‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 28 sur 158 · II · texte numérisé non relu

II

3<*. ealendas, etc.

pridie ealendas jwuùoê.

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(4^2) On les punira quand on les croirait. Le texte porte 4 la lettre, ou 1^5 ne seront pas crus , ou ils ne seront pas moins pw^s, H me semble que la manière dont j'ai traduit dit la même chose en moin» de mots. C'est aussi en faveur de celte briéTeté , ai précieuse quand on traduit Tacite , que j'ai rendu la phrase précédente , misericordim cësm accusanUbus erit, par ces mots, on s'intéressera pour les accusaieurs- Peut-être néanmoins y aura-t-il des lecteurs qui préféreront la manière dont j'avais traduit dans les autres éditions : vous rendrez inêéressamiie personnage d'accusateur. Enfin on pourrait traduire encore , et peutêtre mieux , vous intéresserez quoique accusateurs; ou bien, on wms plaindra quoique accusateurs.

(43) Laissant dans la désolation la province entière, et les tions dont elle était environnée. J'ai essayé de rendre dans cette phraie l'harmonie lente et lugubre de la phrase latine, ingenti luctu prot^incùg.

et circumjacentium popuiomm. J'avais mis dans les éditions précédentes, toute la province et les nations voisines. Gela était plus courte mais plus sec , et plus éloigné de Toriginal.

(44) Inspirant le respect par ses discours et par sa orésence seule: visuque et auditujuxta venerabilis. D'autres traduisent, aussi respectable de près que de loin , c'est-à-dire pour ceux qui le voyaient , que pour ceux qui entendaient seulement parler de lui. J'ai préféré le premier sens , i*'. parce que visu venerabilis signifiant évidemment respectable pour ceux qui voyaient Genoaxdcva^ittidituvenerabilis me paraît signifier par la même raison , respectable pour ceux qui ^entendaient parler; a*', parce que la phrase suivante , qui commence par cum, et qui par conséquent sert à rendre raison de ce respect, représente Germanicus comme un prince qui n'avait que de la noblesse et de la dignité, sans hauteur et sans morgue, qualité qui devait produire son effet le plus sensible sur ceux qui le voyaient et qui Vécoutaieiit.

(45) Et malheureuse par sa fécondité même, qui multipliait les objets de sa douleur. Le texte porte à la lettre, et tant de fois en butte à la fortune par sa fécondité malheureuse ; et infelici fœcunditate fortunœ loties obnoxia, ce qui désigne également les malheurs passés, présens et à venir ; ceux que la fécondité d'Agrippine lui avait causés , et ceux qu'elle lui faisait alors éprouver ou craindre. J'ai tâché de renfermer toutes ces idées dans cette phrase , qui multipliait les objets de sa douleur; elle me paraît ne pas énerver l'original.

(46) Nous presserons^nous , etc. En cet endroit le discours devient direct , d'indirect qu'il était auparavant. L'exactitude , et , si je l'ose dire , la timidité de la langue françabe exigerait peut-être ici , dit-^l, après les mots nous presserons^nous ; mais j'ai cru pouvoir m'en dispenser , pour mieux imiter le style rapide et un peu brusque de l'original. J'ai fait la même chose en quelques autres endroits que le lecteur remarquera facilement.

(47) Cette nouvelle est aussitôt crue , aussitôt divulguée , etc. Cet endroit est un de ceux dont j'ai parlé dans les Observations sur ¥Art de traduire , page l'j ; j'ai coupé le style , pour le rendre plus vif, et pour me rapprocher ( autant qu'il m'a été possible ) de la rapidité du texte latin.

(48) On lui destinait , parmi les orateurs , un très-grand médaillon d'or. Le texte porte cljrpeus , qui k la lettre signifie bouclier; et c'est ainsi que j'avais traduit dans les éditions précédentes , le bouclier pouvant être l'emblème non-seulement du guerrier qui défend ses concitoyens avec l'épée, mais encore de celui qui les défend par son éloquence. Cependaàt , comme le mot cfypeus se dit aussi quelquefois , suivant Gesner , dune image faite en forme de bouclier, j'ai cm devoir traduire

ici clypeus par le mot médailion^ qui renferme a peu près cette idéo.

(49) Dès qu*on découvrit la flotte. Le texte dit, ubi primum ex alto visa classis. Quelques-uns traduisent ex aUo par ttun lieu élevée d^autres Tentcndent du lieu de la mer le plus Soigné d^oà Von pût voir la flotte. Je préférerais ce dernier sens, altum signifiant proprement la haute mer. D'un autre côté cependant la préposition ex semble un peu plus favorable au premier sens. Ces deux raisons opposées m'ont déterminé à ne point traduire le mot ex alto, et à me servir du mot découvrir, qui renferme celui des deux sens qa'on voudra , et peut même les renfermer tous deux ensemble.

(50) Les yeux fixés en terre, G*est le sens qoe Gordon et beaucoup d'autres ont donné à defixit oculos ; quelques-uns l'entendent des yeux fixés sur Agrippine : mais le premier sens offire une plus belle image , et je l'ai préféré , non-seulement par cette raison , mais parce que défi" gère , dans son sens propre , veut àm fixer en bas ; néanmoins Tautre sens paraît aussi pouvoir être adopté.

(5i) Un vaste silence : plusieurs personnes ont trouvé cette expression hasardée; un homme d'esprit l'a justifiée parles réflexions suivantes, qu'on peut voir dans le Journal encyclopédique de février i^^i.

a J'entends par vaste une étendue sans variété, indéterminée plutdt » qu'infinie.

» Après cette définition du mot vaste , voyons quelles sont les idées » accessoires qu'il entraîne.

» Partout où règne trop l'uniformité , il n'y a point beauté , agré- » ment , etc. L'Ame ne trouye point assez a exercer ses facultés , elle » ne fait que voir, elle n'a point à juger, à désirer ; par conséquent il » y a tristesse , ennui , sorte d'horreur, de cet étonnement qu'imprime » le grand dans tout , mais qui n'est pas toujours plaisir.

» Dévaster vient de vaste. Ce dérivé prouve, à ce que je crois, ma » définition ; le de dans dévaster n'est point privatif : au contraire , n dévaster veut dire rendre vaste. On dévaste un pays , lorsqu*on fait » disparaître les habitations , les arbres , les omemens ; lorsqu^on en » détruit ce qui en distingue les difilérentes parties. Le pays était divisé en i> villes , bourgs , villages , bois , prés , etc. : il n a plus ces divisieiis , » ce n'est plus qu'une vaste étendue.

» La Fontaine a donné au mot vaste le mcme sens que dans la noii- » vellc ti^duction , il l'a même employé comme le traducteur.

O belles, cvilex I4C fond des bois , ei leur va.slc silence.

» Ce mot est très-noble , il ne rappelle aucune idée basse.

» Faste silence est commun dans les poctcs latins, anglais, italiens ; n mais laissons CCS autorités étrangères. Nous citerons des passages » pour ceux qui ne se contentent pas de bonnes raisons.

» Vasle exprimant étendue unifornoe, et entraînant , comme accès* » soii-es , les idées de tristesse , ennui , etc. , je crois qu*on a pu donner n au silence général d'une ville immense Tépithète de vasie, La dou- » leur n'ayant dans Rome aucune vaiiété d'expression , cette grande M ville étant dans Taccablement le plus uniforme , je crois qu'on a pu » figurer comme étendu ce silence universel , pour présenter dans un « mot l'image de tous ces hommes répandus dans un grand espace, que » l'excès de leur tristesse empêchait de se plaindre, yasie tient à toutes » les idées que rappelle la situation des Romains. Le traducteur a du » préférer vaste silence k profond silence^ non-seulement comme plus » littéral , mais parce que profond n'exprimant point une étendue en » surface , ne peint pas le silence régnant dans une grande ville parmi » une multitude de citoyens dispersés dans plusieurs lieux : â fait enn tendre un silence parfait , il ne peint pas un silence répandu.

» 11 règne dans une armée qui marche au combat, au milieu d'une » grande plaine ,* un vaste silence : il règne dans un oerde , dans une » assemblée ordinaire , un profond silence.

» Cette expression vaste silence , dans le lien où le traducteur l'a n placée , me paraît énergique , pittoresque , nécessaire ; toute autre » afiaiblirait Tacite. »

A ces réflexions , que j'adopte dans leur entier, j'ai cru pouvoir ajouter les suivantes , qui se trouvent dans le même journal en avril 1^61. tt Quelques personnes qui seraient fâchées que La Fontaine eut tort, » et encore plus que j'eusse raison, diront peut-être qu'on peut appeler » vaste le silence qui r^ne dans la grande étendue des bois ; mais » non pas celui qui règne dans une grande ville livrée à une douleur » profonde et muette. Telle sera vraisemblablement la ressource des » critiques , qui condamnaient d'abord absolument l'expression de vaste yi silence , ignorant que La Fontaine l'eût autorisée , et qui aujourd'hui » n'oseront plus la condamner qu'avec la modification nécessaire pour » que la phrase soit bonne chez lui et mauvaise chez moi. Je n'ai qu'un » mol à leur répondre. Ils conviennent qu'on peut appeler vaste sin lence un silence qui règne dans une grande étendue de terrein où » personne ne parle parce que personne ne l'habite; dès lors la grande difn ficulté qui était fondée siu* la hardiesse de Texpression , sur l'union » du mot vaste au mot silence, est entièrement levée. Il ne s'agit donc j) plus que de savoir si l'expression vaste silence peut s'appliquer éga- » lement aux lieux inhabités , d^une grande étendue , où il n'y a per- » sonne pour pader, et aux lieux habités, aussi d* une grande étendue, » où tout le monde se tait. Or je n imagine pas que cela puisse faire » une question ; j'aimerais autant demander si on peut dire également » bien le silence d^une grande foret et le silence et une grande viUe, » où la douleur étouffe la voix des habitans.

» On me permettra d'ajouter que l'expression dont Tacite s'est servi, » dies per silentium vastus , me paraît encore plus hardie que la » mienne , du moins autant qu'on en peut juger lonqu'îl est question 4. 12

>' d'une Lingue morte , qu'on ne peut jamais saToir que trèa^iroparfaile-

» ment. Ayant donc tout lieu de croire que rorigînal ayait employé

» une expression hardie , n*ëtais-je pas suffisamment autorisé à en em-

» ployer une qui Test beaucoup moins , supposé même qu^elle le soit ,

» et qui a d'ailleurs le mérite de faire image ? fl me semble « et c^esf

n un des principes que j'ai cru pomoir établir dans mes Observations

» sur VArt de traduire , que les libertés prises par un auteur doivent

» encourager son traducteur à l'imiter, et que cette hardiesse des tra-

» ducteurs , pourvu qu'ils en usent sagement et rarement , est un des

n principaux moyens d'enrichir les langues ^ »

(Sa) Dans les transports de leur douleur, ils semblaient a4H}ir ou~ blié leurs maîtres ; c'est-à-dire évidemment , qu'ils ne pensaient pas combien cette douleur devait déplaire à Tibère et à Livie. Ce sens me parait si clair, et d'ailleurs si beau, que je ne vois pas par quelle raison un autre traducteur a rendu ainsi cet endroit : Us semblaient compter pour rien le reste de la maison impériale; ce qui parait signifier que les Romains , en pleiu^nt si amèrement Germanicus , oubliaient même que , pour leur consolation , il leur, restait encore des princes. Un tel sens me ]>araît non-seulement très-différent, mais presque absolument le contraire de ce que veut dire ici Tacite. Les Romains en effet n'auraient eu garde de se consoler en pensant encore aux maîtres qui leur restaient encore. Ils étaient trop affligés d'en avoii*, et trop mécontens de ceux qu'ils avaient.

(53) Plusieurs censuraient la modicité de la pompe Jimèbre ; le texte dit \fuere quipuhlicifuneris pompam requirerent; et l'on sait que requirere a plusieurs sens, dont le plus naturel ici est desiderare quod abest, demander ce qu'on n'a pas. C'est pour cela que j'avais traduit littéralement , dans les éditions précédentes , plusieurs demandaient une pon^e Jimèbre ; mais comme Tibère avait en effet ordonné les funérailles de Germanicus , et qu'on les trouvait seulement trop pev magnifiques , j'ai cru devoir ici expi4mer cette idée.

(54) Que lajëte de Çybèle allait ramener. Le texte dit : megtdenses ludi. Ces jeux se célébraient le 4 ^^ » en l'honneur de la mère des Dieux, magnat matris Deum; c'était, comme Ton sait, le titre de Cybèle , et il y a apparence que le mot megalensis était dérivé dn grec ^iyttçy qui signifie gror/i^; expression relative au titre magna maâer, qu*on changeait même quelquefois en megalesiaça mater, comme on le voit dans un vers d'Ausone. C'est pour cette raison que , ^nf les éditions précédentes , j'avais rendu les mots megalenses btdi, pu* les grands jeux ; ces jeux étaient en effet très-solennels , et k fête de b mèi-e des Dieux , une des principales de l'ancienne Rome. Dans œtle édition , j'ai traduit , megalenses ludi, par la fête de Çybèle , afin de mettre les lecteurs plus au fait de la vraie signification de la phrue latine.

