‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 24 sur 158 · PORTRAIT D'HELVIDIUS PRISCUS · texte numérisé non relu

PORTRAIT D'HELVIDIUS PRISCUS

GENDRE DE THRASEA.

XiELViDius avait des sa première jeunesse cultivé ses rares talent par des études profondes, non pour voiler comme tant d'autres son oisiveté du titre de sage , mais pour servir courageusement l'Etat dans les temps malheureux. Il embrassa cette secte de philosophes qui ne voient de bon que ce qui est honnête, de

» Frère de Yespasien , que Viielliiis •▼ait fait mourir.

maaTais que ce qui est honteux , et pour qui le pouvoir ^ la naissance , tout ce qui est hors de Thomme , ne sont ni bien ni mal. A peine sorti de la questure, et choisi par Thrasea pour gendre , il puisa surtout l'esprit de liberté dans les mœurs de son beau-pere (167). Citoyen, sénateur, époux, gendre, ami, fidèle à tous les devoirs , méprisant les richesses , inflexible dans le bien , et inaccessible à la crainte , on l'accusait de trop aimer la gloire ; car cette passion est la dernière qui s'éteint chez les sages mêmes.

Dispute d'Helvidius et de Marcellus,

L'avis d'une députation à Yespasien excita une vive querelle

entre Helvidius et Marcellus '.^elvidius voulait que les députés

fussent élus , sous serment , par des magistrats ; Marcellus , qu'on

les tirât au sort ; et c'était l'avis du consul désigné. Marcellus

insistait vivement , craignant la honte d'être rejeté si l'on faisait

une élection. La dispute s'cchauffaut peu à peu , finit par des

harangues violentes. « Pourquoi, disait Helvidius , ce Marcellus

n si éloquent et si riche redoute-t-il le jugement des magis-

n trats, sinon par le remords de ses forfaits? Le sort ne pro-

» nonce point sur les mœurs ; c'est le suffrage et l'estime du

n sénat qui apprécient la conduite et la renommée. Le bien de

» l'État , l'honneur de Yespasien , exigent pour députés les plus

» honnêtes sénateurs, les plus propres à lui parler de vertu. Il

» fut l'ami de Thrasea , de Soranus, de Sentius : si l'on épargne

» leurs accusateurs, au moins qu'on ne les lui montre pas. Le

» sénat lui désignera par ce jugement ceux qu'il doit estimer ou

» craiudf-e. Des amis vertueux sont la vraie caution d'un bon

» gouvernement. Que Marcellus se contente d'avoir fait égorger

» par Néron tant d'hommes de bien. Impuni et même récom-

» pensé , qu'il laisse Yespasien aux honnêtes gens. »

Marcellus répondit : « Qu'on attaquait l'avis du consul et non » le sien ; que l'usage étant de tirer an sort les députés pour >« arrêter les intrigues et les haines, rien n'obligeait de l'abolir, » ni d'outrager personne pour honorer l'empereur; que tons M étaient propres à cet hommage , excepte ceux dont la violence » pouvait irriter le nouveau prince, encore inquiet et attentif à u tous les discours , à tous les usages; qu'il se souvenait du temps » oii il était né, et de la forme de gouvernement instituée par >» ses ancêtres , admirait le passé , se soumettait au présent, dé- » sirait de bons princes, et tolérait les autres; que le sénat, et' i> non pas lui , avait condamné Thrasea ; que ces sacrifices étaient

* Arcusatear de Thrasea.

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» les jeux de Nëron , dont l'amitië lui était à charge comme

» Texil aux proscrits; qulfelvidius égalât par son courage et sa

» fermeté les Caton et les Brutus ; que pour lui il n'était qu'un

» membre de ce sénat , jadis esclave ; qn'il conseillait pourtant

» à Helvidius de ne pas parler trop haut et trop en maître à

» Vespasien , vieux , triomphant , et père de deux jeunes princes ;

» que les méchans empereurs aimaient le pouvoir arbitraire , et

» les meilleurs une liberté mesurée. >»

