‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 46 sur 158 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De V Amour.

L'amour a plus fait de bien au tbéâtre qu'aux hommes. Il a fourni des sujets intéressans à la scène tragique, et beaucoup nui à la scène du monde. C'est tantôt une sirène, tantôt une furie. Presque aucun des hommes illustres , anciens et modernes , n'a été tyrannisé par cette ardeur insensée. Les grandes âmes et les grandes affaires l'excluent. Il faut pourtant excepter Marc Antoine , qui sut allier le courage et les talens au goût des plaisirs ; et Appius Clodius le décemvir , dont l'âme austère ne put échapper à l'amour. Ce qui prouve que l'amour entre nonseulement dans un cœur ouvert, mais quelquefois même dans un cœur bien fortifié qu'on ne garde pas avec soin.

Cette passion, toujours excessive, insulte à la nature et à la vraie valeur des choses , par l'usage perpétuel qu'elle fait de l'exagération et de l'hyperbole. On a remarqué que chacun est pour soi-même un premier flatteur entouré d'adulateurs subalternes ; l'amant est quelque chose de plus. Jamais l'homme le plus vain n'a parlé de lui-même , comme l'amant de ce qu'il aime. Aussi a-t-on dit avec raison., qu'amour et sagesse sont à peine le privilège d'un Dieu. Cette frénésie est aperçue nonseulement par les indilTérens , mais même par la personne aimée , à moins que l'amour ne soit réciproque ; car l'amour se paie toujours, ou par un amour mutuel, ou par un mépris intérieur et secret.

Les hommes ne sauraient donc être trop en garde contre cette passion, qui perd tout, à commencer par celui qui l'éprouve. I^s maux qu'elle fait sont renfermés dans la fable de Paris, qui, en préférant Hélène à tout, se priva des dons de Junon et de Minerve ; car s'abandonner à l'amour, c'est renoncer à la sagesse et à la fortune.

Cette fièvre a ses plus violens accès dans les temps oii l'âme

est plus tendre et plus faible, c'est-à-dire , dans la prospérité et dans l'adversité ; le trouble que Tune et l'autre produisent , réveille et ranime Tamour : on a donc raison de dire qu'il est fils de la Folie.

Ceux qui ne peuvent bannir entiëremetit l'amour, font sagement au moins de le contenir dans des bornes étroites, et de le séparer des affaires et des occupations sérieuses ; car quand l'amour s'y mêle il trouble tout, et écarte les hommes du but oii ils tendent.

Les gens de guerre sont plus sujets à l'amour que les autres, soit parce qu'ils cherchent à compenser le péril par les plaisirs, soit parce que l'oisiveté leur rend ce sentiment nécessaire.

L'homme a dans son cœur un mouvement secret et une pente cachée qui le porte à l'amour des autres ; quand ce sentiment n'est pas borné à un seul, il s'étend comme de lui-même, et se répand sur plusieurs : ainsi il ne cesse d'être exclusif et personnel que pour devenir général. Son eflfet alors est de nous rendre humains et compatissans.

L'amour conjugal perpétue le genre humain, l'amour social le perfectionne , l'amour sensuel le corrompt et le déshonore.

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