PENSIONNAIRE DU COUVENT DE MONT-FLEURI
JVLademoiselle j lorsqu'on vous parle d'amour vous plaisantes sans cesse , et avec ce Dieu tons voulez qu'on badine. Petite friponne ! m'avoir tendu les pièges les plus adroits ; m'ouvrir les portes de votre jardin délicieux , et les fermer aussitôt pour me laisser l'horreur de la nuit la plus cruelle ! Grand Dieu ! que de gens en vous faisant des protestations d'une amitié désintéressée vous prennent pour une imbécile , et n'ont d'autre but que de vous voler votre affection , et le fruit qu'ils s'en pro* mettent Ah I l'honnête homme est perdu , s'il juge toujours les autres par son cœur ! L'amitié n'est qu'un nom ! la haine seule est sincère !
A M««. DE P***, prieure du couvent de mont-fleuri.
IVIadame , qu'il est digne d'envie le séjour que votre monastère présente à une âme bien née ! Loin du tumulte des cours, tous vos jours sont filés de soie ! Que vous êtes heureuse ! Cette pas-
sion qni fait tous les malheurs de la vie, l'amour , tous avez su le bannir de votre coeur ; mon âme qu'il obsède n'est plus aujourd'hui qu'un mélange hideux de ténèbres , de précipices , de tempêtes, de ruines, de tombeaux et de fantômes eifrayans. Quelquefois, madame, lorsque j'éprouve ce délire effréné, à peine suis^je en état de rendre ce que je sens. Tantôt enivré de mon bonheur , et tantôt transporté de rage ou plongé dans un désespoir stupide , je ne connais de cette passion terrible que les mouvemens dont je suis agité, et ne vois dans l'objet que j'aime que les agrémens qui alimentent sans cesse le feu qui me dévore Madame , celui qui n'a jamais senti l'amour , n'a
jamais senti de peines.
Je suis avec le plus profond respect votre tres-humble et très-obéissant serviteur ,
D'Alembert.
A LA MÊME
JVlADAME , dans quelle ivresse inexprimable vous venez de plonger mon âme ! avec quel transport je presserai dans mes bras cette amante chérie I Rien n'éteindra jamais les feux que je respire et la douce amitié que je lui réserve. Rien ne sera comp: rable à un état qui offre à la fois les plaisirs des sens , ceux de la raison, et rassemble tous les agrémens de la vie. Je vous dirai toute ma vie , madame, ce que le divin Pline répétait sans cesse à la tante de son épouse : « Nous vous remercions , moi, de ce » quelle est ma femme, elle de ce que je suis son mari, tous » deux , de ce que vous avez uni deux personnes faites l'une >• pour Vautre « . »
Je suis avec le plus profond respect , madame , votre trèshumble et très-K)béissant serviteur ,
D'Alembert.
Aa chiteao de Boaqoeron , ce 1*'. avril 173X