AU PREMIER INQUISITEUR DE MADRID
JVloN RÉVÉREND pâre , les fureurs des plus noires persécutions sont donc maintenant de votre caractère ? Je n'aurais jamais cru qu'un agneau devint un jour un tigre altéré de sang. Mi-
' M. d^AIembert n'eat pa« le bonheur de contracter cet hymen. Il devait épouser Mademoifelle de P.^* le 30 avril 173a. Une mort subite Tenlcva h SCS parens et à Tamant le plus tendre , la veille de son mariage.
* Dom Rovila ou Robilard , échappé du sein d'une famille honnête de Grenoble pour aller remplir en Espagne le plus aflirenx des mini&tèrei.
nistre infâme ! c'est le seul nom que vous mentes ! Que Ist France ne vons revoie jamais [dans son sein ! Exercez , exercez sans remords vos lâches cruautés; elles ne peuvent être que l'apanage d'une âme aussi perfide que la vôtre. Si votre colère est moins destructive encore , c'est que votre pouvoir n'est point aussi étendu que celui du prince fanatique sous lequel vous vivez ; c'est qu'elle ne peut point se donner carrière et se dé* ployer comme la sienne dans l'enceinte de sa puissance. Rendez hommage à la vérité : combien de fois votre colère ronge-t-elle dans la journée les barrières qui l'enferment et la captivent?.. » Mais combien de fois aussi elle se déchire et se dévore ellemême ! Lâche ministre ! ministre infâme ! je ne saurais trop le répéter : marchez , marchez entre le mépris et l'horreur : les coups que vous portez retourneront sur vous et vous frapperont avec plus de violence encore.
AU MÊME
AloN RÉVÉREND PÈRE , qucl moment désastreux pour vous ! le Créateur, lassé de votre résistance, retire enfin sa main , et vous livre à vous-même. Malheureux ! brisez vos liens ; un crime mène à un autre crime : cessez, cessez de vous livrer à une cruelle démence , et de vous applaudir de la liberté que vous accorde un fanatique. Insensé ! vous ne sentez pas le danger de cette fatale indépendance! Fuyez, fuyez cette funeste cour. Dites-vous à vous-même : oii est donc cette sensibilité, cette tendresse de mon jeune coeur ? Hélas ! elle m'abandonne aujourd'hui. Grand Dieu ! frappe , brise ce cœur dur ; prends pitié de moi; sauve-moi de ma fureur : si je suis coupable, tu sais pardonner : n'as-tu pas toujours pour moi les entrailles d'un père? ne suis-je pas ton fils? ne suis-je pas l'ouvrage de tes mains ? Ne le dédaigne pas ; ne le détruis pas : la vengeance t'est pénible .... mais plutôt fais pleuvoir autour de moi les traits de ta vengeance. Combien de crimes j'ai voulu ! combien de fois j'ai étou£fé ton souvenir dans mon cœur ! combien de fois j'ai foulé sous mes pieds ta loi sacrée ! Grand Dieu ! tu le
Bais et je vis encore ! Tu l'as vu , et tu es resté paisible ;
ton bras impatient s'étendait pour me frapper, et tu 1,'as retenu ! Lance aujourd'hui sur l'être le plus vil et le plus méprisable toutes tes foudres vengeresses.
D'Alembert.
