £llé , Tarait épousée ; et les Romains regardaient un tel mariage comme incestueux.
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à sa tab1<? , on ii« pouvait accuser le hasard , Brilamiicus ayant péri de la sorte ; comment s'adresser d'ailleurs aux domestique^i d'une femme que l'habitude du crime avait rendue défiante, et qui s'était prémunie par des antidotes? Si on l'égorgeait, nul moyen dé le cacher ; et Néron craignait un refus de la part de ceux qu'il choisirait pour un tel attentat. L'affranchi AniceCns , commandant de la flotte de Misëne, qui avait élevé Néron, qui haïssait Agrippine , et qu'elle détestait , fournit un expédient ; il propose de construire un navire, qui s'entr'ouvranttoatàcoup en mer , la ferait périr brusquement ; « qu*uné foule d'accidens >• arrivaient en mer : et qui serait assez méchant , si Agrippine » perdait la vie dans un naufrage , pour appeler crime la faute *» des vents et des flots? Que Néron lui donnerait, aprës sa mort, n un temple , des autels , et d'autres marques d'honneur et de » tendresse. »
Ce projet fut goûté ; les circonstances même le favorisèrent , Néron étant à Baies pendant les fêtes de Minerve. Il y attire sa inhre , disant qu'il fallait souffrir et apaiser (m) l'humeur de ses parens. Par là il comptait annoncer sa réconciliation , et la persuader à Agrippine , les femmes croyant aisément ce qui les flatte. Néron va donc au devant d'elle sur le rivage, comme elle venait d'Antium , lui présente la main , l'embrasse, et la mène à Baules , maison de campagne baignée de la mer entre le promontoire de Misëne et le lac de Baies. Là , parmi plusieurs vaisseaux , il y en avait un très-orné , destiné pour Agrippine , qui avait coutume d'aller à Baïes dans une galère conduite par des rameurs de la flotte. Son fils l'avait invitée à souper , pour couvrir son crime de l'obscurité de la nuit. On assure que le secret fut trahi , et qu-' Agrippine avertie , et ne sachant qu'en croire , se fit porter en chaise k Baïes. Là Néron la rassure par ses caresses et par son accueil , la plaçant au-dessus de lui. il traîne le festin en longueur par des discours tantôt gais et familiers , tantôt sérieux sans affectation ; enfin il reconduit Agrippine , baisant ses yeux et son sein ; soit pour combler sa perfidie, soit que les adieux d'une mère qui allait périr , émût un moment cette âme féroce.
Les dieux, comme pour la conviction du crime, donnèrent une belle nuit et une mer calme. Le navire avait fait peu de chemin ; Agrippine était accompagnée de deux personnes de sa cour, Crepereius Gallus qui se tenait près du gouvernail , et Aceronia , qui couchée aux pieds de la princesse , lui rappelait avec joie le repentir et les caresses de son fils. Tout à coup , à un signal donné, le haut du vaisseau, chargé de plomb, tombe et écrase Crepereius. Agrippine et Aceronia furent garanties
par la partie qui était au-dessus de leur tête (112) , et qui se trouva trop forte pour céder au poids ; de plus le navire ne se brisait point ; et , dans ce trouble général , ceux qui ignoraient le complot y nuisaient. On ordonna donc (1 13) aux rameurs de peser d'un coté , et de submerger ainsi le vaisseau ; mais ils ne s'étaient point concertés pour cette manœuvre , et les autres ayant fait le contre-poids , le navire coula plus doucement à fond (ii4)* Aceronia criant imprudemment qu'elle est Agrippine , et qu'on sauve la mère de l'empereur , est assommée à coups de rames , de crocs , et de tout ce qui s'offre aux assassins. Agrippine se tut, pour n'être point reconnue ; elle reçut néanmoins une blessure à l'épaule ; enfin ayant nagé vers des barques qui survinrent , elle gagne le lac Lucrin , et sa maison de campagne.