Discours de Montanus au sénat pour accuser Régulus,

Curtius Montanus accusa Régulus d'avoir donné de l'argent pour assassiner Pison après Galba : « Néron , dit-il , n'a point » exigé de vous cette barbarie pour vous laisser la vie ou vos » dignités ; passons cette défense à ceux qui n'ont pu se sauver » qu'en perdant les autres : un tyran mort n'avait rien à désirer » ni à craindre de vous. Les méchans, même sans réussir, trou- » vent des imitateurs ; que sera-ce s'ils sont puissans et accré— » dites? Croyez-vous, sénateurs, que Néron soit le dernier de » vos maîtres? Ceux qui avaient échappé à Tibère et à Caïus se » flattaient de même ; leur successeur a été plus infâme et plus » barbare. L'âge et la modération de Vespasien nous rassurent ; » maislesexemplessubsistentpluslong-tempsquelesmœurs(i68). » La langueur nous a énervés ; nous ne sommes plus ce sénat » qui , après s'être défait de Néron, condamnait seê ministres et » les délateurs à la mort. Le meilleur jour, après la tyran- » nie (169), c'est le premier. »

Discours du général romain f^ocula à ses soldais, qui voulaient

se retirer en présence de F ennemi.

Jamais , en vous parlant, je n'ai été plus inquiet snr votre sort, et plus tranquille sur le mien. J'apprends sans peine qae vous me destines la mort ; elle finira mes maux i mais je suis honteux et consterné pour vous , qui n'aves pas même ici un ennemi à combattre; c'est un Qassicus qui espère vous armer contre le peuple romain, et vous attacher, par un noble serment, à l'empire des Gaulois.

Si la fortune et le courage nous manquent à ce point, oublierons-nous aussi l'exemple de nos ancêtres 7 Combien de fois les légions romaines ont-elles préféré la mort à l'abandon de leur poste ? Nos alliés mêmes , excités seulement par le tèle et pnr l'honneur , ont péri , eux , leurs femmes , lenn enfans , sons les ruines de leurs villes embrasées ; des légions romaines, inaccessibles à la terreur et aux promesses , soutiennent ailleurs , en ce

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moment ^ un siège et la famine. Nous avons des armes , des honunes , un camp fortement retranché , des blés et des vivres pouf une longue guerre. On vous a même donné des gratifications ; qu'elles viennent , à votre gré , de Yespasien ou de Yitellius , du moins vous les tenez d'un empereur romain.

Tant de fois vainqueurs de l'ennemi , tant de fois triomphans, vous senes même des lâches en redoutant le combat ; mais , fortifiés comme vous l'êtes , vous pouvez attendre que les provinces voisines envoient une armée à votre secours? Voulez- vous un autre générai? choisissez- le parmi les lieutenans, les tribuns , les centurions, les soldats même ; mais que l'univers ne voie point avec étonnement l'Italie menacée par un Civilîs et un Gassicus , quoique défendue par vous. Attaquerez-vous donc la patrie , si les Gaulois et les Germains vous mènent k Rome ? Je n'envisage ce forfait qu'avec horreur. Recevrez- vous le signal d'un Balave ? serez - vous la recrue des troupes germaniques ? Qu'attendrez-vous de votre crime, quand vous aurez en tête des légions romaines ? Deux fois déserteurs , deux fois traîtres , vous allez errer sous la foudre céleste , entre vos anciens et vos nouveaux sermens.

Bienfaisant et puissant Jupiter, que, durant huit cent vingt ans , nous avons tant honoré dans nos -triomphes ; et vous , Romulus , père de notre patrie , si vous voulez qu'un autre que n^oi maintienne cette armée dans la fidélité et dans l'honneur, au moins ne souffrez pas qu'un Tutor , un Classicns la déslio* norent ! Accordez aux soldats romains , ou l'innocence , oa «m prompt et salutaire repentir.

Discours ifun député des Ténectères *, aux habitons de

Cologne.

Nous vous félicitons d'être enfin libres avec nous. Jusqn'ici les Romains , pour nous écarter les uns des autres , nouf avaient fermé les fleuves, les terres-, et^ pour ainsi dire, le ciel même , ou , ce qui est plus honteux à des nations guerriëret , nous ne pouvions nous voir que sans armes , presque nus , 4vec des gardes , et à prix d'argent. Mais pour rendre notre alliance éternelle , abattez les murs de G>logne , ces monupieus d'escla* vage ; les bêtes féroces même perdent leur courage , si on |ef emprisonne ; massacrez les Romains dans tout votre pays ; )a liberté ne souffre point de maitres auprès d'elle. Osons, coinme nos ancêtres , habiter également les deux bords du Rhin. La nature , qui a donné à tous les hommes la vie et U rnjsiëre ,

' Nation gerfDaniqne , toit hi« da Rbhi.