(55) Qui, léger d'ailleurs, sans Jinesse et sans expérience, n'eut pu se plier de lui-'tneme à tant d' artifice. Le latin dit, qui, léger d* ailleurs et sans finesse , usait en ce montent des artifices d'un vieillard; cum incallidus alioqui etfacilisjuventa, senilibusjam artibus uteretur. Le tour que j'ai pris renferme le même sens^ ez{>rime, ce me semble , avec plus de noblesse que n'en aurait eu (au moins dans notre langue) une traduction plus littérale; et les mots sans expérience répondent au mot senilibus,

(56) Tibère J ut prié d'évoquer V affaire à lui. J ai rendu ainsi les mots cognitionem exciperet. D'autres ti^aduisent, d'instruire le procès ; sens qui peut aussi être adopté. Ce qui m'avait déterminé au premier, ce sont les mots qu'on lit un peu plus bas , qt/un seul juge voit

« mieux que la multitude ; et plus bas encore , que Tibère renvoya l'affaire au sénat. Remittit; ce mot renvoyer suppose que Tibère aurait pu juger seul le procès de Pison.

(5 7) Qu'un corps entraîné par la prévention et la haine : odiwn et invidiam apiui multos valere. J'avais traduit, dans l'édition précédente , qu'une multitude prévenue et soulevée. Cette traduction est peut-être plus énei'gique , la nouvelle est plus rigoureusement littérale.

(58) Mais qu'elle soit jugée avec le même sang •'froid : cœtera pari modestia tmctentur. Modestia signifie en cet endroit la modération et l'impartialité que Tibère recommande aux juges , comme il est dtîr par ce qui suit immédiatement , que personne n'ait égard aux lamtêS de Drusus , à ma douleur, aux calomnies même qu'on peiH débiter contre nous.

(59) Ce qui rendait douteuse la conduite de P empereur à son égard. Le texte porte à la lettre : quantum Cœsari in eam liceret , jusqu'où il serait permis k l'empereur de pousser l'indulgence ou la sévérité à té~ gard de Plancine , in eam ; l'indulgence , par rapport à Livte qui toq* lait sauver Plancine ; la sévérité , par rapport au peuple qui vonkit qu'elle fût punie , et que Tibère craignait de révolter. La maniéré dont j'ai traduit , renferme ces deux sens que Tacite me parait avoir en me ; car il vient de dire que Plancine était à la fois très-odieuse au peuple et fort en crédit à la cour , ce qui faisait douter ( unde ambigebatur ) si la baine publique l'emporterait sur le crédit , ou le crédit sur la haàoo publique. Je ne crois pas qu'il faille traduire avec Gardon zjusqt/à quel point il serait permis à P empereur de sévir contre elle, Tibère n'était que trop disposé à lui pardonner , comme on le voit par tout le récit de Tbistorien. In eam signifie donc ici , ce me semble , envers elle, et non pas contre elle.

(60) Fermé opiniâtrement à tout ce qui aurait pu rébranler. Le mot perrumpere , qui est dans le texte , peut ici également signifier ou

i8o NOTES.

entrer ou sortir arec force ; ainsi IW pourrait aussi traduire, étouj^ font auec opiniâtreté tous les sentimens (ou tous les mouvemens ) ^lu* auraient pu lui échapper,

(pi) Ensuite il fait son repas ordinaire : solita curando corpori ëxequitur. Quelques traducteurs donnent le même sens que nous aux roots curando corpori; d^autres Tentendent , sans s^ezpliquer davantage , des pratiques journalières de Pison pour entretenir sa santé , c*est k dire apparemment , des bains , frictions des membres , remèdes de précaution , etc. On peut choisir entre ces deux sens, ce qui est assez . indiffi^nt ici.

(62) Pldt aux dieux que la vieillesse du père eût écouté la jeunesse duJUs ! Utinam ego poUàsJilio juveni , quam Ulepatriseni cessisset ! On pourrait aussi traduire presque aussi briéTeihent, et plus littéralement : Que n'ai'-je cru la jeunesse d'un/ils , plutôt que lui la vieillesse if un père!

(63) De réprimer lajbugue de son éloquence : ne/acundimm irid«> lentiâ pnecipitarei. Plusieurs traducteurs entendent ainsi œ passage. D^autres croient que Tibère avertissait Fulcinius ile ne pas se perdre par une éloquence trop emportée. Mais le mot prœcipitaret, qui se rapporte k/acundiam, c*est-à-dire , k l'éloquence, et non pas à la per- ■onne de Toratour , me paraît décider pour le premier sens. On pourrait même entendre ici par le mot prœcipitaret , la perte , la destrocticwi de réloquence par Texcès de Temportement , et traduire en oonséqsenoe de cette sorte : Tibère promit à Fulcinius son suffrage pour les ckar^ ges, en l'avertissant de ne pas perdre , à force d^ emportement , som talent pour la parole , ou plus brièvement, sans altérer le sens de la phrase, en Pa*fertissant que lajbugue était la perte de l'éloquence .

(64) £l l^ postérité croit être instruite : et gliscit utrumque poste^ ritate. Le sens littéral est que les faits controuvà ou altérés ( utnam^se^ prennent également faveur dans la postérité. La phrase que j'y ai substituée me paraît renfermer le même sens , et Texprimer d*uiie m»» nière plus concise et plus énergique.

(65) (^ rappelaient Dieu : le mot Dominum , qui est dans le latin « signifie à la lettre MaÙre ; mais cette expression, eu égard à Fidée €Me qu*on y attache dans notre langue , m'a paru trop faible eik cet droit , surtout par rapport à ce qui précède : qui divinas occupationes, ipsumque Dominum dixerant: qui appelaient ses occupations divines, et qui lui donnaient à lui^^méme le nom de Dieu, Dominas^ en ott endroit , doit se prendre , ce me semble , poiur le Souverain Maître <W toutes choses. Le sens que nous donnons ici à ce mot , peut être ap« pujé par le vers suivant de Martial , où il appelle avec tant de bassesse un édit infâme de Domitien , Edictum domini Deique nostri, l'édit de notre maître et de nçUnDieu. Uest clair que le mot maitte ne désigne

NOTES. i8i

pas , dans ce vers , un maître ordinaire qui ne commande qu*à quelques hommes , mais un maître semblable à la divinité , à qui tout obéit.

(66) Tant la servitude marchait par une même roule étroite et giis^ santé ! Le texte porte : aeled angusta et lubrica oratio, Tù pris la liberté d'ajouter l^èrement k Foriginal , pour pouvoir rendre les mots angusta et lubrica , et je crois que le lecteur me pardonnera cette liberté , qui ne défigure point , ce me semble , la pensée de Fauteur.

Quoique je n'aie pas la prétention d'embellir Tacite ( et je me flatte que cet aveu sera cru sans peine) , j'ai osé dire , en faveur de ceux qui ont plus de talent que moi , dans les observations qui sont k la tête des morceaux choisis de Tacite ( ;?. 36 ) : « Le traducteur , trop souvent » forcé de rester au-dessous de son auteur , ne doit-il pas se mettre au- » dessus quand il le peut ? etc. » Je renvoie le lecteur à ce qui précède et à ce qui suit ce passage , que je rappelle uniquement ici pour me féliciter d'avoir pensé sur ce sujet comme M. l'abbé Delille dans le discours préliminaire de sa belle traduction des Géorgiques, a Le devoir le plus y> essentiel du traducteur , ditril , celui qui les renferme tous , c'est de » chercher à produire dans diaque morceau le même effet que son au- » teur. Il faut qu'il représente , autant qu'il est possible , sinon les même» » beautés, au moins le même nombre de beautés. Quiconque se charge » de traduire contracte luie dette ; il faut , pour l'acquitter , qu'il paye » non avec la même monnaie , mais la même somme. Quand il ne peut » rendre une image , qu'il y supplée par une pensée ; s'il ne peut pein- » dre à loreiUe , qu'il peigne à l'esprit ; s'il est moins énergique, qu'il » soit plus harmonieux ; s'il est moins préds , qu'il soit plus ridie. » Prévoit-il qu'il doive af&iblirson auteur dans un endroit ? qu'il le » fortifie dans un autre ; qu'il lui restitue plus bas ce qu'il lui a dérobé » plus haut , en sorte qu'il établisse partout une juste compensation , y» mais toujours en s'éloignant le moins qu'il sera possible du caractère » de l'ouvrage et de chaque morceau. C'est pour cela qu'il est iiyosie » de comparer chaque phrase du traducteur à celle du texte qui y ré- » pond. G*est sur l'ensemble et l'effist total de chaque morceau , qu'A » faut juger de son mérite. Mais , poiu* traduire ainsi , il faut non-«ea- » lement se remplir , comme on Ta dit si souvent , de l'esprit de son » modèle , oubfier ses mœurs pour prendre les siennes , quitter ton » pays pour habiter le sien ; mais aller chercher ses beautés dans leur y» source , je veux dire dans la nature t pour mieux imiter la manière » dont il a peint les objets , il faut voir les objets eux-mêmes , et , à y» cet égard , c'est composer jusqu'à un certain point , que de tra- » duire. »

Je reviens à la traduction du passage de Tacite qui a occasioné cette remarque , et je proposerai ici , en y joignant quelques observations , différentes autres manières dont on pouirait rendre ce passage. Cc& observations seront peut-être de quelqve utilité aux jeunes étudians « à qui mon ouvrage eit principalemeni destiné.

•HB

i8a NOTES.

i*'. Au lieu des mots dans une route étroite et glissante , ysLunii pu mettre dans uu sentier glissant, le mot sentier indiquant une route étroite , angusta , la phrase eût été plus courte ; mais j ai craint <{ue le mot angusta , qui se joint dans le texte au mot lubnca , et qui par là augmente la difficulté de la route, ne fut pas asse^ expressément spéciBé dans cette ti*aduction , et que Tidée principale ne portât sur le mot glissant, ce qui ne rendrait pas suffisamment la double idée angusta et lubrica ; j^aurais pu mettre sentier étroit et glissant ; mais sentier étroit aurait été , ce me semble , un pléonasme , défaut qu^on doit surtout éviter dans une version de Tacite.

!i<*. Dans les éditions précédentes j'avais traduit ainsi : tant la route même de la servitude était étroite et glissante sous un prince , etc. ' Mais ces mots, la route même de la servitude, renfermaient une espèce d'équivoque , signifiant proprement la route par laquelle on allait à la servitude, au lieu qu il s'agît ici de la route que la servitude étaitjbrcée de suivre pour ne pas déplaire.

3"*. Au lieu de la phrase , qui détestait la flatterie et craignait la liberté , j'avais mis dans les éditions précédentes , et craignait la vérité, ce qui forme peut-être un contraste plus précis de vérité avec la flatterie ; mais il y a dans le texte libertatem , qui forme aussi un trèsbeau contraste , et j'ai cru mieux faire en me conformant scrupuleusement au texte.

4°. «Taurais pu traduire encore ainsi , sous un prince qui repoussait à la fois la flatterie et Ut vérité ; mais la traduction , quoiqu'elle renrfermât une image , aurait été trop éloignée de l'original.

5<^. J'aurais pu traduire enfin , tant la flatterie même marchait par un chemin étroit et glissant sous un prince qui la détestait autant que la liberté. Dans cette traduction le mot flatterie aurait un peu mieux répondu ( quoique très-4mparfaitemcnt ) au mot latin oratio , que le mot servitude ; mais la traduction eut été , ce me semble , moins énergique au commencement de la phrase , et moins pi-écise à la fin. Le défaut de précision et d'exactitude aurait été plus grand encore « si j'avais traduit : ainsi la flatterie même n'abordait que par un chemin étroit et glissant sous un prince qui la repoussait presque autant que la vérité ; la traduction était plus pittoresque , mais trop peu fiklâe : l'infidélité serait moindre , si Ton finissait ainsi , qui la détestait sans aimer la vérité.

M. l'abbé de La Bletterie traduit : aussi rien de plus étroit et de plus glissant que l'usage de la parole sous un prince , etc.

Un autre écrivain très-estimable traduit : aussi ne restait^l à Véio^ quence qu'un sentier étroit et bien glissant sous un prince , etc. I^e lecteur décidera entre ces traductions et la mienne.

(67) // croyait par là s'égaler aux anciens généraux , etc. Le lalin dit : quâ glorid aquabat se ; comme cette phrase paraît absolue et non ironique, quelques traducteurs ont supposé que Tacite parlait ici sérieusement, et croyaient en ei&t Tibère aussi grand dans le refus

qirU fit d'empoisonner Arrainiiis , que Fabricius 1 avait été en sTertis* Bant Pyrrhus du poison qu'oiï lui préparait. Pour moi je pense , i**. que les mots quâ gloriâ iequabat se , semblent indiquer que Tibère s*éga* lait lui-même , par un mouvement de vaine gloire , à Fabricius , et qu'il arait tort de se croire , en cette occasion , Tégal de ce vertueux Romain , qui ne s'était pas borné , comme Tibère , à re/user d'empoi^^ sonner son ennemi , mais qui i avait averti de se tenir sur se^ gardes ; d ailleurs , en supposant que Tibère eut fait en ce moment une aussi belle action que Fabricius , il n'en avait pas plus de droit de se croire l'égal de ce respectable Romain , si distingué d'ailletu^ par son amour pour la patrie , par sa frugaHté , par sa simplicité et l'austérité de ses mœurs , vertus inconnues k Tibère : Tacite aurait donc eu raison de l'aire sentir indirectement la vanité ridicule de ce prince » qui , pom^ une seule bonne action , se croyait comparable à un homme dont la vie n'était qu'une suite d'actions vertueuses. On peut ajouter que notre historien , dans tout œ qu'il rapporte de Tibère , ne Lb voit jamais que du mauvais cdtë , le seul en efièt que ce méchant prince offrît tottjours , n'étant jamais déterminé que par des motifs d'intérêt ou de vanité , »o peu de bien même qu'il pouvait faire.

