‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 19 sur 158 · DISCOURS DE THRASEA CONTRE TIMARCHUS · texte numérisé non relu

DISCOURS DE THRASEA CONTRE TIMARCHUS

Ju*EXPÉRiENCE nous apprend , sénateurs , que les gens de bien savent tirer des fautes d'antrui de sages lois et de bons exemples. La loi Cincia est née de la licence des orateurs; la loi Julia , de la brigue des candidats ; la loi Calpurtaia , de » l'aTarice des juges ; car le délit précède la punition , et Ton ne t> se corrige qu'après une faute. Opposons donc à ce nouvel u orgueil des provinces une résolution digne de la sagesse et de » la vigueur romaine; nos alliés, sans perdre notre protection, » apprendront que chacun de nous a pour juges ses seuls con- »» citoyens.

» Autrefois on envoyait non-seulement un consul , un pré* teur, mais de simples particuliers , pour visiter les provinces et nous rendre compte de leur fidélité ; elles redoutaient ce rapport. Aujourd'hui nous les flattons, nous les caressons; » leur volonté dicte nos accusations ou nos remercimens. Que •» les accusations leur restent comme une faible marque de leur » crédit ; mais réprimons les louanges fausses et bassement exprimées, comme nous ferions la cruauté ou l'injustice. » On a plus souvent tort en obligeant qu'en offensant lé peuple; il déteste même quelques vertus, la sévérité inflexible, la fermeté inexorable k la faveur. Aussi nos magistrats , d'abord irréprochables, fléchissent à la fin , ambitionnant les suffrages comme des candidats ; qu'on anéantisse ces suffrages ^ les gouverneurs seront plus justes et plus fermes ; raccusaticm de péculat a mis un frein à l'avarice ; la suppression de ces u actions de grâces en mettra un à l'ambition. »

Conjuration de Pison , et supplice des conjurés.

L'année des consuls Nerva et Vestinus vit paître et grossir tm peu de temps une conjuration , 011 des sénateurs , des chevaliers, des soldats , et jusqu'à des femmes, entrèrent k l'envi , par haine pour l'empereur, et par intérêt pour Pison. Issu de la maison Caipurnia , et tenant , du côté paternel , à un grand nombre de

' Le Crétoi* Timarchus «^tait accote d'aToir dit qa'U âéptnéMii de lai de faire rendre grice par le «enat aux goaTeraetin romains de 111e de Oète.

ii8 xMORCEAUX CHOISIS

familles illustres, Pison , par des qualités réelles ou apparentes , s'était fait un nom parmi le peuple. Servant les citoyens de son éloquence , libéral envers ses amis , honnête et affable pour les indifférens même, il possédait jusqu'aux dons du hasard, une figure agréable et une taille avantageuse ; mais , déréglé dans ses mœurs et dans ses plaisirs , il s'abandonnait à la mollesse , à la dépense , et quelquefois au lure. Il n'en était que plus cher à la multitude , à qui la douceur du vice fait haïr un maître austère et rigoureux.

Ce ne fut point l'ambition du chef qui donna naissance à la conjuration ; il est même difficile de démêler, parmi tant de complices , le premier instigateur. Les plus ardens , à en juger par leur mort courageuse, furent Subrius Flavius, tribun d'une cohorte prétorienne, et Sulpicius Asper, centurion; le poète Lucain , et Plautius Lateranus , consul désigné , s'y portèrent avec une haine violente ; Lucain, par ressentiment contre Néron, qui le privait de sa gloire de poète (i 32),. lui défendant , par jalousie, de publier ses vers; Lateranus, sans motif de vengeance, mais par amour pour l'État. Les sénateurs Flavius Scevinus et Afranius Quintianus entrèrent les premiers dans ce terrible complot , contre l'idée qu'on avait d'eux: car Scevinus, énervé par le luxe, était comme engourdi dans le sommeil. Quintianus , livré à des débauches infômes , et déchiré par Néron dans une satire , cherchait à se venger.