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offre toute la terre aux gens de cœur. Reprenez les mœurs de vos pères , et renoncez à ces plaisirs qui vous ont plus soumis aux Romains que leurs armes : rétablis ainsi , et abjurant sincèrement l'esclavage , vous serez nos égaux, et commanderez k d'autres.

Discours de Cérialis , général romain , aux ambassadeurs des

ennemis»

Peu exercé dans l'éloquence , je ne vous ai fait connaître que par les armes la valeur du peuple romain ; mais puisque^les paroles ont tant d'effet sur vous, puisque vous jugez des biens et des maux par les seuls discours des séditieux , je vais vous dire en peu de mots ce qui vous importe plus qu'à moi , la guerre étant finie.

Les généraux romains sont entrés dans votre pays , non pour l'envahir , mais à la prière de vos ancêtres , las de leurs funestes divisions, et du secours même des Germains , qui opprimaient également leurs ennemis et leurs alliés. Croyez-vous être plus chers à Gvilis et aux Bataves , que vos pères ne l'ont été aux leurs ?

Le même appât attirera toujours les Germains dans les Gaules, la cupidité , l'avarice , le désir d'une autre habitation ; ils quittent leurs marais et leurs déserts pour se rendre maîtres de votre beau pays et de vous-mêmes. Le nom spécievfx de liberté n'est que leur prétexte ; c'est toujours ce mot qu'on répète quand on veut asservir et dominer.

La Gaule n'a eu que des tyrans et des guerres, jusqu'au moment 011 elle a reçu nos lois. Bravés tant de fois par vous, nous n'avons exigé, comme vainqueurs, que ce qu'il fallait pour vous maintenir en paix ; nulle part , en effet , il n'y a de paix sans armée , d'armée sans solde , de solde sans tribut. Tout le reste est commun entre nous. Souvent vous commandez nos légions ; vous gouvernez ces provinces et les autres. Rien n'est réservé pour nous, fermé pour vous. Quoiqu'éloignés , vous jouissez avec nous des bons princes ; les mauvais ne pèsent que sur ceux qui les approchent. D'ailleurs, le luxe et l'avarice d'un maître est un mal qu'il faut souiOfrir , comme la stérilité , les orages et les autres fléaux de la nature.

Tant qu'il y aura des hommes , il y aura des vices ; mais le vice ne dure pas toujours ; le bien succède , et le répare. Huit cents ans de travaux et de victoires ont formé la grande masse de notre Empire; elle écraserait ceux qui la renverseraient. Aimez donc Rome , et conservez la paix, ce bien commun des

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vainqueurs et des vaincus : éclairés par votre destin et par le nôtre , vous préférerez à une révolte funeste une soumission tranquille.

Prétendu miracle de Vespcisien.

Pendant le séjour de Yespasien à Alexandrie , un homme du peuple , connu pour aveugle , se jeite , en gémissant , à ses ge* noux ; et , par l'inspiration , disait-il , dn dieu Sérapis , le plus révéré de cette nation superstitieuse , il supplie l'empereur de lui rendre la vue , en lui frottant de salive les joues et les yeux. Un autre , inspiré de même , et perclus de la main , conjure Yespasien de marcher dessus. D'abord il ne les écoute pas , et se moque d'eux : ces malheureux insistant , d'un côté il craint de se rendre ridicule , de l'autre y leurs instances et la flatterie des courtisans l'encouragent. Enfin il demande aux médecins si cet aveugle et ce paralytique peuvent être guéris par des hommes; ils répondent vaguement, que l'un est encore susceptible du sentiment de lumière , si l'on détruit les obstacles qui l'en privent ; qu'une force salutaire peut rendre à l'autre l'usage de sa main ; et que peut-être les dieux ont destiné l'empereur à être l'instrument de ce prodige ; que la gloire de réussir sera pour lui y et le ridicule d'échouer , pour ces misérables. Yespasien ne balance plus , et croit tout possible à sa fortune : d'un visage serein, et en présence d'une multitude attentive, il fait ce qu'oQ lui demande; aussitôt la main reprend ses fonctions, et l'aveugle revoit la lumière. Les témoins de ce fait l'attestent encore, quoiqu'ils n'aient plus d'intérêt à rien déguiser.

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