(68) La vie de Lutorius est sans inconvénient : vita Lutorii in integro est. Plusieurs traduisent simplement : Lutorius vit encore; il me semble que l'expression in integro, dit quelque chose de plus , et qu'elle est au moins susceptible du sens que j'y ai donné « surtout si l'on fait attention k la phrase suivante , et à la manière dont elle est liée k cdieci : qui neque servatus in perîculum Reipublicœ , nec inierjectus in exemphun ibit,

(69) V ennemi même de la liberté publique était fatigué d^une pii' tie/we et tPune servitude si basse : tam projectœ servientium patient tiœ tœtlebat. Racine a heureusement imité ce passage dans un beau vers de Britannicus , acte iv , scène iv.

Leur prompte servitude a fatigué Tibère.

(70) Qtf/ succomba lui-même sous celle de son maître. Les mots iisdem artibus de l'original , étant généraux , peuvent s'entendre , ou de la finessedont Tibère usa pour perdre Séjan , ou de l'astuce des scélérats plus adroits ( comme Macron ) qui parvinrent à le supplanter. J avais adopté ce dernier sens dans les éditions précédentes; je préfère aujourd'hui le premier , parce qu'il me semble que , dans la disgrâce de Séjan , Tibère joua le principal rôle en adresse et en dissimulation. Cependant on peut aussi s'en tenir , si l'on veut , à Tautre sens , ou même traduire en cette sorte d'une manière générale : qui fut lui'-méme victime d'une scélératesse plus raffinée.

(71) De chansons, il y a dans le latin carminis. Carmen, data Tacite et ailleurs , signifie quelquefois des vers seulement , comme dans l'endroit où Tacite parle de Lucain et de son Poème de la Pharsale ,

i84 NOTES.

quelquefois aussi cannen signifie des chansons , oomme dans Tendroic ou il est question de la mort de Pétrone ; levia carmina eljacites ver~ sus. U m*a semblé qu*en cet endroit carmen devait être traduit par chanson, d^autant que , chez les anciens , la plupart des vers étaient chantés , smtout les vers satiriques : an reste , Je m^en rapporte Updessus à des littérateurs plus habiles que moi.

(7a) Dont les discours étaient pour Vordinaire étudiés et comme à la gêne : veiut eiuciantium verborum, Eluctari , suivant Gesner , signifie sortir avec peine et comme en luttant. Je ne sais si rexpression comme à la gêne , rend suffisamment cette double idée ; mais j'ai voulu éviter la périphrase , pour ne point trop affîdblir Toriginal.

(73) Et dépend et un seul : neque aUa rerum , çuam si anus impe^ riteL Ce texte parait corrompu , et par conséquent le sens n'est pas dair. Un traducteur moderne , qui a rendu Tacite en style bourgeois et ignoble , lit re romand , et traite ma traduction de cette phrase avec beaucoup de mépris ; il aurait pu , ce me semble » m'épargner on plutôt s'épargner à lui-même ce ton injurieux , sqrtout n'ayant pas raison aussi évidemment qu'il le pense.

(74) ^ ^ort des grands capitaines. Le texte dit , clan ducum exitus. JTavais traduit , dans les éditions précédentes , la mort des grands capitaines ; le mot exitus , appliqué aux personnes , a presque toujours ce sens dans Tacite. Cependant , comme Û se prend aussi pour* casus , je le rends ici par celui de sort , heureux ou favorable , mais toujours intéressant dans un grand capitaine : le mot de grand répond ici à clari.

(75) Si éloquent et si sage. Il y a dans le latin , eloquentiœ ac fidei prœclarus imprimis. Le mot fidei peut signifier ici , ou la fidélité et la véracité de l'historien , ou , ce qui n'est pas moins vraisemblable , eu égard à la circonstance dont il s'agit , la fidélité et l'attachement de Tite-Live pour la maison des Césars. Peut-être aussi Tacite a-t-il touIu renfermer à la fois ces deux sens dans le mol fidei; c'est pour cela que je l'ai traduit par les mots si sage , qui expriment & la fois la sagesse de Tite-Live , comme écrivain et comme citoyen , ou plutôt ooaune sujet.

(76) La postérité fiiit justice; et si vous me condamnez ^ Bruius et Cassiusjeront souvenir de moi. Cette traduction , dans sa brièveté » renferme , ce me semble , tout ce qu'exprimerait avec plus de mots une traduction littérale : la postérité rend à chacun l'honneur qu'il mé-- Hte; et si vous me condamnez , non seulement on se souviendra de BmtuM et de Cassius , on se souviendra encore de moi.

(77) ^ ^^ cacha et on les lut: manserunt occultati et editi. D atw

NOTKS. i85

très traducteurs enlendent par ces mots , que les livres de Gremutius Jurent d* abord cachés , et pubUés ensuite ; mais il me semble que les deux mots occuitati et editi se rapportant également k manserunt , signifient que ces livres demeurèrent toat à la fois cachés et publics , parce que chacun les lisait avec empressement , mais en secret.

(78) Qu'on rendait au sénat encore plus d'honneurs qi^à moi. Quia cultui meo veneratio senatus adjungebatur. H me semble que , suivant la force des mots latins , veneratio dit plus que cultus ; mais il n^était peut-être pas facile de trouver en français des ëquivalens bien préds de ces deux mots. Je me suis donc contenté d'exprimer , d'une manière générale , la différence des honneurs que , selon Tibère , on rendait au sénat et à cet empereur. Dans les précédentes éditions , je n'avais pas fait sentir cette nuance , et j'avais traduit simplement , que le sénat partageait les honneurs qui m'étaient rendus. D'autres traducteurs ont pensé de même , et je ne prétends pas les en blâmer , la nuance dont il s'agit étant assez légère , supposé qu'elle soit réelle ; mais comme il est évident , par ce qui précède et par ce qui suit , que les mots cultus meus, et veneratio senatds , signifient ici le culte rendu à Tibère et au sénat , il faut , je crob , éviter , dans la version française , l'équivoque que présentent ces deux mots , et ne pas traduire , qu'à mon culte se joignait celui du sénat : car on ne saurait pas exac^tement s'il est ici question du culte rendu à Tibère et au sénat , ou du culte rendu par l'un et l'autre à Auguste. Si quelques traducteurs avaient fait cette faute amphibologique , elle serait bien légère , et c'est pour cela que je me permets de la remarquer.

(79) Soumis aux lois de l'humanité : la phrase latine , hominum officia fungi , me paraît signifier à la fois soumis aux devoirs de Phu^ manité et à la condition humaine : j'ai tâché d'exprimer ces deux choses dans la traduction.

(80) Et qu'en eux le mépris de la gloire est celui des vertus. Le texte dit en général : car mépriser la gloire , c'est mépriser les ver~ tus : mais il me semble qu'en cet endroit l'intention de l'auteur est d'appliquer surtout cette maxime aux princes. Le mépris de la gloire dans les autres hommes , et surtout dans les simples particuliers , peut ctre souvent une bonne qualité plutôt qu'un défaut. D'ailleurs Tacite fait tenir ce discours à ceux qui blâmaient Tibère ; il faut donc, dans la traduction , lier cette phrase à la précédente.

J'ai traduit ici le mot virtutes par les vertus , et non la vertu , parce que la vertu proprement dite ne renferme que les vertus morales , la justice , la bienfaisance , etc. , et qu'on acquiert souvent de la gloire par des vertus qui ne sont pas des vertus morales , comme la fàleur , Tamour du travail , la fermeté dans le malheur , etc. Ces dernières vertus sont plutôt de bonnes qualités , que des vertus |iix>prenient dites : par cette raison on ferait peut-être bien de traduire ici virtutes

iFG NOTES.

par grandes qualités , et dire que , dans \es sciences , U mépris de la gloire est celui des grandes qualités qui y conduisent ; mais j^avoue que je u ai pas eu le courage de rendre , par cette longue phrase , la maxime si courte et si énergique de Tacite , contemptâJamA , contemni virtutes.

(8i) Si le mariage de lÂvie déchirait comme en deux factions la maison des Césars : Si matrimonium Uvice , velut in partes , domum Cœsarum distraxisset. Cette phrase pourrait s'entendre encore du dé' fnembrement violent que causerait Jidie dans U maison des Césars , en se manant à un simple partiadier ; d*après ce sens , on pourrait traduire : si la maison des Césars était violemment démembrée par le mariage de Julie , et peut-être le mot velut aatorise-t-îl œ dernier sens. Cependant Tautre est aussi yraisemblable , quoiqu'il paraisse , par le texte même , qu'indépendamment de ce mariage , il y avait déjà une grande division entre Âgrippine et Julie , et que par conséquent il existait déjà en quelque manière deux partis dans cette maison. Tibère veut dire , dans le sens adopté par nous , que ces deux partis édateraient bien plus violemment Tun contre l'autre , distraherent , par le mariage de Julie. Peut-être pourrait-on traduire , en cooscnrant à la fob les deux sens : si la maison des Césars était démembrée et dé^ chirée par le mariage de Julie,

(82) Ose enfin attaquer Séjan. Quelques traducteurs entendent de J^tiaris ce que d'autres attribuent à Sabinus. Je pense comme ces derniers ; mais l'autre sens peut avoir aussi ses défenseurs , le texte , en cet endroit , étant assez équivoque ; car cuidentius peut se rapporter aassi à Latiaris , qui s'étant borné d'abord à plaindre Sabinus , Taniroe ensuite â se venger. J avais même adopté ce sens dans les édiliona pré-> cédentes ; mais je crois que 4a marche de la phrase latine y et le nom de Latiaris qui ne s'y trouve pas , indique plus dairement Sebînua.

(83) Qu'il se préparait à ne rien respecter , en faisant ouvrir à la fois , par les nouveaux magistrats , les temples et les prisons : qum

situm meditatumque , ne quid impedire credatur , quomimu nom magistratus, quomodo deùibra et altaria, sic carcerem rechtdmnl. Gordon traduit ce passage par une périphrase qui revient à oelle« : que Tibère agissait ainsi par artifice , pour ne pas paraître priver les nouveaux magistrats de leur ancien priviége d^ ouvrir te$ prisons aussi bien que les temples ; qu'U faisait pour cette raison exéeuÊer Sabinus , durant un Jour de Jeté , sans emprisonnement. Indépendamment de la longueur de cette périphrase , elle ne rend point le aens , puisque Tacite dit plus haut que Sabinus fut traîné en prison « traeêo in carcerem. Le sens que j'ai suivi me paraît [^us naturel , plus littéral , et plus lié arec le reste du récit ; en effet , ce qui précède proute que le premier jour de l'année était un jour respectable , durant leqael il n'était permis d'emprisonner ni de faire mourir personne. Quem emim

NOTES. iS;

dieni pœria vacuum , si inter sticra et vota, quo tempore verbis etiam profanis abstineri mos esset , vincla et laqueus inducantur ?

(84) Ji trouva très^mauvais qu'on soulevât le masque dont il se couvrait. Cette phrase paraîtra peut-être trop figurée et trop recherchée , eu égard â la simplicité de la phrase latine , recludi quas prœme^ ret ; cependant , comme le mot recludi, relativement à ce cpii précède , ne me paraît pas signifier ici découvrir absolument , mais chercher à découvrir, àjfaire entrevoir, j ai cru rendre exactement cette idée par le mot soulever , qui ne signifie pas lever entièrement , mais lever tant soit peu. J'aurais pu substituer au mot de masque celui de voile, qui «erait ici plus simple , quoique toujours figuré : mais ce mot de voile , qui suppose une espèce de transparence , ne serait peut^tre pas suffisant pour rendre la pKrase quœ prœmeret , par laquelle Tacite exprime énergiquement le soin extrême que prenait Tibère de cacher et comme d'étouffer sa pensée.

(85) Asinius Gallus, etc. Ce qui est renfermé dans cet alinéa ne se trouve , dans le texte de Tacite , qu'à la fin de Talinéa suivant ; mais il m'a paru qu'étant la suite naturelle de ce qui précède , il me serait permis de le transposer un peu plus haut , surtout n'ayant pas entrepris de donner une traduction entière et suivie.

(86) Le plus sage des hommes , etc. Il y a apparence que Tacite veut parler ici de Socrale , à qui Toraclc , comme l'on sait , donna ce litre.

(8 y) V humanité cédait à la terreur, et la pitié à la barbarie. On pourrait traduire plus littéralement , mais avec moins de concision et d'énergie : la terreurjaisait oublier les devoirs de la société , et t excès de la barbarie étouffait la compassion : intercîderat fortis humanœ commercium vi metus , quantumque sœvitia glisceret , miseratio ar^ cebatur.'

(88) Fous jouirez un instant de V empire : degustabis imperium. Je n'ai osé traduire ainsi , vous goûterez un Jour de Vempire, quoique cette traduction peu noble fût la véritable. J'ai saci'ifié la force du sens à la délicatesse , peut-être excessive , de notre langue. Foiâs essaierez de l'empire serait aussi court et moins ignoble , mais moins propre et moins exact.

(89) Ce passage et le suivant montrent que la philosophie de Tacite sur l'art des devins n'était pas bien profonde. Il croyait que Pastroh^ gie avait quelque fondement et quelques principes ; qu'elle instniisait ^iir certaines choses ceux qui la cultivaient , et leur cachait le reste : tant il est difficile aii\ incillcurs esprits de secouer tout à la fois les pr(<jiigés de leur siècle ! Tacite n'en savait guère plus en astronomie ,

i88 NOTES.

témoin Texplicatton bisarre et inintelligible (ju'il donne , dam la rie û'Agricola, de la raison pour laquelle il n*y a point de nuit au sobtioe d'été dans les contrées fort septentrionales.

(90) Car il avait moins à cœur F avantage présent des peuples , que la vanité de perpétuer son nom ; quippe iUi non perinde cura gratia prœsentium, quam in posteras ambitio. Quelques traducteurs entendent autrement ce passage ; il signifie , selon eux » que Tibère était moins sensible à C opinion de son siècle, qu^à ce 'que la postérité dirait de lui : cette manière de traduire peut avoir aussi ses partisans , surtout èk came des mots gratia prœsentium ; cependant j*ai préféré avec Gordon le premier sens , qui me pai-ait encore plus naturd et plus relatif k ce qui précède.