Là elle fait réflexion , que c'est donc pour cela qu'on l'a attirée par des lettres perfides , et comblée d'honneurs; que le navire , à peine hors du rivage , sans être ni agité par les vents , ni poussé contre un rocher , a manqué par le haut (i i5) comine une machine faite pour la terre ; qu' Aceronia est assassinée , qu'ellemême est blessée, et ne peut échapper à la trahison qu'en paraissant l'ignorer : elle envoie donc Agerinus, un de ses aflranchis, pour apprendre k Néron que , par la bonté des dieux , et par l'heureux destin de son fils, elle venait de se sauver d'un grand péril ; elle le priait , quelqu'effrayé qu'il pût être du danger d'une mère, de ne point venir sur-le-champ , et de lui laisser nn moment de repos. Tranquille en apparence, elle fait panser sa blessure , use de remèdes , fait aussi chercher 1e testament d' Aceronia , et mettre le scellé chez elle ; sur ce point seul elle ne dissimula pas.
Néron , qui attendait la nouvelle du succès du crime, apprend que sa mère s'est sauvée avec une légère blessure , et n'ayant couru de danger que ce qu'il fallait pour dévoiler l'auteur. Pénétré d'effroi, il s'écrie « qu'elle va venir la vengean(\e eu main, » ou armer les esclaves , ou soulever les soldats , ou lui repro- » cher devant le sénat et le peuple son naufrage , sa blessure , » et le meurtre de ses amis ; et qu'il est perdu , si Burrhus et » Sénèque ne lui trouvent quelque ressource. » Il les avait fait venir ; on ne sait s*ils étaient instruits du complot. Tons deux se turent long-temps, soit pour ne pas^faire de remontrances inutiles, soit qu'ils vissent par l'état des choses , que Néron périrait s'il ne prévenait sa mère. Enfin Sénèque s'enhardit jusqu'à regarder Burrhus (i iH) comme pour lui demander (117) si I on ordonnerait aux soldats le meurtre d'Agrippine ? Bnrrhus ré- |)ond « que les prétoriens sont trop attachés à la maison des
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>» Césars et à la mémoire de Germanicus, pour oser rien contre » sa fille ; qu'Anicetus achève ce qu'il a promis. >» Celui-ci, sans balancer , demande k consommer son crime. Néron s'écrie qu'il commence de ce jour à régner , et doit un si grand bien à un affranchi ; qu'Anicetus se hâte , et prenne les gens les plus propres à lui obéir. L'affranchi apprenant qu'Agerinus venail de la part d'Agrippine, prépare un préteite à son attentat ; tandi<i qu'Agerinus parle, il lui jette une épée entre les jambes, et le fait mettre aux fers comme un assassin , afin qu'il parût qu'Agrippine avait voulu faire tuer l'empereur , et voyant son forfait découvert , s'était donné la mort.
Le bruit s'étant répandu qu'Agrippine avait couru par hasard un grand danger , chacun court au rivage ; ceux-ci montent sur les jetées , ceux-là dans des barques , d'autres s'avancent le plus qu'ils peuvent , dans la mer même , quelques uns tendent les mains. Tout le rivage retentit de vœux et de gémissemens ; les uns font des questions , les autres y répondent sans en être instruits. Une foule immense accourt avec des flambeaux : des qu'ils savent qu'Agrippine est vivante , ils se préparent à l'en féliciter. La troupe d'Anicetus , année et menaçante , les disperse. Il investit la maison , enfonce la porte , se saisit des esclaves qu'il rencontre , arrive près de la chambre , ou il ne trouve que peu de personnes , l'irruption des soldats ayant dissipé le reste. Il n'y avait dans la chambre même qu'une faible lumière et une suivante. Agrippine s'effrayait de plus en plus de ne voir arriver personne de la part de son fils , pas même Agerinus ; le changement qu'elle voyait autour d'elle, l'abandon où elle était, le bruit qui frappait ses oreilles , tout lui annonçait son malheur. La suivante s'en allait : F'ous m'abandonnez aussi , dit-elle; à l'instant elle aperçoit Anicetus , accompagné d'Hercnlens , commandant de galère, et d'Oloaritus , centurion de la flotte. Elle lui dit « d'annoncer sa guénson à l'empereur , s'il venait de <• sa part ; mais que si c'était pour un parricide , elle ne pouvait » croire que son fils l'eiU ordonné. » Les assassins entourent le lit , le centurion tire son épée pour l'en percer : Frappe mon ventre (ii8), s'écria-t-elle ; alors Herculeus lui donna le premier un coup de bâton sur la tête , et plusieurs blessures l'achevèrent.
