‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 23 sur 158 · MORT D'OTHON · texte numérisé non relu

MORT D'OTHON

V^THON ' , décidé sur son sort, attendait la nouvelle du combat sans la craindre. Les premiers bruits le préparent à son malheur ; bientôt les fuyards le lui apprennent. L'ardeur des soldats prévint Be$ discours ; ils l'exhortèrent à ne point perdre courage, se trouvant encore la force de tout oser et de tout souffrir. Ce n'était point flatterie; animés, comme par instinct, à défier la fortune , ils brûlaient avec fureur de combattre. Les plus proches embrassaient ses genoux ; les plus éloignés lui tendaient les mains. Plotius Firmus , capitaine des gardes, se distingua. «« Il supplia le M prince de ne pas abandonner une armée fidèle et qui l'avait » bien servi ; il lui dit qu'il y avait plus de courage à supporter » l'adversité qu'à y succomber ; que le désespoir , dans le mal- >» heur , était la fin des lâches , et l'espérance la ressource des » grandes âmes. » Pendant ce discours , Othon , attendrissant et affermissant tour à tour ses regards , excitait des cris de joie ou des gémissemens. Non-seulement les prétoriens , ses propres soldats , mais d'autres , arrivés de Mésie , l'assuraient que l'armée qui les suivait avait la même ardeur , et que ses légions étaient déjà dans Aquilée. On s'attendait à voir reuou-

' Vilellius, qui disputait TEmpire àOtbon, sncceueur de Galba, vca«ic de livrer bataille aux généraux dH>tlioii , et les avait défaits.

DE TACITE. i4i

vêler une guerre longue , cruelle , funeste aux vaincus et aux vainqueurs ; mais Othon avait résolu de la terminer.

« Exposer plus long-temps , leur dit-il , votre zële et votre » courage , ce serait mettre un trop grand prix à ma vie. Plus » vous me montrez d'espérance, si je veux vivre, plus ma mort w sera belle. Nous nous sommes éprouvés la fortune et moi ; et » ne croyez pas qijie cette épreuve ait trop peu duré ; il n'en n était que plus difficile d'user modérément d'un bien que je » m'attendais à perdre. C'est Yitellius qui a commencé la guerre M civile ; c'est la première fois que nous combattons pour l'Em* » pire ; ce sera la dernière : donnons à l'univers cet exemple ; » que la postérité juge par-là d'Othon. Yitellius jouira de son » frère , de son épouse , de ses enfans. Pour moi , je n'ai besoin » ni de consolation , ni de vengeance. D'autres princes auront » régné plus long-temps ; aucun n'aura mieux fini. Pourrais-je M voir une si brillante armée , l'élite de la jeunesse romaine , M immolée de nouveau et enlevée à la république? J'emporte en N mourant l'espérance que vous m'auriez sacrifié vos jours (i6o). » Mais vivez, et ne nous opposons plus, moi à votre conserva- M tion, vous à mon courage. C'est une espèce de lâcheté que de » parler long-temps de sa mort. Jugez, puisque je ne me plains » de personne , si je suis résolu de finir; car c'est quand on veut M vivre qu'on se plaint des dieux ou des hommes. »

Après ce discours, il entretint avec douceur ses officiers, chacun selon sa dignité et son âge, ordonna aux plus jeunes, et conjura les vieillards de le quitter promptement pour ne point aigrir le vainqueur : sa tranquillité et sa fermeté leur reprochaient des larmes inutiles ; il leur fit donner des vaisseaux et des voitures pour leur retraite ; brûla des écrits injurieux à Yitellius ou flatteurs pour lui ; distribua de l'argent , mais sans profusion , comme s'il n'eût pas résolu de mourir. Consolant ensuite Salvius Cocceianus, fils de son frère, dont l'extrême jeunesse laissait voir sa douleur et sa crainte , il loua l'une et lui reprocha l'autre, w Croyez-vous (i6i) , lui dit-il , que Yitellius , dont j'ai conservé M toute la famille , soit assez ingrat et assez cruel pour ne pas » vous épargner? Ma prompte mort adoucira le vainqueur. Ce n n'est point en désespéré, c'est à la tête d'une armée qui veut M combattre que j'épargne à la république le coup mortel. La » gloire de mon nom suffit à mes descendans et à moi. J'ai «I porté dans une famille peu ancienne la couronne des Jules , » des Claudes et des Servius. Supporlez-donc la vie avec courage M et n'oubliez jamais que vous fûtes neveu d'Othon , mais sans n trop vous en souvenir (162.) »