(9O Q*^^ ^'^'^ aurait que les vices. Le texte porte : omnia Sullœ vitia y et mdlam ejusdem virtutem habituram ; à la lettre , qu^U aurait tous les vices de Sylla \ et pas une de ses vertus. Le mot de vertu , auquel celui de virtus ne répond pas exactement , m*a paru trop bonorable pour un monstre tel que Sylla ; celui de bonnes qualités , ou simplement qualités , m'a paru traînant ou faible , et encore assez impropre. La phrase qt^d n'en aurait que les vices , semble renfermer le sens complet du latin , et Texprimer d'une manière convenaUe à notre langue. Le mot de talens aiu^t peut-être mieux convenu que celui de vertus ou de bonnes qualités ; car un scélérat peut avoir des talens aans avoir réellement des vertus ou même de bonnes qualités : mais taiemt ne rendrait pas assez bien le mot virtutem , et ne serait pas d*aîUean assez opposé à vice.

(9a) Jouait la farce en cachant ses souffrances ; le texte dit : ôrpatientia firmitudinem simulons , c'esC-à-dire » montrant une paOemee qu'il voulait Jaire prendre pour de la force : cette phrase est pealêlre un peu longue ; mais peut-être aussi celle que j*y ai substituée n*eslelle pas aussi énergique , quoique d'ailleurs elle présente le même sens.

(93) A la jeunesse du tyran qui allait régner ; j'ai traduit ainti : imminentis juventam , en rendant par une phrase le seul mot immitum^ tis ; aimerait-on mieux à la jeunesse menaçante de son successeur ? Cette traduction , plus littérale peut-être , serait peut-être aoasi moîna naturelle.

(94) Que si les écueils du trône avaient perdu Tibère. Le texte porte , vi dominationis convulsus et mutatus : quoique ma traductioa soit plus courte , il me semble que les mots écueils et perdu , rendent toutes les idées contenues dans ces trois mots , vi, eommlsus et mutatus,

(95) Cachant d'autant plus sa colère qu'il se croyait qffènsé» Gor»

don traduit : peui-^tre étaii'-il offensé, et n'en mettmtHl que plus de soin à cacher sa colère. Cela paraît plus conforme au texte littéral , incerium an offensus ; cependant comme le mot incertum peut aussi absolument se rapporter à Tibère , j'ai cru devoir adopter Tautre sens , qui est à la vérité un peu plus aflirmatif , mais qui se lie mieux avec ce qui précède et avec ce qui suit. i<>. Tacite a dit plus haut , que Tibère cherchait à cacher son état de défaillance. Il devait donc naturellement être ofiènsé de ce que son médecin avait cherché à 8*en assurer en lui tâtant le pouls , car il s'en aperçut , nequefefellil ; et Tacite nous dit ailleurs que Tibère trouvait très-mauvais qu^on soulevât le masque dont il se cou vivait. 1^. Tibère reste à table plus long-temps qu'à l'ordinaire , comme par égard , dit Tacite , pour le médecin Caridès , son ami , qui allait le quitter ; c'était donc pour cacher son ressentiment : autrement Tacite aurait dit que Tibère resta long-temps à table pour faire croire qu'il se portait bien. Voilà les raisons qui m'ont déterminé , et que je soumets au jugement du lecteur.

(96) Elle prie qi^on appelle Narcisse; cieri Narcissum postulat, Gordon fait rapporter postulat à l'empereur même , mais sans aucune rabon , ce me semble ; ce postulat , par la construction de la phrase , se rapporte naturellement à Calpumia : d'ailleurs s'il s'agissait de l'empereur , Tacite aurait mis jubet.

(97) Qu'elle pouvait jouir de tout; frueretur imo iis : je rapporte ces mots à Messaline , d'autres les rapportent à Silius ; les mots adul-ten'a au pluriel , objecturum et reposceret m'ont déterminé pour le premier sens. Il me semble que , s'il n*eût été question que de Silius , Tacite aurait dit adulterium , et que le mot adulteria désigne les adultères passés et présens de l'impératrice ; adultères que Narcisse ne voulait pas , disait-il , lui reprocher , nec nunc objecturum , de crainte que l'empereur , son mari , ne lui redemandât tout ce qu'il lui avait donné , ne reposceret.

(98) Branlait la tête , jacere caput. D'autres traduisent battre la mesure. Il me semble que le mot /acere indique le premier sens , d'autant plus que les Bacchantes , que Messaline et Silius voulaient imiter dans cette partie de débauche^ faisaient ce mouvement dans leurs orgies.

(99) Quoique la disgrâce lui eût troublé la tête ; quamquam res ad' versa consilium adimerent. Ce qui peut aussi s'entendre en général du caractère de 'Messaline , et signifier qu'elle n'avait point de tête dans le malheur : cependant il m'a paru plus naturel d'entendre ces mots de la situation présente de Messaline , et d'y restreindre le sens. On peut traduire aussi la privât de conseil, car ici le mot consilium est susceptible de ces deux acceptions .

(100) Penchait vers la clémence ; le texte , pronum ad misencor»

diam , peut t^entendre aussi en général du caractère de Claude , et signifier qu'il était naturellement compatissant : c^est le sens que j'aTais luiri dans la première édition ; mais le sens que j*ai adopté dans cdle-ci me paraît plus naturel.

(loi) Aj-ant avancer heure de son repas ; tempestivis epuUi, C*est le sens que le Dictionnaire de Noritius , fondé sar d'autres exemples , donne à ces mots , et que j*ai suivi par préférence ao sens de Gordon , qui traduit iempestivœ epuLe par un repas de primeurs , un repas des raretés de la saison. Je ne répondrais pas an reste que tempesii'^ vis epulis ne signifiât ici ( suivant le sens ordinaire et naturel du mox tempestivus ) un repas que les domestiques de Claude lui firent faire à temps et à propos pour ladoucir et le calmer.

(102) Je suis yUddit'-ilpubUquemeni; elaia vax ejus invulgum hisce verbis. J'aurais pu aussi traduire : on répandit aivec éhge dans le public ce discours que Mithridate tint à V empereur ; cependant , comme la signification la plus naturelle à^efferre vocem , est élever ia voix , j ai préféré le premier sens.

(io5) Les morts précipitées , acerhajunera» Le mol acerha peut signifier ici , ou morts prématurées , comme d'autres Tont traduit , ou morts tragiques , comme je Tavais traduit dans les éditions précédentes. Voyez le Dictionnaire de Gesner , au mot acerbus. Le mot précipitées renferme à peu près ces deux sens , également applicables â la mort de Britannicus.

(174) ^^ maisons itun prince empoisonné. Tacite dit simplement , domos villasque , id temporis , quasi prœdas divisisseni. Ces mot» , id temporis , et quasi prœdas , me semblent id indiquer la succession • ou plutôt la dépouille de l'infortuné Britannicus ; et ce même sens'pa* rait appuyé par la phrase suivante , où Tacite dit que Néron cherchait à se faire pardonner son crime par ces largesses faites à des hommes accrédités.

(io5) Ou Néron en subir les remords , conscientia subeunda esU Le root conscientia pourrait aussi s'entendre des soupçons de IHénm contre Agrippine , et , dans ce cas , il faudrait traduire ou Néron nti'em soupçonner; et c^est ainsi que j'avais entendu cette phrase dans les éditions précédentes. Dans celle-ci j^ai préféré l'autre sens , parce qu^il me paraît plus indiqué par la signification ordinaire du mot conscienOm. Peut-être pourrait-on traduire , toujours relativement au premier aens « ou Néron en former V horrible projet (même sans l'exécuter) ; oe qui répondrait encore assez bien au mot conscientia.

(106) Je pouvais conserver ma t*ie sous r empire de Britannnicus ; quelques uns lisent poteram avec une interrogation , et tradaîacnt :

NOTES. igi

aurais f je pu conserver ma vie, etc. Mais il me semble que Britaiiuicus étant mort dans le temps où Agrippine tient ce discours, cette interrogation ofilirirait un sens illusoire ; d'aiUeurs le mot at, mais , qui suit, présente, ce me semble, une opposition, entre la crainte qu'Agrippine devait avoir de la domination de Plautus , et la sûreté dont Britanr nicus l'aurait laissé jouir. Il est irai que ceux qui admettent Tinterrogation changent at en oc ; mais je ne sais si quelque édition ou quelque manuscrit les y autorise. Quoi qu*il en soit , voici comme j'entends cet endroit de Tacite r en laissant régner Britannicus, dit Agrippine , il aurait pu me laisser vivre par reconnaissance de ne lui avoir pas préféré mon propre fils, tout adopté qu'il était par Claude ; mais si Plautus devient le maître , quel espoir me reste^ M7?etc.

(107) Calvisius et Iturius sont éloignés de Rome, relegantur. Ce mot , selon Gesner , qui en rapporte des exemples , dit moins ([d'exilé. Il me semble que relégué dirait davantage.

(108) Ou parce qu'elle était mieux ainsi, vel quia sic decebat. D'autres ti*aduisent , ou pour avoir un air plus décent. J'ai préféré le premier sens , d'abord parce qu'il a plus de finesse , et d'ailleurs parce que le second sens me parait un peu forcé ; car une femme peut avoir Tair très-décent et très-modeste en se montrant à visage découvert.

(109) Les murmures du Sénat, injurias Pairum On pourrait

aussi entendre le mot injurias de Vinsulte faite au Sénat par les hauteurs d'Agrippine ; mais il me semble que les mots injurias Pairum se lient ( avec les mots iram populi) au mot adversùs qui vient ensuite.

(i 10) Que son mariage avec son oncle avait accoutumée à tous les crimes. Tacite dit expressément dans un autre endroit , liv. la , chap. 5, qu'un tel mariage avait été jusqu'alors sans exemple chez les Romains , qui le regardaient comme une espèce d'inceste.

(m) Et apaiser V humeur de ses parens. Le texte et placandum animum est équivoque , et peut se rapporter ou à Néron ou â ta mère; cependant il me paraît un peu plus vraisemblable de le rapporter à Agrippine , i<>. à cause du tour de la phrase ^ferendas paren^ tum iracundias , et placandum animum, dans laquelle la conjonction et, jointe aux deux gérondifs^/ferem/a5 ^placandum ,'}pttn\x rapporter à la fois les mots animum et iracundias au mot parenium. 1*, Parce que Néron sachant que sa mère était in'itée contre lui , paraît l'appakr à sa cour , afin de l'apaiser. Si l'on veut rapporter à Néron les mots placandum animum, ou pourra laisser subsister la manière dost j'avais traduit , dans les éditions précédentes , souffrir et oublier lu mauvaise humeur de ses parens. Je sais que la phrase placandum animum devrait s'entendre de Néron , si elle était seule , placare animum tout

court signifiant calmer son esprit , son ressentiment, sa erainie , etc. Mais ne peut-on pas dire aussi , comme je le crob , pimcare animum alicujus y auquel cas la phrase dont il s'agit se rapporterait plus naturellement à parentum ? D'ailleurs le mot placare ne aemble-t-il pas s'employer plutôt et plus souvent, pour dire apaiser un autre, que s'apaiser soi-même ? ( Voyez le Dictionnaire de Gesner , où la première de ces deux acceptions est beaucoup plus fréquente que la seconde. )

(112) Par la partie qui était au'-tiessus de leur tête ; emineniibus tecti parietibus. D'autres lisent lecti, ce qui signifierait parle dais du lit.

(ii3) On ordonna donc aux rameurs ; fussum dehinc remigibus. D'autres lisent visum, ce qui ne supposerait point d'ordre, et <:e qui peut-être est plus vraisemblable. En ce cas il faudrait traduire , les ra~ meurs prennent donc le pai^tide

(i x4) Le navire coula plus doucement à fond; dedére JacuUatem lenioris in mare J€u:tHs . D'autres traduisent, il fut plus aisé de se sauner à la nage ; ce sens peut aussi être adopté : la construction de la phrase latine , et ce qui précède , m'a déterminé au sens que j'adopte , sans le préférer absolument à l'autre.

(i i5) JvMt manqué par le haut comme une machine Jàite pour ia terre; veluti terrestre machinamentum. Le sens de Tadto est, ce me semble, qu'il était naturel que le vaisseau manquât par le bas, qui est nécessairement la partie la plus exposée dans un bâtiment fait pour la mer.

(1 16) S'enhardit jusqu'à regarder Burrhus. Le texte dit haetemts promptior, respicere Burrum, Il me semble que c'est le sens du mot hactenus, qui d'ailleurs paraît signifier partout dans Tacite jusqu'à tel point, et non au-delà. On pourrait en citer plusieurs exemples. Le sens de la phrase Seneca , hactenus promptior, respicere Jhtmun , est donc , ce me semble , Sénèque ne se montra le plus hardi des deux que jusqu'au point de regarder Burrhus , etc.

(117) Comme pour lui demander si Von ordonnerait aux soieUus le meurtre d'Jgrippine. L^édition que j'ai suivie porte , ac si sciUh' retur. D'autres lisent oc sciscitari , et traduisent Sénèque demanda à Burrhus; mais cette question, ouvertement énoncée, me paraît choquante dans la bouche de Sénèque; et d'ailleurs on dit également sci^ tari et sciscitari. ( Voyez le Dictionnaire de Gesner. } Ainsi je crois devoir préférer la leçon que j'ai suivie. D'un autre côté cependant h réponse de Burrhus semble supposer une question précise et articulée de la part de Sénèque ; mais on peut supposer que Burrhoi lÎMÛt **•—

les regards de^oèque la question du philosophe, préparée sans doute par tout ce que Néron Tenait de leur dire sur ce qu'il avait à craindre de sa mère.

