‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 52 sur 158 · CHAPITRE Xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xn

Du Caractère et de V Habitude.

On cache quelquefois le naturel , on le surmonte aussi quelquefois ,. rarement on le détruit. La violence qu'on lui fait ne sert qu'à le rendre plus impétueux lorsqu'i h revient ; les lumières et Iqs préceptes peuvent rendre les afiections naturelles moins importunes , mais ne les détruisent pas ; l'habitude seule est capable de changer et de dompter la nature.

Celui qui veut remporter la victoire sur son naturel ne doit s'imposer ni une tâche trop forte ni une tâche trop faible ; car, dans le premier ca<i, Tâme , souvent frustrée de son attente,

t^4o PENSEES

perdrait courage ; dans le second elle ne serait guère ptus avancée, malgré ses victoires.

Il faut, dans les commencemens d'un exercice si pénible , s'aider de quelques soutiens et de quelques secours, comme un nageur novice se sert de joncs ou de vessies. Quand on se sentira plus fort , on se fera des obstacles à soi-même , comme les sau- leurs se font une chaussure plus pesante.

Si le naturel a beaucoup de force , et qu*il soit par conséquent fort difficile à dompter , il sera bon de procéder par degré à peu près en cette manière. Premièrement, on arrêtera pour quelque temps le naturel , à Texemple de celui qui , loi^qu'il était en colère, répétait toutes les lettres de l'alphabet avant de rien faire. En second lieu , on modérera le naturel , et on fera de jour en' jour sa part plus petite ; par exemple , si l'on veut s'abstenir de vin , on commencera par en diminuer peu à peu l'usage , enfin on domptera tout-à-fait le naturel , et on le passera sous le joug.

Cependant , si l'on avait assez de constance et de force pour le

rompre et s'en délivrer tout d'un coup , ce serait sans doute le

*■ meilleur parti. Heureux , a dit un poëte , celui qui , nudtrc de

* son âme , a brisi' avec force les liens qui la blessaient , et na eu

(juun accès de douleur à soutenir.

N'oubliez pas non plus cette ancienne règle, de courber le na* turel en sens contraire , comme un bâton qu'on veut redresser , en prenant garde pourtant que cette flexion ne dégénère enfin dans le vice opposé.

Il faut aussi introduire l'habitude , non par un effort continu ,. mais par un effort interrompu ; car l'interruption et le relâche augmentent et renouvellent l'effort ; et celui qui s'exerce trop continûment durant son apprentissage, s'exerce quelquefois aux erreurs.

Qu'on se garde bien surtout de se croire trop tôt vainqueur du . naturel ; quelquefois il demeure long-temps enseveli pour revivre et reparaître à la première occasion : c'est la fable de la chatte métamorphosée en femme , qui parut fort raisonnable jusqu'au moment oii elle aperçut une souris.

Le naturel se montre surtout infailliblement dans le commerce ordinaire et familier , car toute affectation en est bannie ; dans le trouble de l'âme , car cet état ignore les règles et les préceptes ; enfin dans quelque accident nouveau et imprévu , car alors l'habitude nous abandonne.

On peut appeler heureux ceux dont le caractère convient à leur genre de vie; les autres doivent dire : l^on âme est en pays étranger.

Dans l'étude , fixez-vous un temps pour méditer et pour vous

DU CHANCELIER BACON. a^i

exercer sur les choses qui vous plaisent le moins : à l'égard de celles qui vous plaisent , n'ayez point d'heure fixe pour vous y livrer , votre esprit y volera assez de lui-même dès que les a£faires et les études nécessaires le lui permettront.

Le naturel produit constamment de bonnes et mauvaises herbes ; il faut donc constamment arracher les unes et arroser les autres.

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