TRADUCTION DE I.A PÉRORAISON DE CICÉRON
Voila, messieurs, assez de raisons pour la défense de Milon ; peut-être même trop de discours inutiles à sa défense. Que me reste*t-il à dire, qu'à vous supplier instamment d'accorder à ce généreux citoyen une grâce , qu'il ne sollicite pas , je l'avoue , mais que , malgré sa répugnance , je réclame et j'implore pour lui ? Quoique , parmi ces larmes que nous versons tous , vous n'ayez pas vu Milon en répandre une seule , quoique vous remarquiez toujours la même fermeté sur son visage , dans sa voix , dans sea discours , ne lui en soyez pas moins favorables ; peutêtre même en est-il plus digne de vous intéresser ? En effet , si dans les combats des gladiateurs , ces hommes de la condition la plus vile , nous sentons une espèce de haine pour les lâches qui demandent la vie en supplians , tandis que nous voudrions arracher à la mort ceux qui s'y présentent avec courage ; si notre compassion tombe plutôt sur ceux qui ne cherchent pas à l'exciter , que sur ceux qui la sollicitent avec faiblesse , combien la fermeté d'un citoyen respectable doit -elle nous toucher davantage ?
Pour moi , messieurs , je meurs tous les jours de douleur en voyant Milon , et entendant ces paroles de sa bouche : « Adieu , N dit-il , mes chers concitoyens , adieu pour jamais ; soyez tranw quilles , soyez contens , soyez heureux ; puisse long-temps sub- » sister la gloire de cette grande ville , et une patrie qui me sera » toujours chëre, de quelque manière que j'en sois traité. Que » l'État et mes concitoyens jouissent sans moi de cette paix dont M je ne puis jouir avec eux, quoiqu'ils me la doivent; je vais M me séparer d'eux pour toujours. Si je ne puis éprouver la » reconnaissance de ma patrie , j'échapperai du moins à son in- » justice , et dès que j'aurai trouvé des peuples vertueux et N libres , je mourrai en repos au milieu d'eux.
» O ciel ! que de travaux inutiles , de projets vains , d'espé- »» rances trompeuses! Tribun du peuple, voyant l'État opprimé, H je me suis sacrifié pour le sénat qui n'existait presque plus ; » pour les chevaliers romains qui étaient restés sans force ; pour
• Je me suit permit (ci c'est peat-dtre un reproclic à me faire) de retrancher fie cette éloquente pcroraiton un petit nombre de phrases qui m*ont paru renl'ermer des dctails plus inicrcssans pour le» Romains que pour nou».
» les gens de bien à qui les armes de Clodius avaient fait » perdre tout leur crédit et tout leur courage; pouvais-je ]:)enser » que les gens de bien me refuseraient leur appui ? Et vous » (car il m'adresse souvent la parole ) , après vous avoir rendu à » votre patrie , devais-je m'attendre à ne plos trouver de place M dans cette patrie même? Qu'est devenu ce sénat à qui nous » avons été si fidèles ? ces chevaliers romains qui vous étaient » dévoués , ce zèle des villes municipales , ce cri de l'Italie en- >» tière ? Qu'avez-vous fait vous-même , mon cher ami , de celte ^ voix secourable qui en a sauvé tant d'autres ? Serai-je le seul M qu'elle ne pourra défendre , moi qui tant de fois ai bravé la »» mort pour vous ? »
£t ce n'est point , messieurs , en versant , comme moi , des pleurs, qu'il tient ce discours , c'est avec ce visage tranquille que vous lui voyez. Il n'accuse point ses concitoyens d'ingratitude , il avoue seulement qu'ils envisagent les dangers avec une circonspection trop timide. Pour mettre notre vie en ^sûreté , il a su gagner celte vile populace qui , animée par Clodius, menaçait vos biens ; craindrait-il , après avoir apaisé le peuple par ses largesses , de vous voir oublier ce qu'il a fait de grand pour la patrie ? Dans ces temps malheureux , il a souvent éprouvé la bienveillance du sénat, le zèle que vous avez tous montré pour lui, dans votre accueil et dans vos discours ; et il en portera le souvenir partout oii le conduira sa destinée. ... Il ajoute que , pour un homme sage et courageux , la récompense des belles actions est dans ces actions même ; que , dans toute sa vie , il n'a rien fait que de grand , puisqu'il n'y a rien de plus grand que de sauver sa patrie ; qu'on est heureux , sans doute , quand on en reçoit le prix de ses concitoyens ; mais qu'on n'est point à plaindre quand ils demeurent redevables d'un bienfait si grand : que cependant , si l'on doit mettre quelque prix aux récompenses , on est toujours assuré de la plus grande de toutes , de la gloire , ({u'elle seule nous console de la brièveté de la vie par le souvenir que nous laissons ; qu'elle nous fait exister oii nous ne sommes pas, et vivre même après notre mort ; qu'elle est enfin comme le degré qu^ nous élève jusqu'au séjour des dieux.