Ce gu'il importe , ce me semble , bien davantage de remarquer ici , c'est la réponse que fait Burrhus à cette horrible question. Il ne se récrie pas sur Tatrocité du crime ^ mais sur l'impossibilité qu'il y aurait d'y faire consentir les prétoriens , trop attachés à la mémoire de Germanicus pour oser rien entreprendre contre sa fiUe. Ce Burrhus et son ami Sénéque étaient pourtant les deux plus honnêtes gens de la cour de Néron. Qu'on juge par là de la scélératesse des autres courtisans.

(ii8) Frappe mon ventre, s'écria^-t-^lle en le lui présentant; protendens uterum, ventrem Jèri , exclamavit. Ce mot d'Agrippine est sublime. Des critiques trop délicats voudraient peut-être que j'eusie mAmt^ frappe mon sein, cette expression leur paraftsant plus noble «• mais l'autre est plus énergique et plus juste.

(i 19) La fin de ce récit , et la remarque que nous avons déjà faite un peu plus haut sur la réponse de Burrhus à la question réelle on supposée de Sénèque , relativement au meurtre d'Agrippine , prouvent malheureusement , ce me semble , et malgré les éloges que Tacite donne ailleurs à Burrhus et à Sénèque , que ces deux hommes , et surtout le ph^> losophe, n'étaient peut-être pas aussi irréprochables qu'on le croit communément ; funeste exemple des écueils que la vertu et la phili^ Sophie trouvent à la cour. Je sais qu'un de nos plus illustres philosophes , et de nos meilleurs écrivains , a récemment publié une éloquente apo* logie du précepteur de Néron sur les reproches qu'on peut lui faire , non d'avoir été un lâche courtisan de ce monstre , comme le prétendent ses détracteurs , mais d'avoir eu pour son indigne élève quelques complaisances blâmables dans des circonstances où il aurait du lui résister. Je n'ose pourtant condamner avec rigueur, ni le philosophe romain , ni son estimable apologiste ; mais j'avoue qu'il me reste encore des doutes que je voudrais bien pouvoir dissiper.

(xao) Néron brûlait de conduire un char et montrait un désir

non moins méprisable de chanter, etc. Les mots cura et studium , qui sont dans le latin, semblent designer non-seulement un désir, mais l'étude , et même l'habitude actuelle. ^Cependant ils sont aussi trèssusceptibles du sens que j'ai suivi , et qui paraît déterminé par les mots suivans , pervinceret et concedere , qui expriment le consentement^ie Sénèque et de Burrhus à une des deux choses que Néron désirait', de peur qu'il ne s'obstinât à Tune et à l'autre si l'on s'opposait à toates deux. Il y a des éditions qui , au lieu de cura , portent copia ; Gesner, dans son Dictionnaire , adopte cette leçon au mot copia, et il eqiliqoe ces mots, vêtus illi copia erat, ]pucolim usa elidiceral ; il s'était au-^ trefois fort exercé à conduire des chars. Biais sans discuter si c*est là 4. i3

lol NOTES.

le seus du mot copia , assez difficile à déinâer, nous croyons devoir nous en tenir au mot cura y et j donner le sens que nous avons adopté. Ne pourrait-on pas traduire , pour conserver à U fois tous les aens dont le mot cura est ici susceptible ; depuis long-4emp$ Néron hHUait de montrer son adresse à conduire un char ?

(lai) Plusieurs , maigre la tristesse de lettrs discours et de leurs visages, aimaient à se montrer au milieu des plaisirs de la cour ; nec deerant, qui voce vuliugue tristi inter obleciamenta regia spectari cuperenl. On pourrait donner à ce passage un sens tout di£fî(rent , et même opposé. Plusieurs (T entre eux désiraient qu^au milieté des plaisirs du prince , on remarquât la tristesse de leurs visages et de leurs discours. J'ai consulté sur ce double sens plusieurs gens de lettres , et les avis ont été partagés ; peut-être le premier sens est-il plus fin , et le second plus noble ; tous deux sont dignes de Tacite , ce jqai rend le choix plus difficile. Le mot cuperent m'a fait pencher pour le premier sens ; mais je ne donne pas cette raison pour démonstrative ; car peut-être les mots voce tristi indiquent-ils Tautre aens^

(13a) Je suis bien; ego me bene habeo. J*ai cm devoir conserver dans la traduction la petite équivoque que les mots latins me semblent renfermer; Burrhus ne voulant pas dire en e£kt qi^il se portait bien , mais qu'il se trouvait heureux de moiuîr, et d'être délivré d'un monstre. Les mots hactenus respondisse me paraissent signifier ici que la réponse de Burrhus ne s'étendit point au-delà de ce peu de mots y solvant .le vrai sens du mot hactenus dont il a déjà été question dans une note précédente. D'autres rapportent hactenus au discours de Burrhus, comme s'il y avait hactenus ego me bene habeo , c'est-à-dire ^jeme porte bien maintenant que je ne te vois plus ; car Tacite vient de dire que Burrhus détourna les yeux pour ne point voir Néron. J'adopterais volontier9 ce sens , qui est très-fin , et par là très-digne de Tacite , i*. s'il me paraissait naturel de couper dans le texte la phrase supposée hactenus ego me bene habeo par le mot respondisse à fûifinitif; a<*. si la signification de maintenant, doi&iée au mot hactemu , ne me paraissait pas un peu forcée , hactenus ne signifiant proprenMnt que jusque^*

(ia3) Ils Jurent ce que leurs moeurs annonçaient ; acque iUipro eognitis moribus fuere. Je crois que ce mot général Juere, larloat joint à la phrase qui suit , renferme à la fois deux idées , ce que Fenins Rilfas et Tigellinus^/^irpn/ dans leur conduite , et ce qu'ils furent dans l'opinion du tyran et dans celle des citoyens. Je n'avais rendu « dans les éditions précédentes , que la seconde idée , en traduisant : ils oàtm^ renl ce que leurs mœurs méritaient. Ici j'ai pris un tour qui exprime à la fois les deux dioses. En général ( et cette remarque s'applique à la manière dont j*ai rendu plusieurs autres endroits) , je pense que TMte énnl un écrivahi qui fait penser beaucoup , parce qu'il renferme betiH

NOTES. igj;

coup de choses en peu de paroles , et «quelquefois en un seul mot , la meilleure manière de le traduire est de renfermer aussi , et quelquefois de sous-entendre dans une même phrase le plus d'idées qu*il est possible, pourvu que ces idées puissent subsister ensemble , et qu^il n'en résulte dans le style rien de contraire , ni à la clarté , toujours indispensable quand on écrit , ni à la condsion qu*on doit toujours chercher en traduisant Tacite.

(ia4) Les gens de bien, réduits à un seul chef y n'eurent plus le même appui. J avais donné un autre sens à cette phrase dans les éditions précédentes. Les conseils honnêtes n'eurent puis de crédit auprès de Néron, privé ^ pour ainsi dire , d^un de ses gouverneurs , et porté pour les scélérats ; et je pense qu'on peut aussi adopter ce sens-là , parce que le mxAdux se rapporte plus naturellement à Néron qu'à bonis ariibus, et parce que le sens dont il s'agit peut être appu?é, ce me semble , par les mots qui précèdent ou qui suivent subsidta tninue»

batur inf régit Senecœ potentiam et Nero ad détériores

inclinabat. On voit encore , et par le discours suivant de Néron , et par le récit du meurtre d'Agrippine , que l'empereur accordait à Burrhus et à Sénèque une confiance au moins apparente. Je laisse au lecteur k décider si j'ai bien ou mal fait en adoptant aujourd'hui un sens différent de celui que j'avais suivi d'abord. Au reste ( et cette remarque me parait mériter attention ) , le sens que j'adopte aujourd'hui renferme , ce me semble , implicitement celui auquel je m'étais arrêté dans l'édition précédente ; car Tacite dit expressément qu'après la mort de Burrhus , Sénèque étant resté seul , les gens de bien n'eurent plus le même apptd^ ce qui suppose qu'ils avaient au moins conservé quelque crédit lonque Burrhus et Sénèque vivaient tous deux : or , comment pouvaît-il rester encore à la vertu quelque ressource , sinon dans les conseils honnêtes que ces deux hommes vertueux ( autant qu'on pouvait l'être ii uno pareille cour ) osaient quelquefois donner à Néron , qui les considérait et les craignait , soit par un reste de Thabitude que son éducation lui avait fait contracter, soit par l'estime inyolontaine que la vertu înapirt aux méchans mêmes ?

(ia5) Et Néron leur préférait les scélérats ; et Nero ad détériorée inclinabat. Le mot incliner aurait , ce me semble , été trop faible pour rendre ici la véritable signification du mo\ inclinabat ; car îl paraît ^osez, par tout ce qui précède , que les honunes pervers avaient déjà , et depuis long-temps , beaucoup d'accès et de crédit auprès de Néron.

(ia6) Qu'il était temps qu'on cessai de lui aiiribuer tout ce qm se faisait de louable. Xai suivi dans cette traduction le.preroier séné que présentent les mots quem ad finem , jusque à quel terme, jusqv^à quand ? Cependant , comme finis veut dire aussi hiit, motif, et que même la plu'ase latine , ad huncfinem, signifie peut-être encore mieux pour cette fin , pour ce motif, que jusqu'à ce terme, jusqu'ici, je ne

serais point ëtonnë que d'autres entendissent différemment cet endroit , et traduisissent : par quel motif cherche^l^U à se/aire attribuer tout ce qui est louable ? insinuation adroite des courtisans , pour faire craindre à Néron que Sénèque , en chercbant des preneurs et des partisans , n aspirât secrètement à TEmpire. Dans les éditions précédentes, j*ayais traduit : comme s'il ne devait rien y avoir de louable que ce qui venait de lui, et j'avais rapporté cette phrase à celle d'auparavant , où il est question des talens de Néron , comme codier et comme chanteur ; talens que kes courtisans mettaient sans doute au nombre de Ëies belles actions , exprimées par le mot clams. Ce sens pourrait encore se soutenir , grâce à la basseue de ces courtisans , et ne manquerait pas même de finesse , si les mots quem ad finem pouvaient aussi bien 8*y adapter qu'aux deux autres sens : mats je n'avais que faiblement et imparfaitement rendu ces mots latins par les mots comme si ; c'est pour cela que j'ai suivi , dans cette édition , un autre sens , qui d*aiUeurs se lie très-bien avec ce qui suit.

IS'ajant de leçons à prendre que de ses aïeui.

(137) Racine a imité tout cet endroit dans Bntannîcus, actei, scène 11 , où Agrippine dit à Burrhus :

Ne'ron n^est plus enfant, nVst-il pas temps qn^il règne? Jnsqn*à quand vcales-vous que Tempcreur tous craigne ? Ne saurait-il rien voir qu^il n'emprunte vos yens ? Pour se conduire enfin n*a-i-il pas ses aïeux ^

(ia8) Comme un soldat ou un voyageur Jatigué demande du souU^ gement. Le texte dit à la lettre , quomodo in militia aut viajèssus ad" miniculum orarem. Fatigué d^un voyage ou du service militaire , /& demanderais du repos ; de même, etc. J'ai cru devoir préférer Taatre manière de traduire , qui ( en conservant le même sens ) me paraît à la fois plus simple et plus noble.

(/ag) Qui m'importune. Le texte dit, quorum fulgore perstringor ; ee qui peut signifier , dont V éclat me blesse , ou dont V éclat fn*aîiire des reproches. Le premier sens paraît plus conforme au texte ; le a^> Gond l'est peut-être davantage à ce que Tacite a dit plus haut sur la jalousie que Sénèque inspirait aux courtisans. En ce cas , on pourrait traduire ce superflu si offensant par son éclat , ou peutrêtre mieux encore y si importun par son éclat, ce qui renfermerait les deux sens.

(i3o) Me eroiriet'vous inférieur à Claude ? Je lis ici Claudio pos^ ponis avec plusieurs traducteurs. J'avais lu auparavant prœponis, comme dans quelques éditions , et j'avais tâché de trouver un sens conforme k eette leçon ; mais postponis me parait plus naturel , et je l'ai adopié.

(i3i) C est par où Von finit toujours avec son. maître. Qui /Imis omnium eum dominante sermonum Quoique j'eusse fait mention de ce sens dans las notes des éditions précédentes , j'en avais préféré un pliu

simple , et qui me paraissait plus indiqué par ce qui suit ; mais je sois retenu à celui-ci , i^. parce qu'il est plus beau ; n^, parce que la phrase est en parenthèse dans le texte , ce qui indique une réflexion ; 3*^. parce que le voot dominante parut désigner un maître en général , et non'paa Néron en particuUer.

(i3a) Le privait de sa gloire de poète. Le latin porte ^famam carminwn ejus premehat ; et premere peut signifier ici , 00 déprimer, comme Toot entendu d'autres traducteurs , ou étouffer, comme je l'entends , à cause de la phrase suivante : Néron empêchait Lucain de montrer ses vers. De plus , je n'ai rendu que yaguement la phrase vanus adsinudatione , qui est diffi^remment entendue , et même diffi^ remment lue par les divers traducteurs et commentateurs. Je soupçonnerais qu'on pourrait lire adsimilatione , et j'entendrais que par la comparaison des vers de Lucain avec ceux de Néron , l'empereur ne paraissait plus qu'un poëte sans talent , et dont le vain mérite dispa^ raissait en présence de son rival ; car il me semble que vanus pourrait ici avoir ce sens , c'estr-à«dire , & peu près la signification éieiHmescens, Au reste , ce n'est id qu^une conjecture légère et hasardée « que je propose. Quelques uns lisent temulatione, ce qui répondrait au sens que j'ai suivi dans ma traduction : lui ajrant d^/èndu , par jalousie, dm montrer ses vers.

