‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 47 sur 158 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

De r Audace,

Démosthëne a dit un mot fort connu , mais digne d'être remarqué par les sages. On lui demandait quelle était la première qualité de l'orateur ? Z/'âc/wn, répondit-il. Quelle est la seconde? TJ action. Quelle est la troisième? U action. Il parlait en connaisseur, et en connaisseur d'autant moins suspect, que la nature avait d'abord été avare à son égard , d'un avantage qu'il élevait si haut. C'est une chose surprenante qu'un talent qui ne passe pas l'écorce , et qui est encore plus celui d'un comédien que d'un orateur, ait été mis par Démosthène au-dessus des plus belles parties de l'éloquence , de l'invention , de 1 elocution, et des autres ; enfin , qu'il l'ait presque regardé comme la seule partie nécessaire; la raison en est évidente : les hommes ont beaucoup plus de sottise que de sagesse , et les qualités qui en imposent à la sottise sont les plus puissantes.

On peut comparer à \ action dans l'éloquence , V audace dans les affaires civiles. Quelle doit être dans les affaires la première qualité ?Z/'fli/£^£rce. Quelle est la seconde? L'audace. Quelle est la troisième? L'audace. Elle est pourtant fille de l'ignorance et de la faiblesse, et fort au-dessus des autres parties de la science civile; mais elle éblouit cl captive les petits esprits et les âmes

tiiiiides , c'est-à-dire , presque tous les hommes. Elle ébranle même quelquefois le sage, quand il ne se tient pas ferme et sur ^es gardes ; c'est pour cela que l'audace a tant de pouvoir dans les démocraties, et qu'elle réussit moins dans l'aristocratie et la monarchie.

L'audacieux peut davantage , quand il entame les affaires , qu'il ne peut ensuite ; car l'audace , pour Fordinaire , ne tient point parole.

Comme il y a des charlatans qui promettent de guérir , il y a aussi dans le corps politique des hommes qui répondent des guérisons les plus difficiles. Le hasard les fait réussir quelquefois ; mais ils se trompent encore plus souvent , parce qu'ils n'ont pas étudié la science qu'ils professent. Il n'est pas rare même de leur voir faire le miracle de Mahomet. Cet imposteur persuada au peuple qu'il ferait venir à lui une montagne , et que, placé sur son sommet , il y adresserait des prières au ciel pour les fidèles sectateurs de sa loi. Le peuple s'assemble en foule ; Mahomet appelle la montagne à plusieurs reprises , mais elle demeure immobile : Puisque la montagne ne vient point à Mahomet, dit-il sans se troubler , Mahomet ira donc à elle. De même les honmies dont je parle , quand ils ont honteusement échoué dans quelque grande entreprise, en plaisantent les premiers, retournent sur leurs pas , et en restent là.

L'audace est ridicule non-seulement aux yeux des hommes sensés , mais à ceux du< vulgaire même , du moins jusqu'à un certain point ; car une grstnde audace a presque toujours l'absurdité pour compagne. Aussi , pour l'ordinaire , est-elle aveu-> gle : elle n'aperçoit ni les dangers ni les obstacles ; c'est ce qui la rend nuisible dans les conseils et propre à l'exécution. Ainsi , pour employer les audacieux avec avantage et avec sûreté , il ne faut pas leur confier le pouvoir suprême , il faut les placer dans une classe inférieure , oii ils soient guidés et commandés par d'autres ; car, quand on délibère, il faut voir le danger; mais il faut fermer les yeux quand on agit , à moins que le péril ne soit Ircs-grand.

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