On s'accorde sur ces faits. Quelques uns ajoutent que Néron voulut voir le cadavre de sa mère, et en loua la beauté; d'autres le nient. Elle fut brûlée la même nuit sur un lit de table , et sans pompe. Tant que Néron fut le maître , ou n'éleva ni terre sur ses cendres, ni enceinte autour ; mais dans la suite ses domestiques lui érigèrent un petit mausolée sur la route de Misène,
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près la maison du dictateur César , qui domine sur la mer. Le bûcher étant allumé , Mnester, un de ses fifiranchis , se perça de son épée , soit par amour pour sainaîtresse , soit par crainte du supplice. Agrippine, plusieurs années auparavant , avait appris sans s'émouvoir sa fin tragique ; des devins qu'elle consulta sur Néron , lui répondirent qu'il régnerait et tuerait sa mëre : Quil me tue , répondit-elle, /70ii/vii qu'il règne.
Néron ayant consommé son crime , en sentit l'énormité. Tout le reste de la nuit , tantôt sans voix et sans mouvement , tantôt se levant avec frayeur et hors de lui-même , il attendait le jour comme devant lui apporter la mort. Les centurions et les tribuns , conseillés par Burrhus , le rassurèrent les premiers par leurs flatteries , baisant ses mains, et le félicitant d'avoir échappé à un danger imprévu , et au crime de sa mëre. Bientôt ses courtisans allèrent dans les temples ; et à cet exemple les villes de Campanie les plus proches témoignèrent leur joie par des sacrifices et des députations. Pour lui , par une fausseté opposée , il se plaignait de vivre , et pleurait sa mère ; mais les lieux ne changent pas de face ainsi que les hommes de visage , le spectacle de la mer et de la côte le tourmentait , on croyait même entendre dans les collines voisines le bruit d'une trompette , et des plaintes sortant du tombeau d'Agrippine ; il se réfugia donc à Naples , et manda en substance au sénat :
M Qu'Agerinus , le plus fidèle affranchi de sa mère , avait été " surpris avec un fer assassin , et qu'elle avait porté la peine d'un » parricide médité. H rappelait d'anciens et nombreux griefs ; M qu'elle avait voulu s'associer à l'Empire , forcer les prétoriens ** d'obéir à une femme, et avilir de même le sénat et le peuple; M que frustrée de cet espoir, elle avait pris en haine les soldats, M le peuple et le sénat , détourné l'empereur de faire des .libéw ralités au peuple et aux troupes , et cherché à perdre des ci- M toyens illustres. Quelle peine n'avait-il pas eue â l'empêcher » d'entrer de force au sénat, et de répondre aux nations étran- » gères ? w n tombait aussi indirectement sur le règne de Claude, dont il attribuait à Agrippine toutes les horreurs , appelant sa mort un bien pour l'État ; il racontait même son naufrage. Mais qui pouvait être assez stnpide pour croire que ce fût l'effet du hasard , on qu'une femme échappée à ce danger , eût envoyé uu homme seul pour égorger l'empereur au milieu de ses gardes et de sa flotte? Aussi ce n'était pas Néron dont l'atrocité passait tous les murmures, c'était Sénèque qu'on accusait d'avoir con* sacré par un tel discours l'aveu du parricide (i iq).
Df^tails sur Néron.
Depuis long-temps Nérou (120] brûlait démener un char dans la lice, et montrait un désir non moins vil de chanter sur la harpe , durant ses repas , des chansons comiques ; il prëteudait que c'était Tu&age des rois et des généraux anciens, célébré par les poètes , et consacré à l'honneur des dieux ; qu'Apollon présidait aux chants , et que ce dieu , révéré par ses oracles , était représenté avec une harpe , non*seulement dans les villes grecques, mais dans les temples des Romains. Sénëque et Burrhus, trop faibles contre ces deux passions réunies, favorisèrent Ja moins abjecte , pour le détourner de l'autre. On fit dans la vallée Vaticane une enceinte oii il dressait des chevaux ; on n'y admit d'abord que des spectateurs choisis , mais bientôt après tout le peuple qui l'accablait d'éloges ; car l'empressement de la multitude pour les plaisirs devient ivresse quand c'est le prince qui les lui donne. Aussi cet avilissement public, bien loin de le dégoûter, comme on l'espérait, augmenta son ardeur. Croyant effacer son déshonneur en le partageant , il paya des jeunes gens nobles et pauvres pour monter sur le théâtre ; quoique morts , je ne les nomme point par respect pour leurs ancêtres : d'ailleurs la honte du vice est à celui qui le récompense au lieu de le réprimer. Il força de même, par de grands présens, des chevaliers romains connus à s'engager pour les combats de l'arène ; des présens sont un ordre , quand ils viennent de celui qui peut commander.