(i35) Comme la suite le fit croire ; utplerique tradidere de conse^ quentibus. J'ai rapporté les mots de consequentibus à tradidere, «I non , comme d'autres traducteurs , à suspiciombus ; il me semble qpm ce sens se lie mieux avec le nom qui suit. D'ailleurs suspicionibus orreptis de consequentibus peut-il signifier , comme ces traducteurs paraissent l'avoir cru, l'espoir de la récompense qui devait suivre la délation ? Si Tacite l'avait voulu dire , il n'aurait pas , ce me semble , employé le mot suspicio , mais celui de spes , ou quelque autre équi* valent. On pourrait , au reste , sous un autre point de vue , rapporter de consequentibus à suspicionibus , et entendre que Milichus jugea , par les préparatifs que faisait son maître , de ce qui devait s'ensuim de ces préparatifs. Ce sens est aussi à peu prés renfermé dans la manière dont j'ai traduit : cet ordre éclaira Milichus sur un complot qu^il ignorait. Ainsi les deux sens qu'on peut adopter ici sont rendus à la fois dans ma traduction.

(i34) Elle ôta sa ceinture et P attacha enferme de corde. J'ai Xxtt^ àmifiascia par ceinture, et laqueus par corde, suivant la significatûm naturelle de ces mots ; le premier veut dire â la lettre bande, elle texte ajoute , quam pectori detraxerat, ce qui semble désigner urne ceinture; le second désigne ce qui sert à serrer, à étrangler, etc. D'autres traducteurs rendent ^5c/a par lacet, et laqueus par nœud coulant, traduction qui peut aussi être admise.

(i35) Demande à finir son testament. Le texte poscil Ustamenti

i()8 NOTES.

tabulas pourrait «gnifkr aussi , demande des tablettes pour faire son testament; mais U paraît, par -ce qui suit , que Sénèque avait d^à £ait un codicille, dans lequel il demandait que ses funérailles se fissent sans pompe , ita codiciUis prçsscripserat .* or , un codicille suppose un testament ; peut-être au reste codicilU signifie-t-il en cet eodroÂt un simple écrit, signification dont le mot codicilU est quelquefois susceptible , comme lorsque Tadte dit plus bas, à Toccasion de Thrasea, codicillos ad Neronem composait.

' (i36) De là il fut porté dans une ëtuve dont la vapeur V étouffa. Je donne iei , arec Gordon , la signification d'ëtuve au mot balneum , parce qu*il me parait désigner autre chose que le bain chaud, stagnum aquœ caUdte , où Sénèque était entré d'abord ; après quoi il fut porté dans une éture, balneo Hiatus, et étoufilé par la vapeur, dernier mot qui semble encore indiquer l'étuve plutôt que le bain. On lit d'ailleurs plus bas , dans le récit de la mort de Yestinus , balneo infèrtur, caiidaaçua mersatur. Cette phrase semble indiquer deux choses diffénentes , et désigner par balneum un lieu échauffé par la vapeur de Teau, lieu qui , dans cette dernière phrase , paraît signifier la salle même da bain « et dans Tautre un lieu très-chaud , voisin de cette salle. Telles sont mes raisons , bonnes ou mauvaises , siu- lesquelles le lecteur prononcera.

(157) De présenter sa tête avec courage. Le texte ^rie ,fbrtiter

protendere cervicém , qui peut signifier aussi tendre fortement le cou,

sans doute afin que Vexécuteur portât un coup plus ferme et plus sûr ;

' mais le sens que j'ai adopté présente une image plus noble, et me

paraît préférable.

(i38} Et toujours dans le deuil et les larmes. Vidua implex^ luctu continua. Luctus signifie également la douleur de la perte qu'on a faite , et le' deuil qu'on en porte. J'ai cru pouvoir ici réunir les deux sens y qui forment une image plus touchante , et que la force du mot implexa semble d'ailleurs autoriser.

(iSg) Ne prenait d'alimens que pour se conserver à son père. Le latin porte , nuliis alimentis nisiquœ mortem arcerent. Ne prenait d^a^ limens que ce qu*U en fallait pour ne point mourir. Comme cette veuve désolée ne pouvait avoir d'autre motif , en ne quittant pas la vie , que celui d'être utile à son père malheureux , je me suis permis d'exprimer ce motif ; la phrase suivante , liée à celle qui précède par le mot tum , semble même indiquer que c'était là l'unique but de cette fille courageuse , qui , à la prière de son père , et pour lui obtenir la vie , alla chercher l'empereur à Naples.

(i4o) V adresse ou le mérite. Il y a dans le texte, indus tria qui renferme ces deux idées ; car ce mot signifie ici en. général le savoir^

faire qui mène à la réputotioo , loit jNir le mérite sans intrigue , soit par Tintrigue saus méiite , soit enfin par Tun et par Tautra.

(140 Revenu <m vice ou à ce qui ressemblait au vice. Le

texte porte & la lettre revenu aux vices ou à r imitation des vices,

Gordon entend ces paroles , comme si Tacite voulait dire que Pétrone affecta de paraître vicieux et sensuel pour plaire & Néron ; je ne crois pas que ce soit le sens : Tacite rient de dire un moment auparavant que Pétrone était, par caractère et non par affectation, sensuel et volup* tueui , qu*il était enneihi de toute contrainte , et par conséquent très* éloigné , si Ton peut parler ainsi , de Thypocrisie même du liae. Le seul mot revolutus , revenu par son propre penchant, prouve qu'il n'y avait aucune affectation dans la conduite de Pétrone. Le sens de Tacite est , ce me semble , que la yne de Pétrone était plutât l'imitation et l'image du rioe , que le rice même , ce qui esf conforme d'ailleurs à la

peinture que Tacite fait de Pétrone , non ganeo et prqfligator sed

erudito htxu,

(143) Insensible au bonheur du prince , peut-^tre même n^est-'U pas rassasié de vos chagrins et de vos larmes ? Prospéras res principis spemit; etiamne luctibus et doloribus non satiatur ? Pour justifier cette traduction , il faut supposer que la ooDÎonction interrogative ne, dont le sens ordinaire exclut la négation , a dans cet endroit a peu prés le sens denoivie; et plnsienrs raisons y avtorisent. 1^. Dans oe passage de Virgile, Pallas ne exurere classem Argovum potuitne ? a évidemment le sens de iwnne , et par conséquent peut être supposé Tavoir ici , pourvu que cette supposition s'accorde avec le sens et la construotion naturelle de la phrase , accord qui en effet a lieu ici. H en est de même de ce long passage de la harangoe de Cîcéron pour Milon, n«* 38, potuii ne, etc. , dont le sens est éridemment nonne potuit, comme il est aisé de le voir par ce qui précède et par ce qui suit. a**. La conjonction €Wi^ qui répond & la conjonction ne, et qui a le même sens , se prend souvent dans Tacite pour nonne, comme dans le passage du discours de OemuHus Cordus à Tibère : an iUi septuagesimum ante

annum perempti partem memoriœ apud scriptores retinent ? et

dam celui-ci , du discours de Mucien à Vespasien : an excidit truci^ datus Corbuh , etc. ? 3«. En donnant à ne la signification ordinaire « différente de nonne, et aux mots non satiatur, le sens naturel qu'ils présentent , il n'est point rassiuié, la phrase aurait peu de sens , et se lierait très-mal avec celle qui précède , prospéras res principis spemit. En efiet , supprimons d'abord la conjonction /le , et mettons : prospéras res principis spemit; etiam luctibus et doloribus non satiatur, tout se lie et s'accorde très«-bien : il est insensible à vos • succès ; il n'est pas même rassasié de vos malheurs. Et si , au lieu de non satiatur, il y avait deleetatur, dont le sens serait à peu près le même • les deux phrases s'accorderaient très-bien encore : il est insensible à vos succès ; il se réjouit même de vos malheurs. Mettons à présent la conjonction

ne interrogative , en oe lui donnant pas le sens de nonne , elsubstitnons , pour plus de facilité , à non satiatur, le mot delecUUur, <{ui offre à peu près le même sens , on devrait traduire : il ^t insensible à vos succès ; se ré/ouit^il aussi de vos malheurs ? deux phrases qui ne 6*adaptent nullement entre elles. C'est pour cette raison que , dans les éditions précédentes , ne croyant par alors pouvoir donner à la conjonction ne la signification de nonne y j'avais sapposé c^etianme* . • . non satiatur, était ici pour nonne etiant satiatur, et que j*aTaîs traduit en conséquence : qui sait même s'il ne se rassasie pas en secret de vos cha^ grins et de vos larmes ? Mais les raisons que je Tiens de dire m'ayant persuadé depuis que ne pouvait avoir ici la signification de nonne , je n'ai pas hésité à adopter le sens que je suis ici , et qui est celui de la plupart des autres traducteurs.

(143} Il méprise le culte public. H y a dans le latin spemii reUgiones , et religiones signifie ici les honneurs qu*on rend aux dieux et aux princes traités comme des dieux. Tacite , en parlant d'Auguste , « dit qu'on lui décerna , après sa mort, un temple et des honneun divins ; délestes religiones,

(i44) ^^ annales du peuple romain ne sont tant àtes dans tes Provinces et dans les armées, que pour apprendre ce que Thrasem n*a point fait. Cela peut avoir deux sens. Lss partisans de Thrasea, dans les provinces et dans les armées, lisent avec soin les journaux du peuple romain, afin de connaître les prétendues injustices auX'^ quelles Thrasea n'a point de part ; ou bien , les journaux du peuple romain sont lus partout, afin que personne n'ignore que Thrasea ne fait rien pour la patrie, Chacuu de ces deux sens est assez beau pour ]>ouvoir être attribué à Tacite. La phrase ut noscatur paraît indiquer le ]>remier sens , surtout en la liant à la phrase suivante , où il est question des esprits rcmuans , qui regardaient Thrasea comme leur chef et leur modèle : mais le second sens paraît aussi pouvoir être adopté, l>arce qu'il est plus propre encore u charger Thrasea ; car le dessein de 1 accusateur est évidemment de le faire paraître le plus coupable qu^îl est possible. Dans les éditions précédentes , j'avais traduit en général this^ toire du peuple romain , si répandue dans les provinces et dans les armées , est r histoire de ce que Thrasea n'a point fiiit ; phrase qui iudique le second sens de préférence au premier : la traduction que j'y vubstilue aujourd'hui , sans vouloir absolument la préférer , indique davantage le premier sens. J'en laisse le choix au lecteur.

(143) En vain Cassius est banni, si vous laissez les imitateurs de Brutus vivre et se multiplier. Ce Cassius , dont il est parlé ici y des* rendait du fameux Cassius qui avait conjuré contre César. ( ^ojret le X vi*. livre des Annales , chap. 7. ) Il fut exilé par un décret du Sâaal. comme on le peut i;oir au chap. 9 du méuie Uvre. Tacite joue ici en

quelque manière sur les noms , et , s'il m'est permb de le dire , cette allusion me paraît un peu froide dans un discours si yéhëment.

( 1 46) Que le peuple verrait. ... Il y a dans le latin aspicerei populus, c'est-à-dire, à la lettre, gi/ il /allait que le peuple vît. Ces deux phrases françaises , dans l'endroit de Tacite dont il s'agit ici , présentent à peu près une même idée ; et j'ai préféré la première de ces deux phrases , parce qu'elle m'a paru plus concise et d'un tour plus yif .

(147) Par un vain désir de gloire. JTai traduit ici littéralement les mots cupidine laudis; dans les éditions précédentes j'avais mis, pew un mouvement de vanité ; traduction moins littérale , mais qui peut aussi avoir des partisans.

(i48) Aux tristes circonstances oà il entrait dans le gouvernement. Je lis guod iter; d'autres lisent quod, ce qui donnerait un wcdb différent : il faudrait traduire alors , et qu'il songeât à la conduite que l'État exigeait de lui dans ces temps malheureux. Ce second sens ne demanderait-il pas quodnani ? c'est un simple doute que je propose.

(149) // se chargea de décider s'il lui conpenait de s'y rendre. Pour plus d'exactitude et de clarté dans la narration , Tacite aurait dû ajouter, ce me semble, que Thrasea prit le parti de rester chez lui ; car il ne le dit pas expressément , quoique , par le reste de la narration , il paraisse que Thrasea prit ce parti. Les sénateurs , dit Tacite , se repris sentaient (pendant le discours de l'acciisateur ) le visage vénérable de jt

Thrasea. Thraseœ venerabUis species obversabatur. Thrasea était r>î

donc absent. D'ailleurs , si on lit avec attention le discours de l'accu- T*

sateur, on verra clairement que Thrasea n'était pas présent à ce discours. Enfin Tacite dit plus bas , pag. 345 , qu'on envoya un questeur à ^' ' Thrasea, retiré dans ses jardins, pour lui porter l'arrêt de sa mort. Tacite , accoutumé à des sous-entendus fréquens et profond dans ses pensées , s'en permet quelquefois dans sa narration même ; mais ce qui est un mérite dans les réflexions , est un défaut dans les récits , dont la première loi est de ne rien omettre d'essentiel.