S'étant retiré après ce discours , il se fit apporter deux poi-

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gnards, les essaya, en mit un sous son chevet. Assuré du départ de ses amis , il passa une nuit tranquille ; on assure même qu'il dormit. A la pointe du jour il se perça le cœur. On hâta ses funérailles ; il l'avait demandé instamment , craignant que l'etmemi ne coupât et n'insultât sa tête. Les prétoriens portèrent son corps , le louaient en pleurant , baisaient sa blessure et ses mains. Quelques soldats se tuèrent au pied du bûcher, non par repentir ou par crainte, mais pour partager la mort glorieuse d'un prince qu'ils aimaient. Plusieurs les imitèrent à Bedriaque, à Plaisance, et dans les autres armées. On lui éleva un tombeau simple et durable (i63).

Discours de Mucien à Vespasien y pour Vengagtr à enlever

l'Empire à f^itelUus.

Yespasien , tremblant et irrésolu, était ranimé par ses lieute* nans et Ses amis ; Mucien , après plusieurs entretiens particuliers, lui parla ainsi publiquement : « Quand on forme une grande » entreprise, on doit voir si elle est utile à l'État, glorieuse M pour jsoi , d'une exécution prompte ou du moins^facile ; et de w plus , si celui qui la conseille s'expose ; enfin , pour qui sera » la gloire du succès. Yespasien, après les dieux , l'Empire est » entre vos mains ; je vous y appelle pour le salut de l'Etal et n pour votre élévation. Ne craignez pas ici l'ombre de flatterie ; » il y a presque du déshonneur à être élu après Vitellius '. » Nous n'avons à combattre ni le génie perçant d'Auguste , ni » la vieillesse rusée de Tibère , ni les maisons de Caïus , de M Claude et de Néron, affermies sur le trône; vous avez cédé M même aux images de Galba ; ce serait une lâcheté de rester » endormi plus long-temps , et de laisser l'État se perdre et s'a— w vilir, quand l'esclavage serait aussi sûr que honteux. Le temps » n'est plus oii vous n'étiez que suspect d'aspirer an trône (i64) ; M sauvez-vous donc en y montant. Corbulon ' n'a-t-il pas été ** égorgé (i65) ? Son origine , je l'avoue, était plus illustre qu% »> la nôtre; mais Néron était aussi fort au-dessus de Vitellius M par la naissance. On est assez grand pour ceux dont on est >» craint. Yitellius , élevé par haine pour Galba , sans mérite et >» sans services , sait par lui-même que l'armée peut élire un u empereur. Il a fait regretter et célébrer cet Othon que son M lâche désespoir a perdu, et non l'habileté ou les troupes de

' Vitellias ▼enaic de incceder à Oihon, à qui il aYait enleva PEImpîre, comme Othon Tavait enlevé à Galba.

' Fameux gênerai romain qne Néron fit mourir par la jalousie et {a crainte qac lai inspirait son mérite.