>» Le peuple romain , dit-il , toutes les nations parleront éter- » nellement de moi , la postérité ne m'oubliera jamais ; en ce » moment même oii la haine et l'envie cherchent à m'ancantir, » je me vois célébré dans toutes les assemblées de la nation , et » l'objet de tous les discours \ tous s'empressent de me féliciter » et de me rendre grâce. ... 11 n*y a que cent jours que Clodius » a péri, et déjà la nouvelle et la joie même de celte mort ont » franchi les bornes de TËinpire. Que m'importe donc le lieu
2i8 PÉRORAISON DE CICÉRON
» oii ce corps doit habiter , puisque la gloire de mon nom doit >* subsiter à jamais isLns l'univers ? »
Tels sont , mon cher Milon , les discoars que tous me tenez souvent en particulier ; voici ce que je vous réponds devant cette assemblée respectable. Je ne puis assez louer votre courage ; mais plus il me semble au-dessus de l'humanité , plus il m'est cruel d'être arraché à vous. Cependant , si j'ai le malheur de vous perdre , je n'aurai pas même la consolation de pouvoir haïr ceux qui m'auront fait tant de mal ; car ce ne seront point mes ennemis qui vous enlèveront à moi , ce seront mes amis les plus chers ; ce ne seront point des hommes dont j'ai eu quelquefois à me plaindre , mais des hommes dont j'ai toujours éprouvé la bienveillance. Non , messieurs , vous ne me causerez point une si amëre douleur ; vous ne m'en donnerez pas une plus grande encore , s'il est possible, celle d'oublier tant de marques que j'ai reçues de votre estime ; mais si vous les oubliez voufr-mémes, ou si j'ai eu le malheur de vous déplaire , pourquoi en punir Milon plutôt que moi ? Que j'éprouve toute autre disgrâce à la place d'une infortune si cruelle , et je me croirai trop heureux.
Une seule pensée me console en ce moment , mon cher Milon , c'est de vous avoir donné toutes les preuves de sensibilité , d'attachement et de zële qui dépendaient de moi. J'ai bravé pour vous la haine des hommes puissans ; j'ai souvent exposé ma vie aux armes de vos ennemis ; on m'a vu plus d'une fois pour vous dans la posture d'un suppliant ; j'ai sacrifié , pour vos intérêts , mon état, ma fortune et celle de mes enfans ; au jourd'hui même , si quelque malheur vous menace, si vos jours sont en péril, je demande à le partager. Que me restc-t-il à dire et à faire pour vous? Puis-je autrement vous témoigner ma reconnaissance qu'en désirant pour moi-même la situation que le sort vous destine ? Oui , je l'accepte , je m'y soumets , et je vous conjure y messieurs , ou de mettre le comble à vos bienfaits en ' me conservant mon ami , ou de souffrir qu'ils soient anéantis pour moi , si vous me le faites perdre.
Milon n'est point touché de tant de larmes ; son Ame est comme environnée d'un rempart invincible : il croit qu*on n'est point en exil partout où la vertu peut respirer; que la mort est la fin de nos maux , et non pas un mal. Qu'il conserve ce courage que lui a donné la nature : mais vous, messieurs, quels seront vos sentimens? Bannirez-vous Milon en honorant sa mémoire ? Y a-t-il sur la terre un lieu plus digne d'être le séjour de tant de vertus, que le pays qui les a vues naître ? C'est vous que j'en atteste , généreux Romains, qui avez tant versé de sang pour la république; c'est vous , braves centurions et braves sol-
OaU , que j'appelle au secours de ce héros. Quoi, nou-seulement vous assistez , mais vous présidez sous les armes au jugement de cette cause? ce sera sous vos yeux qu'on exilera, qu'on proscrira , qu'on anéantira tant de vertus ?
Malheureux que je suis! Vous avez pu, Milon , me rappeler dans ma patrie par le secours de ces vaillans hommes, et je ne pourrai , par leur secours , vous y retenir ? Que répondrai-je à mes enfans , qui vous regardent comme un second père ? Que vous répondrai-je , ô mon frère Quintus ! aujourd'hui absent , et autrefois compagnon de mes malheurs ? Croirez-vous que je n'ai pu conserver Milon par les mêmes mains qui l'ont aidé à nous conserver l'un et l'autre? £t dans quelle cause ne l'aurai-je pu ? dans une cause où toutes les nations sont pour nous. Qui me l'aura refusé ? ceux à qui la mort de Clodius a rendu le repos. A qui le refuseront-ils ? à moi.
Quel complot ai-je donc formé contre vous , messieurs ; quel si grand crime ai-je commis , lorsque j'ai cherché , découvert , publié, dissipé les dangers qui menaçaient l'État? Hélas! c'est la source funeste de la douleur qui m'accable aujourd'hui moi et les miens. Pourquoi avez-vous ordonné mon retour? est-ce pour bannir à mes yeux ceux à qui j'en suis redevable? P^e souffrez pas , je vous en conjure , que ce retour soit pour moi plus cruel que l'exil ; car comment pourrai-je me croire dans Rome , si l'on me sépare de ceux qui m'ont rendu à elle?
Plût aux dieux ( pardonnez-moi ce souhait , ô ma patrie ! car, en m'attend rissant pour Milon , je crains de vous outrager } , plût aux dieux que Clodius fût non-seulement viv£|nt , mais préteur, consul, dictateur, si sa mort nous a réservés à de si grands maux.
O Dieux immortels ! quel modèle de force et d'héroïsme ! qu'il est digne, messieurs, d'être conservé par vous à l'Etat! Non , s'écrie Milon , ce scélérat a subi la peine qui lui est due ; subissons, s'il le faut, celle que nous n'avons point méritée. Quoi, cet homme né pour la patrie mourra donc partout ail* leurs que dans sa patrie même , et pour sa patrie? Vous aurez sous les yeux les monumens de son courage, et vous ne permettrez pas que dans toute l'Italie il lui reste un tombeau? Qui de vous pourra condamner à l'exil un citoyen que toutes les autres villes appelleront quand vous l'aurez proscrit ?
O trop heureuse la nation qui va recueillir un tel homme ! qu'elle sera ingrate si elle le bannit , et infortunée si elle vient à le perdre ! Mais finissons , car l'abondance de mes larmes étoufie ma voix, et Milon ne veut point être défendu par des larmes. Je vous conjure instamment, messieurs, d'oser, en allant aux opinions ,, dire librement vos avis; personne y croyez-moi , ne