(i5o) Embrassant les autels. Il y a dans le texte allaria et aram

complexa. Ara, selon l'auteur des synonymes latins, était l'autel où v

Ton faisait les prières et les libations ; altare ( quasi alla ara), mi autel > plus élevé où l'on faisait brûler les victimes. Je n'ai pas cru nécessaire

d'indiquer cette difSérence dans la traduction , et j'ai rendu simplement )1

les deux mots altaria et aram par les autels. ^

( 1 5 1 ) Comme s *il m' eût fallu racheter mon sang et ma vie. Gordon

truduit , comme f aurais tionné mon sang et ma vie s'ils me Peussent 'i*^.

demandé. Mais , suivant la' judicieuse olxtervation d'un critique , si ' j^

c'était là le sens , la phrase latine serait quomodo sanguinem et vitam , •-

20?. INOTES.

si poposcissent , et non pas, quomodo si sanguinem et viiam poposcissent, phi*asc qui équivaut évidemment à ceUe-d, quomodo dedissem, si sanguinem et vitam poposcissent, D'ailleur» le sens que j'ai suivi est très-clair et très-beau. On accusait Servilia d'avoir vendu ses pierreries pour en employer largent 4 d^ opérations magiques; elle répond qu'elle les a données aux dieux pour conserver la vie à son père , comme elles les eût données pour racheter sa propre fie , si ces mêmes dieux leussent demandée.

(iSa) Savent quel nom ils invoquent, U y a dans le texte, ^iio nomine sint, ce qui peut signifier, ou quel nom ils poriaU, ou au nom de qui ils font leurs prédictions , car il est ici quetlion des defins. Je me suis déterminé au dernier sens , i<*. parce que je le crois plus conforme k la phrase latine ; 2<>. parce que les deux membres de la phrase me paraissent plus distingués l'un de l'autre , si on adopte ce tens-U ; car les deux membres, quel nom ils portent , quelle projèssion ils exercent, semblent dire à peu près la même chose ; 3*. parce qu'il est plus naturel de supposer que Servilia ignorait le nom invoqué par les ileuins, que le nom (pCiU portaient,

(i53) Tant la justice des dieux discerne la vertu d^avec le crime. Cette pensée est ironique et épicurienne. Tacite , comme on le voit plus bas, ne croyait pas à la Providence, ou plutdt il ne croyait qu'à la justice divine qui punit les crimes , et non à celle qui récompeme le» vertus. Des gens de lettres très-estimables sont là-dessus d*un eutre avis , et oi)t lâché de justifier la croyance de Tacite sur œ sujet impor^ tant; mais , quelque déférence que j'aie pour leurs lumièrâ, j^avoue que leurs raisons ne m'ont point convaincu. Dans le fond , il est ewei indifférent à notre religion que Tacite^ qui ne la connaissait pas, crût ou ne crût point à la Providence. On sait avait quelle indécence il a parlé du peuple juif ( c'est-à-dire du peuple chéri de Dieu) dans le cinquième livre de son histoire. J'ajoute que Tacite, dans rcndroU odi il parle de l'astrologie , à l'occasion de la prédiction faite à Galba par Tibère , paraît regarder le dogme de la Providence comme une opinion rejetée par plusieurs sages de V antiquité , et qu'il expose sans la oom* battre. En effet , combien d'hommes célèbres , dans le sein du paganisme , ont eu le malheur de croire que la Divinité ne prenait ancone part au gouvernement de ce monde ? Combien d'autres ont en le malheur plus grand de nier et de combattre cette vérité au sein dn chii^ tianisme même ? Enfin , n'ctait-il pas assez naturel qu'un homme aoisî éclairé que Tacite , et privé des lumières de la foi , voyant , dans ce triste univers , beaucoup plus de mal que de bien , regardât le mal comme l'ouvrage des dieux , et le bien comme l'efTet du hasard. Les seuk dogmes de notre religion expliquent le malheur de Thomnie en ce monde , et le concilient avec la Providence.

(i5 J) De ne point ajouter à sa mort le spectacle de leur périL I«e

NOTES. ao3

lalin dit , neu pericula sua miscerc cum sorte damnati, c est-à-dire littéralement , de ne point s* exposer à partager son sort ; mab il me semble que le mot miscere enfei*me Tidée que j'ai tâché d'exprimer , et qu'elle indique la douleur qu aurait eue Thrasea de voir ses amis partager son sort.

(i55) Des sept cent vingt premières années de Rome. Plusieurs éditeurs lisent octingentos et viginti, huit cent vingt , et en apportent de très-fortes raisons ; mais , d'un autre c6té , il me paraît que dans le temps qui s'écoula entre Romulus et Galba (et qui est en effet de 820 ans, à très-peu près) , Tacite distingue ici l'espace de 720 ans ( ou environ) qui^rêfc^^ la bataille d^Actium, et où l'on écrivait avec liberté , <l*avec le temps qui s'écoula depuis cette bataille jusqu'à Galba , et pendant lequel la venté fut altérée par les historiens.

(i56) ly illustres malheureux supportant et 4f luttant la vie avec un égal courage. Il me semble que le mot supremœ nécessitâtes signiâe ici les malheurs de la vie, et que le mot ipsd nécessitas. sigsâHe la mort. Tacite , dans un autre endroit , l'appelle nécessitas ultima ; et ailleurs , il se sert des mots uti necessitate , pour dire subir la mort.

(i5'j)Je méritais que la république recommençât à moi. «Tai traduit presque littéralement le latin tlignus eram à quo republica inciperet ; ce tour me parait plus énergique et plus noble que si j'avais simplement traduit , je méritais de faire renaître la république : à quo , dans cette phrase , peut , à la vérité , signifier à peu près également /lârr moi et à moi; mais à moi renferme, ce me semble, un sens plus républicain , plus digne d'un empereur vraiment romain et patriote.

(i58) Et plus heureux su/et que souverain. Cette traduction est de feu M. Rousseau ; je l'ai adoptée , comme étant d'un tour plus vif et plus serré que la traduction littérale dont je m'étais contenté dans les précédentes éditions : et plus heureux sous le règne eT autrui que pendant le sien ; et aliéna imperiofeUcior quam suo.

(iSg) Supportant sans peine. G*est ainsi que je traduis les mots sine reprehensione patiens , entendant par l'expression sine repre^ hensione, que Galba ne reprochait pas à ses amis leurs vertus; ce qui me paraît plus naturel que de rapporter, avec d'autres traducteurs , ces mots à Galba , et d'entendre qu'il ne méritait point de reproche en supportant ses amis et ses affranchis, lorsqu'ils étaient vertueux.

J'ai fait plusieurs retranchemens dans ce discours d'Othon , ainsi que dans un autre qui précède ; ce n'est pas qu'ils ne soient très-beaux tous deux d'un bout à l'autre , mais ne traduisant que des fragmens de Tacite , j'ai cru pouvoir me permettre de laisser même des lacunes dans les fragmens que je tradub , et de n'en conserver que les traits qui me paraissent les plus remarquables : c'est pour cette raison que

2o4 NOTES.

j'ai cru pou? oir prendre la même liberté dans plusieurs autres discours

et dans divers morceaux de cet incomparable éerivain.

(i6o) J'emporte y en mourant, P espérance que vous m' aunes sa^ crifié vos jours. C'est le sens que j*ai cru devwr donner à ce passage : eat hic mecum animus , tanquam perituri pro mejueritis. J'entends ici par animus Tâme d'Othon , et ce sens me paratt désigné par les mots hic et mecum , surtout par le dernier. Cependant d*autres traducteurs entendent par animus le zèle des soldats d'Othon , et traduisent : que ce zèle qui vous porte à mourir pour moi, me suive dans le tombeau. Sans prétendre les condamner , il me semble que ce dernier sens est moins clair et moins préds que celui auquel j*ai cm deroir donner la préférence.

(i6i) Croyez-'vous , lui dit-^l, etc. J*ai mis ici en style direct ce qui est en style indirect dans le texte : cette licence , très-légère en elle-même , m*a paru nécessaire pour rendre le discours noo-Molemeiit plus vif, mais aussi plus clair; Téquivoque grammaticale des U et des son ,sa, ses, eût produit dans ce discours un etEet désagréable.

(162) Évitez également ou tt oublier Othon, ou de trop vous en souvenir. Racine , dans sonAndromaque , a rendu d*une manière trèsheureuse le sens de cette pensée de Tacite ; Andromaque dit de son fik Astyanax : ,

Qu^il ait de ses aïeux un souvenir modeste.

(i63) On lui éleva un tombeau simple et durable. J*ai hésité longtemps si je ne traduirais pas en cette sorte : on lui éleva un tombemy dont la simplicité assurait la durée. Traduction qui , depuis Pimpreision de cette note , a été adoptée par d autres ; mais j*ai préféré Fantre façon de traduire , comme plus conforme au style et à la manièfe de Tacite , modicum et mansurum. On pourrait traduire encore , mais » ce me semble , moins bien que de Tune ou Tautre des deux mamèrei précédentes : on lui éleva un tombeau durable par sa simplicité, oa autrement , durable parce qu'il était simple.

(164) Le temps n*est plus où vous n'étiez que suspect tPaspirer au trône; sauvez-vous donc en y montant : jam abiit et tnutst^eeùtm est tempus , quo posses videri concupisse ; confugienû^m est ad im^ perium. On pourrait encore traduire ainsi le premier membre de cette phrase : le temps n'est plus oit vous ne paraissiez que désirer h trône, ce qui fait un sens un peu différent. Dans le premier sens , Mik cien dit : autrefois vous n'étiez que suspect de vouloir régner, aujourd'hui vous avez levé le masque ^ etc. Dans le second sens, il dit : autrefob vous paraissiez seulement désirer Tempire, aujowd'hui vous songei ouvertement a r envahir, etc. , le second membre de la phrase , le tr&tte^ est donc votre seul asile , s'applique & peu près également bien à

NOTES. 2o5

deux setM , mais , ce roe semble , un peu mieux au premier ; c'est par cette raison que je Tai préféré , mais je ne serais pas surpris qu'on pensât autrement que moi.

(i65) Corbulon n'a^t-il pas été égorgé ? Le latin porte : an excidit trucidatus Corbulo ? Il semble que , pour répondre à notre traduction* la pbrase devrait être nonne excidit; cependant le sens que nous ayons adopté parait décidé par ce qui suit. O>rbulon n'a^^^U pas perdu la vie ? Vous me direz qu'il était plus redoutable que nous par sa naissance ; mais Néron était aussi fort 4tu~dessus de FiteUius ; et celui qui se /ait craindre est toujours assez grand pour c^lui qui craint. Sans cette dernière pbrase (qui se lie très-bien à ce qui précède), la difficulté de donner au mot an le sens de nantie , m'aurait lait adopter un autre sens que voici : Corbulon , direz^-vous, quoique supérieur à nous par sa naissance, a perdu la vie ? mais Néron était aussi, par sa naissance, fort au-dessus de Fitellius, Je ne serais pas même étonné qu'on traduisît de la sorte , et qu'on supposât entre cette pbrase et la suivante la liaison que voici : Vous n*éles pas plus en sûreté que Corbulon ; car celui qui se /ait craindre est toujours assez grand pour celui qui craint.

Au reste, Tacite a employé aillein*s an pour nonne, par exemple, dans le discours de Cremutius Cordus ; nous l'avons déjà observé dans une note précédente. En donnant au mot an le sens de nonne dans la phrase dont il s'agit ici , il faudrait en^ndre cet an avec une ellipse & peu près équivalente à celle-ci : Vous rappellerai "je ou vous jomvient'il que Corbulon a perdu la vie ? J'observerai de plus , qu'en admettant cette ellipse , on peut alors en admettre une pareille pour la phrase interrogative dont il a été question dans la note déjà citée , etiamne luctibus tuis non satiatur ? La phrase aiu'a pour lors le sens que voici, et que nous lui avons donné : Ajouterai-je même qu'il n'est pas rassasié de vos chagrins ? C'est aux gens de lettres les plus versés dans la langue latine à juger de la solidité de ces différentes observations.

(i66) Sa mort finit la guerre sans donner la paix. Le texte porte à la lettre : sa mort fit plutôt cesser la guerre que commencer la paix. Interfecto Fitellio, bellum magis desierat, quam pax cœperat. Ma traduction est plus concise , et dit la même chose. Forcé souvent d'être plus long que l'original , je tâche d'être plus serré quand le sens et notre langue me le permettent : fais-je bien ou mal de ne pas traduire littéralement quand je le puis ? c'est ce que je n'ose décider. J'ai dit , il est vrai , dans les réflexions qui sont à la tête de cette traduction , que la version littérale doit , pour l'ordinaire , être préférée, quand on le peut, sans s'écarter du génie de la langue française; mais Tacite presse et condense , pour ainsi dire , tellement ses paroles, qu'il me semble que son traducteur doit, pour se rapprocher de lui, aspirer au même but , et , aux dépens même de la lettre , se rendi'e le plus concis qu'il est possible , pourvu que la force du sens n'y

?o6 NOTES.

perde pas. Cette observation peut «^appliquer & tous les endroits on je me suis écarté , sans néœssité absolue , de la traduction littérale.

(167) Il puisa surtout V esprit de liberté dans les mœurs de son beau" père. Cette phrase , qui traduit assez exactement la phrase latine è moribus soceri nihil œque ac libertatem hausit, ne paraîtra peutêtre pas assez conforme au génie , ou , si Ton yeut ^ à la timidité de la langue française, par l'expression peu usitée, puiser dans les mâRir5. Aimerait-on mieux cette traduction, moins hasardée, mais plus faible : Les mœurs de son beau ^ père lui inspirèrent surtout P esprit de liberté ; ou celle-ci : il prit surtout de son beau-père resprit de liberté ; ou, si Ton veut, P exemple de son beau-père lui apprit surtout à être libre ?