Cependant, pour ne pas se prostituer sur le théâtre public , il institua des jeux de la jeunesse, oii l'on s'inscrivit en foule ; ni la noblesse, ni l'âge , ni les charges qu'on avait possédées, n'empêchaient d'exercer l'art d'un histrion grec ou latin , de jouer et déchanter jusqu'aux rôles les plus indécens ; des femmes de qualité se dégradèrent même. Alors la corruption et l'infamie furent au comble, et nos mœurs déjà si dépravées furent totalement perdues par ce ramas de bateleurs. La pudeur se conserve à peine dans des professions honnêtes ; comment , dans cette joute de tous les vices , pouvait-il subsister quelque honneur , quelque modestie , quelque reste de vertu ? Enfin Néron monta lui-même sur la scène , s'étudiant à bien jouer de la harpe , et ayant pour spectateurs ses courtisans, une cohorte de soldats , des centurions , des tribuns , et Burrhus qui louait d'un air triste.
Jaloux de briller ailleurs qu*au théâtre , il marquait aussi beaucoup de goût pour les vers , rassemblant tous ceux qui avaient quelque t.ilent en ce genre. Il donnait même, en sortant
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de table, quelque temps aux philosophes, qu'il se plaisait à faire disputer ; et plusieurs , malgré la tristesse de leurs discours et de leurs visages (121) , aimaient k se montrer au milieu 'des plaisirs de la cour.
Assassinat de Pedanius Secundus,
Peu de temps après, un esclave de P^anius Secundus , gouverneur de Rome, Tassassina, parce qu'il ne pouvait en obtenir la liberté après être convenu du prix , ou qu'il trouvait en son maître le rival odieux d'une passion infime. On allait envoyer au supplice , suivant l'usage , tous les esclaves qui habitaient la maison ; le peuple prenant la défense de tant d'innocens, s'attroupa ; on craignit une sédition ; plusieurs sénateurs même se refusaient à cet excès de rigueur , mais le plus grand nombre était pour la loi. Parmi ces derniers , G. Cassius opina en cette sorte :
» Sénateurs , j'ai souvent vu proposer ici de nouvaux décrets M contre les lois et les coutumes anciennes ; je ne m'y suis point H opposé , pour n'être pas taxé d'un attachement superstitieux » à ces lois , bien persuadé néanmoins que nos pères ont en toutes H choses mieux vu que nous , et qu'en s'écartant d'eux on fera » plus mal. Je craignais aussi que trop de contradictions ne » détruisissent le peu de crédit qui me reste , et je le réservais H pour les affaires 011 l'État en aurait besoin. Cest ce qui ar- N rive aujourd'hui. Un consulaire est' assassiné par un de ses N esclaves , sans avoir été ni averti ni défendu par aucun , >• quoique le décret du-«énat , <|ui les menaçait tous de la mort, » subsistât en son entier : faites-leur grâce ; quelle personne en M place sera désormais en sûreté , puisque le gouverneur de » Rome ne l'est pas ? qui se reposera sur le nombre de ses es- » claves ? Pedanius a péri au milieu de quatre cents ; quel maître » comptera sur leurs secours ? la crainte même ne les rend pas » vigilans. L'assassin , ose-t-on dire, a vengé son injure ; tenait- » il de ses pères l'argent qu'il avait promis, ou l'esclave qu'on lui » enlevait ? En ce cas , prononçons que l'assassinat du maître » était juste. »
» Pourquoi chercher des raisons, après la décision de nos M sages ancêtres ? Mais si Ton veut en trouver , croira-t-on qu'un » esclave qui veut assassiner son maître, ne laisse échapper au- » cune parole menaçante ou téméraire ? Il a , dira-t-on , caché » son dessein et son poignard : mais comment , sans être vu , » a-t-il pu percer les gardes, ouvrir la chambre, y porter de la » lumière , enfin consommer l'assassinat ? mille indices décon- 4. «
ii4 MORCEAUX CHOISIS
>» vrent un crime aux esclaves. S'il y en a de fidèles , la crainte » des autres est notre sauve-garde ; du moins , s'il faut périr , >* notre mort sera vengée ; nos ancêtres se sont défiés des es- M claves , même lorsque naissant dans nos campagnes et nos » maisons , ils recevaient avec la vie un sentiment d'affection M pour leurs maîtres. Aujourd'hui , qu'ils sont de mille nations N différentes , d'une religion étrangère, ou même sans religion', » la crainte est l'unique frein pour cette lie de Thumanité. « Mais nous ferons périr des innocens ? et quand oa décime une » armée défaite , le sort respecte«t<Hl la valeur ? Cest une sorte n d'injustice nécessaire au bien général , que le sacrifice de » quelques têtes pour un grand exemple. »
Personne n'osa contredire Cassius en face ; mais va murmure confus lui opposait le nombre , l'âge , le sexe et l'innocence de tant de malheureux ; cependant l'avis du supplice remporta. Le peuple attroupé, armé de torches et de pierres, arrêtait l'exécution. Néron le contint par un édit, et fit garnir de soldats le chemin par oii les accusés devaient aller au supplice. Cingonius Varron avait proposé de bannir d'Italie les affranchis m^me qui s'étaient trouvés dans la maison. L'empereur ne voulut pas outrer la rigueur d'une loi qu« la pitié n'avait osé adoucir.
