‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 7 sur 158 · SUR LA LATINITÉ · texte numérisé non relu

SUR LA LATINITÉ

rimagination , du goût, de l'oreiile ; pourquoi des Français, qui prétendent avoir eu le bonheur de posséder ces qualités en parlant une langue morte et étrangère , ne les ont-ils plus retrouvées quand ils ont hasardé de faire des vers dans la leur ? Croit-on que si Virgile, Horace, Ovide eussent été nos compatriotes, ils n'eussent pas été d'excellens poètes français ? Et croit-on que s'ils revenaient au monde , ils ne se moquassent pas des vers latins de leurs imitateurs , comme nous nous moquons des vers français que ces imitateurs ont quelquefois eu la sottise de laisser échapper ?

Il en est de la latinité moderne , comme de la versification française entre les mains d'un poëte médiocre. Cette latinité ne sert souvent , si je puis m'exprimer ainsi , qu'à couvrir la nudité d'un ouvrage vide de choses , sans idées , sans âme et sans vie. II. faut avouer qu'à cet égard elle est bien commode pour un auteur qui ne sait ni penser ni sentir ; et lui , et ceux qui le lisent, sont beaucoup plus occupés des mots que des choses ; et il est l>ien doux en composant de n'avoir rien à produire , et de savoir que ses juges n'y seront pas difficiles. Aussi telle harangue qu'on ne pourrait pas lire , si elle était traduite en français , parce qu'elle ne contient que des idées triviales , est admirée d'un petit cercle de pédans , parce que le style leur en parait cicéronien. Depuis qu'on a mis en français V Éloge de la Folie par Erasme, je ne connais personne qui ne trouve cet ouvrage fort insipide ; dans la nouveauté cependant il eut un grand succès , par la beauté prétendue de la latinité , dont tout le monde croyait être juge , quoique personne ne le pût être.

Parmi les latinistes modernes , il en est un assez peu connu , je ne sais pourquoi , qui me parait avoir approché plus qu'aucun autre de la latinité et de la manière de Cicéron ; je dis ap^ proche', autant qu'il est possible que nous en jugions , c'est-à-dire très-imparfaitement. Cet écrivain est un professeur de seconde au collège du Plessis , nommé Marin , mort il y a environ quarante ans '. (2) Ce même professeur a fait quelques épitres dans le goût de celles d'Horace , oii il parait aussi , toujours autant qu'il nous est possible d'en juger , avoir assez bien pris le goût et la manière de ce poëte. Or je voudrais que ce Protée , si habile à imiter tous les styles en latin , se fût avisé d'écrire en français , et d'imiter la manière de Racine , de Despréaux , de La Fon-' taine , de Corneille , de M. de Voltaire , en un mot de quelqu'un de nos bons auteurs. Je doute fort. qu'il nous parût en avoir approché si heureusement. Ce qui est certain , c'est que rien n'est si rare parmi nous que de bien imiter le style d'un autre écri-

' Au commencement du dix-hniiîème tiède.

DES MODERNES. :i5

yain , encore moins celui de deux ou trois écrivains difierens ; pourquoi voudrait-on que cela filt plus^ facile en latin? Seraitce parce que nous savons parfaitement notre langue , et trèsimparfaitement la langue latine ?

Je ne sais si les anciens Romains écrivaient beaucoup en grec ; ils avaient au moins cet avantage , qu'ils pouvaient se flatter de parvenir à bien écrire dans cette langue , qui de leur temps était vivante et fort répandue ; cependant je vois que les plus illustres d'entre eux se sont appliqués principalement à bien écrire dans leur propre langue ; imitons-les sur ce point. C'est déjà un assez grand inconvénient pour nous , que d'être obligés d'apprendre, bien ou mal , tant de langues dififérentes ; bornons notre ambition à bien posséder la nôtre , et à savoir la bien manier dans nos ouvrages. Pour peu que nous* en fassions notre étude, nous y trouverons assez de difficultés pour nous occuper entièrement. Les Grecs avaient l'avantage de n'étudier que leur propre langue , aussi nous voyons à quel point de perfection ils l'avaient portée ; combien elle était riche , flexible et abondante ; en un mot combien elle avait d'avantages sur toutes les langues anciennes , e\ sur toutes les nôtres.

Néanmoins cette supériorité n'est pas une raison qui doive nous engager à cultiver cette langue de préférence à la française. J'ai entendu quelquefob regretter les thèses de philosophie qu'on a autrefois soutenues en grec dans quelques collèges de l'Université ; j'ai bien plus de regret qu'on ne les soutienne pas en français. D'abord on y apprendrait à parler sa propre langue, qu'on sait pour l'ordinaire trës-mal au sortir du collège ; ensuite on serait obligé dans ces thèses de parler raison ou de se taire. Les spectateurs trouveraient trop ridicules en français les sottises qu'on y débite gravement en latin , et auxquelles même on a fait l'honneur de les débiter quelquefois en grec.

Mais autant il serait à souhaiter qu'on n'écrivit jamais des ouvrages (^ goût que dans sa propre langue , autant il serait utile que les ouvrages de science, comme de géométrie , de physique, de médecine , d'érudition même , ne fussent écrits qu'en langue latine, c'est-à-dire dans une langue qu'il n'est pas nécessaire en ces cas-là de parler élégamment , mais qui est familière à presque tous ceux qui s'appliquent à ces sciences, en quelque pays qu'ils soient placés. C'est un vœu que nous avons fait il y a long-temps, mais que nous n'espérons pas de voir réaliser. La plupart des géomètres , des physiciens , des médecins , la plupart enfin des Académies de l'Europe, écrivent aujourd'hui en langue vulgaire. Ceux même qui voudraient lutter contre le torrent sont obligés d'y céder. Nous nous contenterons donc d'exhorter les

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