(168) Les exemples subsistent plus long-temps que les moeurs. C'est la traduction littérale du latin, diutius durant exempla quam mores; mais le sens ne m'en paraît pas facile à saisir. Tacite veut dire , je crois , que les exemples de sévérité faits sur les méchans , durant le règne d'un prince vertueux et juste, continuent d'avoir leur efièt» même sous un successeur vicieux. C'est pour cette raison , et pour ëdaircir la pensée de l'auteur , que j'avais traduit dans les éditions précédentes , par une es|>éce de paraphrase : Les exemples de sévérité ont plus il* effet que les mœurs du prince ; mais , tout considéré , j'ai cru devoir rendre littéralement le texte de Tacite , auquel on attachera tel sens qu'on voudra. Peut-être même n'est-ce pas sans dessein que Tacite s'est exprimé ici d'une manière susceptible de dififérens

V sens ; peut-être voulait-il les renfermer tous dans cette même phrase ;

et tous en effist peuvent être relatifs , soit à ce qui précède , soit à ce qui suit. I®. V exemple qu'on fait des méchans , sous un bon ou sous un méchant prince, conserve son effet, même après lui. 2®. V exemple donné par un bon prince subsiste inutilement dans la mémoire des hommes, quand son successeur ne lui ressemble pas. 3®. V exemple que donne, par ses moeurs, un méchant prince , lui survit, et peut enhardir ses successeurs à l'imiter. Si notre conjecture, sur le dessein de Tacite , n'est pas sans fondement , eUe justifie ce qu'il peut y avoir de vague et d'indéds dans notre traduction.

(169) Le meilleur jour, après la tyrannie, c'est le premier. Le texte porte à la lettre : après un méchant prince, le meilleur jour est le premier; et cette traduction littérale , qui se trouve dans les éditions précédentes , est aussi trè8-i>onne ; mais Taotre m'a paru avoir quelque chose d*un peu plus vif; c'est pour cela que je l'ai préférée.

(170) Lorsqu'ils peuvent le moins se tromper. Il j a dans le texte: lorsqu'ils ne peuvent se tromper; dum errare non possunt. Gela ne m'a pas paru tout-à-fait juste , et j'ai cru pouvoir prendre la liberté de rectifier légèrement cette pensée.

(171) De gémir dans un champ ou dans une maison sous le poids

du travail: ingetnere agris , ittaborare domibus. C'est là, je crois, le yrai sens de ce passage ; et Ton pourrait en citer des gai*ans , par exemple , le Dictionnaire de Novitius , qui traduit illaborare domibus par travailler dans des maisons ; en effet , illaborare domibus paraît la même chose que laborare in domibus. Il y a pourtant des traducteurs qui entendent illaborare domibus , du travail et de la peine de construire des maisons. J^ai adopté le premier sens, non -seulement par les raisons que j*en ai déjà dites, mais encore parce cp'il me semble qa illaborare domibus est ici analogue à ingemere agris , et qtiingemere agris marque évidemment le travail pénible des champs. Cependant le second sens est aussi fondé en raison, et peut se dé- Telopper ainsi : Tacite vient de dire que les peuples dont il s'agit ne vivent que de chasse, et n habitent que des cabanes faites de branches d'arbres ; et il ajoute que ces peuples préfèrent cette manière de vivre et de se loger, à la peine de moissonner et à celle de bâtir.

(17a) Dei tourmenter par la crainte et par V espérance sajbr~ tune et celle d* autrui* Cette expression, tourmenter sa fortune, paraîtra sans doute un peu hardie ; mais je n'ai pu rendre autrement Ténergie du latin , suas edienasque fortunas spe metuque versare.

(175) On immola et les auteurs et leurs immortels ouvrages. Le texte porte à la lettre : on sévit non-seulement contre eux , mais aussi contre leurs ouvrages. Cette phrase aurait paru trop extraordinaire dans nos mœurs ; la condamnation d'un ouvrage au feu ne nous parait pas , comme aux anciens Romains , ime flétrissure atroce et un eyacèê de barbarie. On peut voir ce que Sénèque , père du philosophe , dit à ce sujet dans les Déclamations qui nous restent de lui. Tacite semble, en quelque manière , plus indigné de ce qu'on avait brûlé les livret de Rusticus et de Sénécius, que de la mort même à laquelle avaient été condamnés ces deux écrivains iUustres : c'est que les Romains étaient élevés dans le mépris de la mort et l'amour de la gloire ; et dans un temps où Ton ne savait pas encore multiplier facilement par l'impression les exemplaires d*un ouvrage , la condamnation de cet ouvrage au feu était regardée comme un acte tyrannique, qui privait à la fois l'auteur de la gloirq qu'il aurait pu acquérir de son vivant, et de l'estime de la postérité.

(174) Ici seulement ils ont un général et une armée; ailleurs, des peuples écrasés ^impôts , etc. Hic dux, hic exercitus ibi tri-» buta, etc. J ai rapporté les premiers mots, avec d autres traducteurs, au général et à Tannée des Romains ; ce sens me pardt lié avec ce qui précède ; cependant je ne serais point étonné que d'autres rapportaasent ces mêmes mots au général et à l'armée des Bretons , et traduisissent de cette sorte : Ici vous ave% un générai et une armée ; là (en montrant les Romains ) vous attendent les tributs et le sort destiné aux esclaves.

(175) Et qu'on exigeait moins sévèrement le reste ; et cœtera ut"

• 3to8 ÎSOTES.

T cunujfue JacUius dissimulari ; Gordon traduit : qu*en tout autre gent€

il pouvait souffrir des dégoûts ( c*est-à-dire des rivaax ou même des lupéiieurs ). Ce sens peut aussi être admis ; mais ce qui m'a déterminé au premier , qui n'en difi^re pas beaucoup , c'est qu'il m'a paru plus . beau et plus noble.

^t i^'fi) Se nourrissant de son fiel en silence. Secreto sua satiatus,

i ' ^ Secretum au substantif signifie également en latin un secret et un lieu

g- de retraite. Je l'entends ici de la première manière ; d autres traduc-

V i teurs l'entendent de la seconde. Dans ce dernier cas , on pourrait tra-

f ' duire , se nourrissant de son fiel dans la solitude , traduction qui dif-

fère peu de la nôtre. '

(177) Tout ce qui se donne au lieu du triomphe. Tacite veut dire , ce me semble , que Domitien , qui , d'une part , voulait refuser le triomphe à Agricola , et qui de l'autre ne voulait pas paraître trop injuste , lui accorda des honneurs qui étaient censÀ équivalens au triomphe , mais qui n'étaient pas aussi brillans , ni par conséquent ausai flatteurs. •

(178) La multitude, gui n'estime que par vanité les grands hommes. Selon la plupart des traducteurs , per ambitionem œstimare ,

^ signi6e juger des hommes par l'extérieur ; mais ambitio , dans Tacite ,

'J16 veut dire souvent la vanité ; et d'ailleurs le sens que j'ai suivi est plus

fin et plus noble : les sots n'afiectent , pour l'ordinaire , de louer le mérite que par vanité , et pour faire croii*e qu'ils en sentent le prix. Il me semble de plus ( mais c'est ici une légère conjecture ) que l'autre sens demanderait ex ambitione au lieu de per ambitionem. Je sais «. qu œstimare ne signifie , en bon latin , que juger ^ apprécier quelqu^un

ou quelque chose ; mais souvent , dans Tacite , ce mot indique le jugement qui produit l'estime , corajne dans le discours d'Othon : hinc Otho^ nem posteritas œstimet ; et dans la préface de la vie d' Agricola , vi>- \ tûtes optimè œstimantur.

(179) Soit inquiétude y soit curiosité cruelle. Tvl traduit ainsi les

deux mots cura et inquisitio ; le premier se rapporte , ce me semble »

relativement à ce qui précède , au sentiment dont l'empereur devait

' * être occupé dans le cas où il aurait en effet empoisonné Agricola , c'est-

^. ù-dire , au désir secret et inquiet qu'il devait avoir du succès de soa

V* crime ; et le second , au simple désir qu'il devait avoir, dans le cas où

/ fl la mort d' Agricola eût été naturelle , de se voir délivré de cet homme

\ f ' vertueux. Tacite , laissant en doute si Agricola périssait ou non par le

- •\ crime de Domitien , paraît exprimer ici les deux sentimens que le tjran

devait éprouver , dans l'une et dans l'autre supposition , sur le sort de ce respectable citoyen : dans tous les cas , la mort d'Agricola ne pouvait qu'être agréable à ce méchant prince , en conséquence àfi la hame ca- (îiée qu'il nourrissait au fond de son cœur contre tant de vertus et de

NOTES. ?.o*j

succès. Pcut-clrc la traduction suivante , qui renfenneà peu près les deux sens à la luis , satisferait-elle un plus grand nombre de lecteurs : Aussi cette multitude , qui n'apprécie les grands hommes quau gré de sa vanité , cherchait en vain l'illustre Agricola dans son extérieur : peu le démêlaient.

(i8o) Plus fréquemment qu'un souverain n^ envoie de pareils messages. Le texte porte : Crebriits quant ex more principatus per mtncîos visentis ; mot à mot , plus fréquemment que les princes n'ont coutume de visiter par des messages. Ce passage a été différemment entendu et différemment rendu par les traducteurs ; un d'eux , entre autres , traduit simplement , trop souvent pour un prince ; ce qui ne rend , ce me semble , ni les expressions ni la pensée de Tacite. J*ai suivi le sens qui m'a paru le plus naturel et le plus indiqué par la phrase latine ; la seule difficulté qui me reste , est de savoir si , par le mot principatus , Tacite veut parler des princes en général , ou des empereurs romains en -particulier , ou même , ce qui est possible , de Demitien seulement. Comme la phrase latine semble n'indiquer aucune res- Iriction , j'ai adopté le premier de ces trois sens. Dans les éditions précédentes , j'avais traduit : Domitien lui envoya fréquemment , non de simples courriers , suivant la coutume des princes , mais ses premiers affranchis , etc. et peut-être ce sens poiirrait-il aussi être adopté ,. en donnant au mot nuncius sa signification la plus ordinaire , d*tln simple exprès , d'un simple porteur de messages ou de nouvelles.

(i8i) Cependant il feignit une sorte de douleur ; speciem taihlên doloris animo vultuque prœ se tidit. Un traducteur croit que speciém doloris animo prœ se tulit signifie , joua la douleur à s'y mt^retuire peut-^'t/v lui-même. Je ne puis être de son avis ; ma raison est que 'i acite dit , une ligne après , que Domitien dissimulait sa Joie : or cela ne se peut dire de quelqu'un qui joue la douleur à s'y nwpremlre luimême. Le sens me paraît plus simple ; il feignit ( par ses discours)^ d'avoir l'ame triste , et prit un airaj^ligé. '

(i8a) // ne sentait pas que le prince est un tyran , dès qu'un bùh père le fait son héritier. Le texte dit à la lettre : qu'un bon père ne choisit pour héritier qu'un méchant prince. J'aurais traduit ainsi , si je n'avais craint que ce tour ne parut équivoque , sinon quant au sens , au moins quant à la phrase grammaticale ; mais peut-être y a-t-il Russi une légère équivoque grammaticale dans la phrase que j'y al substituée. Aimerait-on mieux traduire : qu'un prince , nommé héritier par un bon père , est un tyran ? J'en laisse le choix au lecteur.

(i85) Son visage, toujours serein, était de plus très-agréable . C'est ainsi que j'ai rendu la phrase , nihil metus in vultu , gratia oris supetvrat ^ entcndani , par le premier membre , que la crainte ne paraissait jamais sur le viaagc iC /It^ricola : re que j'ni cru exprime!

210 JSOTKS.

Buffîsarnnient par le mot set'ein. D autres entendent que la physionomie d'Agrioola n intimidait personne ; mais lezpi'ession latine , mhU metus in vultu , ne peut signifier , ce me semble , cpe nihil metus erat in e/us fftt/(u ; et je crois que si Tacite arait voulu exprimer Tautre sens , il ne se serait pas servi de la préposition in , mais de la préposition ex, ou de quelque autre équivalente. Au reste , la phrase , toujours serein , dont je me suis servi , peut renfermer à la fois les deux sens, c'est-à-dire, que le visage d'Agricola annonçait le calme de son ame , et communiquait ce calme aux autres.

(i84) Et le visage du tyran, enflammé par le crime et inacces^ sible à la honte» En cet endroit , je n'ai pas suivi exactement le texte : j'en ai dit la raison dans Les observations sur Tart de traduire.

(x85) Comme pour justifier ou absoudre le prince, autant qu* il était en vous. Le texte porte : tanquam pro virili portione innocent tiam principi donares ; mot à mot , comme pour accorder , autant qu'il était en vous , V innocence à V empereur. Tacite vient de dire qu'on croyait , mais sans en être sûr , Agricola empoisonné ; il ajoute que cet homme de bien parut quitter la vie sans peine , soit pour écarter le soupçon que sa mort était violente , soit pour pardonner au prince , s'il était coupable. C'est au moins le double sens qui me parait résulter de ce qui précède , et renfermé dans l'expression innacentiam donare. Dans les éditions précédentes , je n'avais adopté que le premier sens , celui qui suppose qu'Agncola croyait sa mort naturelle ; mais Tacite présentant ce fait comme incertain , Agricola pouvait aussi avoir des soupçons k ce sujet sans les faire paraître : j'ai donc cru qu'il était bon de présenter à la fois les deux idéâ pour rendre toute la pensée de 'hîâtorien.

(i86) Et vosjreux , en se fermant, ont cherché les nôtres ; et no-uissima in luce desideravere aliquid oculi tui. J'avais traduit , dans les éditions précédentes : et vos yeux , en se fermant^ ont désiré quelque chose; traduction littéralement conforme au texte, et qui , par cette raûon , pourrait bien valoir ce que j'y ai substitué , quoique peut-être plus tendre et plus touchant.

AVERTISSEMENT

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