‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 36 sur 158 · LUCIUS · texte numérisé non relu

LUCIUS

Caton , il est temps de songer à ta sûreté et à la nôtre.

CATON

Ne pensez point à moi ; je ne suis point en danger. Les Dieux ne me laisseront point au pouvoir du vainqueur. César ne pourra jamais dire : J'ai conquis Caton, Mais, hélas! mes chers amis,

' Second fils de Caton, frère de Marcns. * Prince de Nnmidie, ami de Caton.

' Sénateur romain, ami de Caton.

ooî CAÏON D'UTlQi;!::

c'est votre conserva li(m et votre sûreté ({ui remplissent mon a me d'inquiétude. Mille terreurs secrètes me troublent. Comment pourrai-je sauver des amis si fidèles? D'aujourd'hui , César, je commence à te craindre.

LU CI us.

César nous pardonnera si nous lui demandons grâce.

CATON

Demandez-la-lui donc , je vous en conjure. Dites-lui que c'est Caton seul qui a tout fsjt : ajoutez-y même, si vous le voulez , que je l'implore pour vous, que je le supplie, les larmes aux yeux , de ne point punir mes amis de leur vertu. Juba , je suis inquiet pour toi. Te conseillerai-je de regagner la Numidie , ou d'aller trouver le vainqueur?

JUBA

Puissent les Dieux abandonner Juba, s'il t'oublie jamais tant (|ue le ciel lui conservera la vie.

CATON

Tes vertus , cher prince , je te le prédis , rendront un jour tou nom respectable et célèbre. Ce ne sera pas toujours un crime à Rome d'avoir été l'ami de Caton. Portius, approche-toi; tu as vu mon fils dans un état corrompu , ton père en butte aux mcchans , lutter contre le vice et les factions. Tu me vois aujourd'hui accablé y sans force, et désespérant du succès. Betire-toi, si tu m'en crois , dans les campagnes que tes pères ont habitées et cultivées, oii l'illustre Caton le Censeur travaillait de ses mains, oii nos respectables ancêtres, bénis des Dieux et des hommes , ont mené une vie champêtre , frugale et heureuse. Mène , à leur exemple , dans cette solitude , une vie obscure et retirée ; prie pour la paix de Rome; borne-toi à être obscurément vertueux. Quand le crime l'emporte, et que le méchant a le pouvoir en main , le poste d'honneur est l'état privé.

PORTItS.

Pourquoi , mon père, ordonnez-vous à Portius de prendre soin d'une vie que vous dédaignez vous-même ?

CATON

Adieu , mes amis : s'il est quelqu'un parmi vous qui n'ose se fier à la clémence du vainqueur, sachez que j'ai fait préparer des vaisseaux dont les voiles sont déjà enflées par un vent favorable , et (|ui vous conduiront aux ports les plus éloignés et les plus sûrs. Pnis-je faire encore quelque chose pour vous? Le conquérant approche. Adieu pour la dernière fois. Si jamais nous nous re-

TRAGÉDIE ANGLAISE. laS

voyons , ce sera dans des climats plus heureux , et sur un rivage plus salutaire , oii César ne pourra plus nous atteindre.

( Montrant le corps de son fils.)

C'est là que ce jeune héros, enflammé de l'amour de la vertu, qui a répandu son sang avec tant de gloire pour la défense de son pays, jouira d'un sort digne de son courage. C'est là que le citoyen intrépide, qui a fait du salut de sa patrie le plus cher de ses soins, ne sera plus la victime du vice, des factions et du sort , et verra que ses généreux travaux ne sont pas sans récompense.

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