‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 53 sur 158 · CHAPITRE XIIL De la Coutume et de F Éducation · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIL De la Coutume et de F Éducation

Les pensées des hommes suivent ordinairement leurs inclinations , et .leurs discours suivent les doctrines et les opinions dont ils sont imbus ; mais leurs actions suivent l'habitude : c'est pourquoi (comme le remarque Machiavel, quoique sur un exemple criminel et odieux) il ne faut se fier ni à la violence du naturel , ni à celle des discours y à moins qu'elle ne soit afierinie par l'habitude.

L'exemple que Machiavel donne est celui-ci : que , pour quelque action hardie et cruelle , il ne faut se reposer ni sur la férocité du naturel , ni sur les promesses les plus constantes , ni même sur les sermens ; mais qu'il faut charger de l'exécution du crime , des hommes sanguinaires , et exercés depuis long-temps aux meurtres. Quand Machiavel parlait ainsi , il ne connaissait ni Jacques Clément , ni Ravaillac , ni Balthasard Gérard , qui n'étaient pas des assassins de profession , quoique l'assassinat des rois et des princes les ait rendus trop fameux ; c'est que la règle de Machiavel a une exception , et c'est dans la superstition que cette exception se trouve. La superstition a fait , de nos jours , de si grands progrès , que les assassins de profession ne sont pas plus redoutables que les superstitieux , et qu'un vœu , même de répandre le sang, a autant de pouvoir que l'habitude.

Dans tout le reste , la force de l'habitude se manifeste à chaque instant. C'est une chose singulière que de voir un grand nombre de personnes se répandre en protestations , en promesses , en paroles , et oublier ensuite tout cela pour agir à leur ordinaire , comme s'ils étaient des statues et des machines inanimées, mues et poussées par le seul rouage de l'habitude.

On peut voir epcore la tyrannie de la coutume dans plusieurs autres occasions. Lés Gymnosophistes indiens , anciens et modernes , se mettent tranquillement sur le bûcher, et se sacrifient au feu qu'ils adorent. Les femmes même s'empressent 'd*être jetées dans le bûcher de leurs maris. Les enfans de Sparte se inissaient autrefois fustiger patiemment devant Taotef de Diane, 4. 16

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»ans pousjier une plainte ni un soupir. On trouve en Russie desmoines qui , pour faire pénitence , se plongent , au cœur de rhiver , dans Teau , et attendent que le froid et la glace les y fassent périr.

Les mœurs étant donc le souverain maître de la vie humaine ^ appliquons-nous à acquérir des mœurs honnêtes et vertueuses.

L'habitude qui commence dès Tenfance s'appelle éducation. Dans un âge plus avancé , on prend difficilement un nouveau pli , si Ton en excepte quelques hommes qui ont eu soin de tenir leur âme ouverte à toutes sortes de préceptes, et d'être , pour ainsi dire , toujours prêts à une éducation nouvelle ; mais ce cas est fort rare.

Si l'habitude a tant de force , lors même qu'elle est simple et isolée , combien ne doit-elle pas en avoir lorsqu'elle est appuyée par la liaison et par le commerce? car alors l'exemple instruit» la société persuade, l'émulation aiguillonne , la gloire anime.

La nature s'agrandit en nous, et se multiplie en quelque sorte par une société honnête et par une éducation salutaire. Un bon gouvernement et de bonnes lois nourrissent la vertu en herbes, mais ne la font pas si promptement venir en maturité ; mais tel est le malheur de la condition humaine , que la force de l'habitude , de l'éducation , de la société , du gouvernement et des lois y est employée souvent aux fins les moins honnêtes.

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