‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 4 sur 158 · DES LANGUES · texte numérisé non relu

DES LANGUES

nuances ^d'harmonie dont je parle. Ce doate révoltera vraisemblablement la plupart de nos latinistes modernes ; j'en ai pourtant trouvé quelques uns d'assez sincères sur ce sujet.

Si nous voulions Tétre par rapport à l'harmonie des langues mortes , nous ferions souvent le même aveu que se faisaient réciproquement un Français et un Italien , tous deux hommes de goût , d'esprit , et surtout de bonne foi , qui discouraient ensemble «ur l'harmonie réciproque de leurs langues'. Le premier avouait au second , qu'il ne pouvait sentir l'harmonie de la poésie italienne , quoi qu'il en eût lu beaucoup , et qu'il crût savoir assez bien la langue. J'ai , répondit l'Italien , les mêmes plaintes à me faire à moi-même au sujet de la poésie française ; je crois savoir'assez bien votre langue ; j'ai beaucoup lu vos poètes ; cependant les vers de Chapelain , de Brébeuf , de Racine y de Rousseau, de Voltaire , tout cela est égal à mon oreille , elle n'y sent que de la prose rimée.

Ce discours m'en rappelle un autre à peu près semblable , que j'ai souvent entendu tenir à un étranger , homme d'esprit , établi en France depnis assez long-temps ; il m'a plusieurs fois avoué qu'il ne sentait pas le mérite de La Fontaine. Je n'ai pas eu de peine à le croire'; mais comment veut -on après cela que j'ajoute foi à l'enthousiasme d'un Français , qui s'extasie à la lecture d'Anacréon ? Qu'on ne m'accuse point pour cela de vouloir rabaisser le mérite de ce poète. Je ne doute pas qu'Anacréon ne fût en effet pour les Grecs un auteur charmant : mais je ne doute pas non plus que presque tout son mérite ne soit perdu pour nous, parce que ce mérite consistait sûrement presque en entier dans l'osage heureux qu'il faisait de sa langue ; usage dont la finesse ne saurait être aperçue par des jeux modernes. La plupart des étrangers qui savent le français , sentent-ils le mérite de nos chansons ?

On pourrait , ce me semble , abréger de cette manière bien des disputes sur le mérite des anciens. Ils sont certainement nos modèles à beaucoup d'égards , ils ont des beautés que nous sentons parfaitement ; mais ils en ont beaucoup plus qui nous échappent , que leurs contemporains savaient apprécier , et sur lesquelles leurs admirateurs modernes se récrient sans aucune connaissance de cause. Un philosophe , homme de goût , rira donc souvent des admirateurs , sans respecter moins réellement l'objet de leur admiration , soit par les beautés qu'il y Voit réellement , soit par celles qu'il y suppose d'après le témoignage unanime des contemporains.

Ce que nous venons de dire sur l'harmonie des langues mortes,

' Obêeivations nwt Italie et sur les Italiens y par M. Groslej, t. 3, p. ai 3. 4. 2

i8 SLR LA LATINITE

et sur le peu de connaissances que nous en avons, conduit naiu* rellement à quelques réflexions sur la prétendue belle latinité qu'on admire dans certains modernes. Quoique nous ayons âé]k fait connaître en diffërens endroits de ces Mélanges ce q«e nous pensons sur ce sujet , il ne sera pas inutile* de le traiter un peu plus à fond.

Cest une chose si évidente paf elle-même , qu'on ne peut jamais écrire que très-imparfaitement dans une langue morte , que vraisemblablement cette question n'en serait pas une , s'il n'y avait beaucoup de gens intéressés à soutenir le contraire.

Le français est une langue vivante , répandue par toute l'Eu* rope; il y a des Français partout; les étrangers viennent en foule à Paris; combien de secours pour s'instruire de cette langue ? Cependant combien peu d'étrangers qui l'écrivent avec pureté et avec élégance ? Je suppose à présent que la langue française n'existât , comme la langue latine , que dans un trèspetit nombre de bons livres ; et je demande si dans cette supposition on pourait se flatter de la bien savoir , ^t être en état de la bien écrire ?

Il y a même ici une différence au désavantage du latin ; c'est que la langue française est sans inversions , au lieu que la langue latine en fait un usage presque continuel ; or cette inversion avait sans doute ses lois , ses délicatesses , ses règles de goût , qu'il nous est impossible de démêler j et par conséquent d'observer dans nos écrits latins. Ainsi la langue latine a tout au moins une difliculté de plus que la langue française , pour pouvoir être bien apprise et bien parlée.

Mais je veux bien même écarter cette difficulté , quoique trèsgrande , et je l'ose dire , insurmontable. Je m'en tiens ici à la connaissance de la valeur des mots , de leur signification précise , de la nature des tours et des phrases , des circonstances et des genres de style dans lesquels les mots, les tours , les phrases peuvent être employées ; et je dis que pour arriver à cette connaissance , il faut avoir vu ces mots , ces tours et ces phrases ^ pianiés et re$sassés , si je puis m'exprimer ainsi ^ dans mille occasions différentes ; qu'un petit nombre de livres, quand même on les aurait lus vingt fois , est absolument insuffisant poor cet obiet ; qu'on ne saurait y parvenir que par des conversations fréquentes dans la langue même , par un usage assidu , et par des réflexions sans nombre , que cet usage seul peut suggérer. C'est en effet de cette seule manière , avec beaucoup de temps, d'étude et d'exercice , qu'on peut devenir un bon écrivain dans sa propre langue ; on sait même combien il est rare encore d'y réussir ; et on veut se flatter de bien écrire dans une langue

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