Mort de Burrhus ; entrwue </e Sénhque et dç Néron,
Les maux publics empiraient , et les remèdes dinadnuaient. Burrhus mourut alors , soit de maladie , soit de poison. Quelques uns le croyaient mort de maladie, parce qu'il avait été suffoqué d'une enflure à la gorge ; la plupart disaient que Néron , sous prétexte de le guérir , lui avait fait frotter le palais d'une drogue empoisonnée; que Burrhus s'en aperçut, et que l'empereur l'étant venu voir, il détourna les yeux avec cette seule réponse. Je suis bien (122). Il fut très-regretté , tant pour sa vertu qu'à cause des deux successeurs que Néron lui donna dans le coin*, mandement des prétoriens ; Fenius Rufus , d'une probité sans vigueur , et Tigellinus souillé de crimes et d'adultères. Le premier, intendant des vivres , sans part dans les profits, avait pour lui la faveur publique ; le second , son impudicité et son infamie. Ils furent ce que leurs mœurs annonçaient (i23). Tigellinus eut la confiance du tyran dont il servait les débauches , Rufus l'es-» time du peuple et des soldats , par oii il déplut à Néron.
La mort de Burrhus fit perdre k Sénèque son crédit; les gens de bien , réduits à un chef, n'eurent plus le même appui (124) , et Néron leur préférait les scélérats (i25). Ils chargeaient Sénèque d'accusations; d'accumuler des richesses énormes pour un
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particulier, de se faire un parti , de surpasser l'empereur même en magnificence et en recherche dans ses maisons de campagne et dans ses jardins ; « qu'il était jaloux de passer seul pour élo- » quent ; et faisait plus souvent des vers depuis que Néron les » aimait; qu'ennemi déclaré des plaisirs du prince, il rabaissait » son adresse k mener un cbar, et se moquait de sa voix quand M il chantait; qu'il était temps qu'on cessât de lui attribuer tout H ce qui se faisait de louable (136) ; que Néron n'était plus un » enfant , mais dans la force de la jeunesse ; qu'il secouât donc » le joug de son maître , n'ajant de leçons à prendre que de ses »» aïeux (127). »
Sénëque, averti de ces accusations par des courtisans à qui il restait quelque probité , et par le refroidissement de l'empereur, demanda audience , et l'ayant obtenue , parla ainsi : » Il y a >» quatorze ans , César, que je suis attaché à votre personne , et » huit que vous régnes. Dans cet intervalle , vous m'aves telle- » ment comblé d'honneurs et de biens , qu'il ne manque k mon N bonheur que d'avoir des bornes. Je vous rappellerai d'illustres » exemples , trop grands pour moi , mais faits pour vous. Au- H guste, votre bisaïeul , permit à Agrippa de se retirer à Mity- •* lëne, et k Mécène, de vivre seul et comme étranger dans H Kome ; l'un , compagnon de ses victoires , et l'autre , de ses » soins pénibles dans le gouvernement , avaient reçu des récora- » penses considérables sans doute , matis bien méritées. Quel a N pu être en moi l'objet de vos dons , que des talens exercés » pour ainsi dire a l'ombre? Je leur dois l'honneur d'avoir en » quelque part à votre éducation , récompense aa-dessus de mon » mérite. Vous y avet joint la faveur la plus flatteuse et des » richesses immenses; anssi me dis-je à moi-même : Homme » nouveau comme je le suis, sorti de Tordre dçs chevaliers et n du fond d'une province - , devrais-je être un des premiers de » Rome, et à côté des citoyens illustrés par leur noblesse? Ou » est cette philosophie qui se contente de peu ? est-ce elle qui » construit de si beaux jardins , habite de si agréables maisQns , « possède de si grandes terres , et fait un si vaste commerce?
