CHAPITRE XI
Des Soupçons.
Les soupçons sont aux autres sentimens ce que les chauvesouris sont ai\x oiseaux : ils ne paraissent jamais que dans l'obsicurité. On ne saurait les réprimer avec trop de soin ; car ils troablent l'âme , aliènent les amis , et interrompent les affaires, sont ennemis de la constance et de la gaieté , rendent les princes tyrans , les maris jaloux , les sages même incertains et mélancoliques.
Ils sont un vice de l'esprit plutôt que du cœur ; car ils trouvent entrée dans les âmes les plus nobles et les plus grandes. Témoin Henri VII , roi d'Angleterre , que l'élévation de son âme n'empêcha pas d'être soupçonneux à l'excès.
Cependant il faut avouer que , pour l'ordinaire , les soupçons fontmoins de ravage dans les grandes âmes; car elles ne les admet-
tent guère qu'après s^étre assurées s'ils ont iin fondement vraisemblable : mais , dans les âmes faibles et timides , la force des soupçons est prodigieuse. En effet, rien ne nous rend si soupçonneux que l'ignorance. Cest pourquoi l'attention et l'examen sont un excellent remède contre les soupçons ; car ils se nourrissent de fumée et de ténèbres.
Que prétendent les bommes? Croient-ils que tous ceux avec qui ils vivent , ou dont ils se servent, soient des anges ou des Saints? Ne savent-ils pas que cbacun tend toujours à son but , et qu'il n'y a personne à qui l'on soit plus proche et plus cher qu'à soimême ? Il n'y a donc pas de voie plus silure , pour se délivrer des soupçons , que de chercher à s'en guérir , comme s'ils étaient vrais , et de les réprimer , comme s'ils étaient faux.
Les soupçons peuvent être utiles , s'ils servent à nous mettre sur nos gardes , pour empêcher qu'on ne nous nuise ; mais ceux que l'âme va chercher au dedans d'elle-même , ne sont qu'un vain bruit ; ceux qu'un artifice extérieur nourrit , et que des flatteursentretiennent,portentquelquefoisdes atteintes dangereuses» Le meilleur moyen de nous délivrer des soupçons , c'est de nous ouvrir avec liberté à celui qui nous est suspect *, il est presque impossible que nous ne reconnabsions promptement ou la vérité ou la fausseté de nos conjectures. Cette démarche servira de plus à rendre circonspect celui que nous soupçonnons : il se tiendra sur ses gardes , pour ne pas donner lieu à des soupçons nouveaux; mais une telle conduite ne peut réussir avec des hommes d'un caractère bas et méchant ; dès qu'une fois ils s'aperçoivent qu'ils sont suspects , ils cessent pour toujours d'être fidèles ; car c'est un proverbe italien , que les soupçons congé-dient la fidélité. Il semble au contraire qu'ils devraient la recueillir et la porter à se justifier de l'injure qu'on lui fait.