JVlADAHE, que votre modestie tient de vertus dans l'ombre! tant il est vrai de dire que la gloire des femmes est de faire peu parler d'elles ! Bien différentes des hommes , qui jouent à visage découvert tons les rôles que les passions leur distribuent sur le grand théâtre du monde, elles ne paraissent sur la scène que lorsque des circonstances particulières les y amènent , et alors on les voit briller et remplir les plus grands rôles avec autant de dignité que les hommes les plus renommés. Et quel est en effet le genre de mérite , madame , par lequel les femmes ne se soient pas distinguées? Les belles-lettres réclament comme leur ornement un grand nombre d'entre elles , dont elles ont consacré le nom à l'immortalité. La première couronne académique n'a-t-elle pas été décernée à mademoiselle Scudérj ? N'avons-nous pas vu briller dès le neuvième siècle une Dodane y duchesse de Septîmanie? Les noms de Gournajr, Desroches, Barbier, Le Marchand , Sainlonge , Daunoy , La Suse , de Murât , La Sablière , Lambert, Yilledieu, Dacier, Deshoulières, Se vigne, etc. , peuvent bien figurer avec les plus illustres des nôtres. Il n'est qu'un méchant qui puisse dire que les femmes ont dégénéré. Les plus hautes places n'ont-elles pas été remplies par les femmes ? On a vu la comtesse de Guébriant s'acquitter d'une ambassade extraordinaire avec toute la grandeur qu'exige un tel caractère. Les plus grandes affaires même ne sont point au-dessus de certaines femmes ; les Pulchérie , les Sophie , les Athénaîs , les Amalasonte , les Irène , les Marguerite Valdemar , les Blanche de Castille , et nombre d'autres princesses ont possédé la science du gouvernement au plus haut degré ; et Catherine de Foix , femme de Jean d'Albret , roi de Navarre , sentait bien sa supériorité , lorsqu'elle disait à son mari dépossédé par Ferdinand : « Dom Jean , si nous étions nés , vous Catherine , et moi Jean , n nous n'aunons jamais perdu la Navarre. » Parmi les éloges que vous recevez tous les jours , madame , il n'en est point de plus pur et de plus sincère que le mien ; et je le dirai toute ma vie , votre vertu aime autant à se cacher qve nos vices aiment à paraître.
Je suis avec le plus profond respect , madame , votre trèshumble et très-obéissant serviteur,
D'Alembert.
BonqaérODy ce 18 juin 1743.
A Là Même.
AIadame y TOUS oatrez les caractères. On ne voit qa*un trës-petit nombre de femmes se dépoaiiler d'une modestie qui semble nëe ayec elles : ce n'est même que par des chutes répétées que quelques-unes vienuént à bout de détruire en elles ce précieux instinct. Celles-là , madame , ne méritent plus d'être comptées parmi le sexe ; elles en ont abjuré toutes les vertus y et disputent d'impudence avec les plus effrontés du nôtre.
Je suis avec le plus profond respect , madame , votre très* bumble et tres-obéissant serviteur |
D'ÀLEHBEaT.
fioaqa^ron , ce 94 1™° >7i3*
A M««. La Makquise DE CHATEL***.
JXIadame , le premier mouvement que nous sentons pour une personne vertueuse , fait que nous lui souhaitons du bien ; mais son impression n'est pas encore assez forte pour nous faire partager ses maux ; et il faut presque toujours deux passions pour nous convaincre d'un tendre amour , la joie de voir l'objet aimé , et la douleur de ne le voir plus. Mais l'amitié d'un jeune fat , faux bel esprit , est aussi faible que le roseau ; il ne peut estimer personne , parce qu'il croit devoir à son propre mérite tout l'encens de son esprit : c'est la cruelle alternative dans laquelle je me trouve aujourd'hui. M. le marquis d'A'*''*' m'accorde la sienne ; mais il m'en fait trop sentir le prix. Il est toujours prêt à abuser du mauvais état de ma fortune et des connaissances littéraires qu'il me voit acquérir. Cette persuasion ne produit en lui que de secrètes jalousies et d'inutiles confusions. Toutes les preuves d'amitié qu'il me donne ne tendent qu'à trouver dans ma tendresse la dupe de sa vanité. Madame , il est bien malheureux d'être forcé d'invoquer une âme étroite et pusillanime. Oui , désormais quand je demanderai Un ami , fe veux un homme dont la vie me devienne si chëre y que je sois toujours prêt d'exposer la mienne pour la conserver généreusement ; je veux un homme dont l'exil me banisse aussi bien que lui , qui- puisse disposer de moi commç d'un bien qui lui est propre , qui fasse avec moi communauté de fortune aussi bien que de sentiment , et qui croie m'obliger extrêmement lorsqu'il me fera partager les disgrâces de sa faute ou de son malheur :
A LA œRRESPONDANCE PARTICULIÈRE. 478
k ces titres seuls je veax an ami , ou je préfère mener la vie du plas simple anachorète.
Je suis avec le plus profond respect , madame , votre tresliumble et très-obéissant serviteur ,
D'Albkbbrt.
Boofoéron , ce 3 juillet 1743.