H. Un seul motif m'excuse ; je n'ai pas dû résistera vos dotts. M Mais nous avons tous deux comblé la mesure , vous , de ce »» qu'un prince peut donner à son ami , moi., 4e ce qu'un ami » peut recevoir d'un prince. L'excès irriterait l'envie ; elle fjte n peut , comme tout ce qui est mortel , atteindre jusqu'à vont ; » mais elle me menace , m'avertit ae songer à moi. Comité un » soldat ou un voyageur fatigué demandent du soulage* . » ment (128) , ainsi, dans ce voyage de la vie^ incapable par ' ScnÀqar était né à Cordoiie eo Espagne.
Ti6 MORCEAUX CHOISIS
>» mon âge des moindres soios , et accable de mes richesses , » j'implore votre secours. Faites gouverner mon bien par vos » intendans y et regardez-le comme à vous. Sans me réduire à n Tindigence , j'abandonnerai ce superflu qui m'importune (i 29), » et mon esprit profitera du temps que je donnais à des jardins » et à des maisons. Vos talens et l'expérience d'un long règne H vous sufibent ; souffrez que vos vieux amis se reposent. Ce sera >» pour vous une nouvelle gloire d'avoir élevé des hommes qui » sauront soutenir la médiocrité. »
Néron fit k peu près cette réponse : « Si je réplique sur le
w champ à ce discours médité , c'est d'abord à vous que je le
» dois ; préparé ou non , j*ai appris de vous à parler facilement.
» Agrippa et Mécène , après de longs travaux , obtinrent d'An-
» guste leur retraite ; mais l'âge de ce prince justifiait tout ce
» qu'il pouvait faire à leur égard. Cependant il n'ôta ni à l'un
M ni à l'autre ce qu'il leur avait donné. Ils avaient couru avec
» Auguste les dangers de la guerre durant sa jeunesse ; votre
» bras m'aurait servi de même , si j'avais pris les armes ; mais
» vous avez éclairé mon enfance et ma jeunesse de vos avis et de
M vos lumières ; c'est tout ce que les circonstances demandaient
w de vous. Je jouirai toute ma vie de vos bienfaits ; ce que vou9
w tenez de moi, vos jardins, vos biens, vos maisons, tout est
» sujet aux coups du sort ; et quelque riche que vous paraissiez ,
M combien d'hommes l'ont été davantage dont le mérite n'ap-
» prochait pas du vôtre ? J'ai honte que des affranchis vous
n surpasent en opulence , et que le premier des citoyens dans
H ma faveur ne le soit pas aussi par sa fortune.
n Mais vous êtes aussi dans la force de l'âge , capable de ser-
M vices , digne de récompenses , et je ne fais que commencer à
» régner. Me croiriez-vous inférieur à Claude (i3o), et vous k
n ce Yitellius qu'il a fait trois fois consul ? Ma libéralité même
» ne peut accumuler sur vous ce que Yolusius a su amasser par
» une longue épargne. D'ailleurs , si la jeunesse m'égare , vous
M me remettrez dans la route , et fortifierez par vos conseils les
M lumières que je tiens de vous. On ne parlera ni de votre mo-
M dération , si vous renoncez à vos biens, ni de votre retraite ,
» si vous m'abandonnez ; on craindra et l'on décriera ma cruauté
>• et mon avarice. Et quand on louerait votre philosophie ,
» est-il digne d'un sage de chercher la gloire en avilissant son
» ami? w A ces discours, Néron ajouta les embrassemens les
plus tendres , cachant sa haine par caractère et par habitude ,
sous des caresses perfides. Sénèque le remercia ; c'est par là
qu'on finit toujours avec un maître (i 3 1). Il renonça à toutes
les marques de sa faveur, écarta sa cour, son cortège, et se
montrait peu, comme retenu chez lui par la maladie ou par l'étude.