Les discours qu'ils tenaient entre eux et leurs amis sur les crimes de Néron, sur la chute prochaine de l'Empire, ^et la nécessité de faire un choix pour le relever, attirèrent bientôt Tullius Séaécion, Cervarius Proculus, Yulcatius Araticus, Julius Tigurinus, Munatius Gratus, Antonius Natalis, Martius Festus, chevaliers romains. Sénécion s'exposait le plus , comme courtisan de. l'empereur, et feignant encore de l'aimer ; Natalis était le confident de Pison : l'espérance d'un changement animait les antres. Outre Subrius et Sulpicius^ que j'ai nommés, d'autres hommes de guerre s'y joignirent , Granius Silvanus et Statius Proximus , tribuns des cohortes prétoriennes ; Maximus Scaurus etPaulus Venetus, centurions. Mais les conjurés mettaient leur principale force dans Fenius Rufus , préfet du prétoire , qui jouissait de l'estime publique ; TigelHnus , plus cher à l'empereur par sa cruauté et ses débauches , le noircissait auprès de Néron , à qui même il le faisait craindre , comme ayant été famant d'Agrippine , et désirant de la venger. Assurés d'un tel complice par sa propre bouche, les conjurés pensèrent au temps et au lieu de l'exécution. On assurait que Subrius Flavius s'était offert de poignarder Néron lorsqu'il chanterait sur le théâtre ,

oa lorsqu*ajraat mis le feu au palais , il courrait la nuît tans gardes. Ici la facilité de l'égorger sans témoins , la au contraire l'honneur d'en avoir un grand nombre, agitaient cette Ame courageuse ; mais le désir de l'impunité l'arrêtait ; obstacle éter* nel des grandes entreprises.

Tandis que les conjurés flottaient dé l'espérance à la crainte» une femme nommée Épicharis , jusqu'alors peu honnête , inètiruite , on ne sait par qttel mojen , les encourage et les presse ; lassé de leurs lenteurs , et se trouvant en Campanie , elle tâche d'ébranlef et d'attirer les commandàns de la flotte de Misëne. Le chiliarque Yolusius Procnlus , l'un des assassins d'Agripptne» ne se trouvait pas asset payé d'un si grand forfait. Connu d'Épîcfaaris , ou lié ^récemment avec elle , il se plaignit d'avoir ëenrt Néron en pure perte , et parut disposé à s'en venger dans Too^ casion. Épicharis se flatta de le gagner, et plusieurs antres avec lui ; la flotte oflrait des occasions fréquentes et favorables , parce que Néron aimait à se jiromener en mer pt^ de Pounoles et de Misëne. Épicharis s'ouvre donc k Proctiliis , lui rappelle tous les crimes de l'empereur , lui dit que le sénat pensait à délivrer l'État de ce monstre ; qu'on lui demandait son secours et ses ^m braves soldats , et qu'il en sertît digaettiimt récompensé. Elle lui cacha cependant les notas des conjurés ; ce qui rendit inutile la délation dé ProCnlus , quoiqu'il eût rérélé à Néron tont ee qu'il' savait. Épicharis arrêtée, et confrontée à un accusattat sans témoins, le confondit aisément. Néron la fit pourtant mettre en prison , soupçonnant qu'on lui disait vrai , quoique saàt preuves.

Les conjurés, craignant d'êtire trahis, furent d'avis de te hâter, et d'aUer k Baies tner l'empereur , qui , attiré par k beauté du lieu , y venait souvent, chet Pison , manger et se baigner , sans gardes et débarrassé de sa grandeur. Pison s'y opposa , sous prétexte qu'il serait odieux de violer l'hospitalité pal* le meurtre même d'un tyran ; qu'il était pins honorable de rendre ce service à l'État au milieu de Rome , soit en public , soit dans cet infâme palais bâti des dépouilles des citoyens. Mais sa vraie raison était la Crainte que Lucius Silanns, d'une naît* sance illustre , élevé par C. Cassius dans les plus hantes prétentions , ne s'emparât de l'Empire, porté par tous ceux qui n'auraient point trempé ^ans la conjuration , ou à qui l'assastiiMit de Néron inspirerait àe l'horreur. Pison appréhendait ansti , dirait-on , que le consul Vestinus , hotntne ardent , ne criât à la liberté , ou ne choisit quelque autre pour lui donner l'Empire ; aussi n'était-il instruit de rien ; mais Néron , qui le haïssait , saisit ce prétexte pour le perdre.

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