N ion rival. En dispersant les légions, en désarmant les co- » hortesy il jette tous les jours de nouvelles semences de guerre. » Ce qui reste à ses troupes d'ardeur et d'audace , l'ivrognerie y u la débauche et son exemple l'anéantissent. Yous commandes » à neuf légions entières de Syrie, de Judée et d'Egypte ^ » qu'aucun combat n'a détruites, qu'aucune dissension n'a cor- » rompues ; à des soldats bien disciplinés , et vainqueurs dans » les guerres étrangères; vous avez des flottes, une cavalerie , » des cohortes redoutables , des rois alliés et fidèles, et, avant » tout, votre expérience. \

» Je ne demande rien pour moi , que de n'être pas mis après » Yalens et Céciua^; mais, sans craindre en M'ucien un rival, N ne dédaignez «pas de vous l'associer. Je vous préfère à moi , » moi à Vitellius. Yotre maison est illustrée par des triomphes; » vous avez deux fils , dont l'un est déjà capable de régner, et M s'est distingué en Germanie dès sa première campagne. Il » serait absurde de ne pas céder l'Empire à celui dont j^adop* » terais le fils, si je régnais. Au reste, nous ne partagerons pas » également les succès et les revers ; si nous sommes vainqueurs , » j'aurai la fortune que vous me laisserez; le péril et le malheur N seront pour vous comme pour moi. Faites plus, commandes » ici l'armée, et laissez-moi les risques de la guerre et des corn- » bats. Supérieurs par la discipline aux vainqueurs , que la » désobéissance et l'orgueil ont énervés, la colère , la haine et la » vengeance animent les vaincus *. La guerre même rouvrira » et envenimera les plaies mal fermées du parti victorieux. Je >» ne compte pas moins sur l'indolence , l'ineptie et la cruauté >• de Yitellius, que sur votre vigilance, votre économie et votre » sagesse. La guerre est d'ailleurs plus sûre pour nous que la » paix; car on est déjà rebelle quand on délibère. »

iMORT DE VITELLIUS.

Y iTELLius, voyant Rome prise, se fait porter en chaise par les derrières du palais chez sa femme , sur le mont Aventin , dans le dessein de s'enfuir à Terracine vers son frère et ses cohortes , s'il pouvait encore se cacher un jour. Bientôt , par l'effet naturel

' G«ii«ram de Vitellius.

* Il parle des uoupes d^Olhon , qui , après lear défaite , «Taient passcf an service de Vespasiei^.

de la crainte, inquiet, effrayé de tout, il se repent du parti qu'il a pris, revient au palais, et n y voit qu'an vaste désert ; les moindres esclaves avaient disparu , ou l'évitaient. La solitude et le silence l'épouvantent. Il ouvre les lieux fermés, et frissonne quand il se voit seul. Las enfin d'errer misérablement , il se cache dans un réduit sale, d'oii il est arraché par Julius Placidus , tribun de cohorte. On le traîne honteusement en spectacle , les habits déchirés , les mains liées derrière le dos ; plusieurs l'insultent ; personne ne pleure ; l'ignominie de sa mort étouffait la pitié. On le force avec la pointe des épées de lever la lete , et de l'offrir aux outrages , de voir ses statues renversées , la tribune aux harangues , le lieu du meurtre de Galba. On le pousse enfin jusqu'aux Gémonies , où il avait fait jeter le corps de Flavius Sabinus ^ Il ne montra de courage que par ce seul^ mot au tribun qui l'insultait : Tai pourtant été ton empereur. Enfin il tomba percé de coups , et la populace le déchira après sa mort aussi indignement qu'elle l'avait flatté pendant sa vie.

Il était dans sa cinquante-septième année. Sans naérite, efe parla réputation de son père , il obtint le consulat , le sacerdoce , un rang et un nom entre les premiers citoyens. Ceux qui l'éle— vèrent à l'Empire ne le connaissaient pas. Il fut par son indolence plus chef aux soldats que bien d'autres par leurs vertus. Il avait pourtant de la simplicité et de la libéralité, qualités funestes pour qui les porte à l'excès. Croyant se faire des amis plutôt par des largesses que par un caractère ferme , il en mérita plus qu'il n'en eut. Sa chute importait sans doute à la république ; mais ceux qui le livrèrent à Yespasien ne pouvaient se faire un mé— rite de cette perfidie , puisqu'ils avaient trahi Galba. Sa morfc finit la guerre sans donner la paix (166).

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