ELOGE DE CHARLES PERRAULT
Pierre Perrault son père , avocat au parlement, homme vertueux, qui aimait les lettres , et qui connaissait toute l'étendue des devoirs sacrés d'un père, s'occupait beaucoup de l'éducation de ses enfans , dont Charles Perrault était le dernier. Ou le mit dès l'âge de huit ans au collège de Beauvais , ou il brilla dans ses classes. Il aimait passionnément les vers, et en faisait quelquefois de si bons , au moins pour son régent , que ce maître lui demandait , avec un air de connaisseur, qui les lui avait donnés. Le versificateur novice était destiné à trouver un jour dans Despréaux un Aristarque plus sévère. Il prouva ( et cet exemple n'est pas rare , surtout parmi les poètes) que si la passion pour un art indique souvent des dispositions à s'y distinguer, elle n'en est pas toujours l'annonce infaillible ; que l'esprit peut se tromper, ainsi que les sens, en prenant une faim imaginaire et factice pour un besoin réel de la nature ; et que s'il est quelquefois , comme le prétend Helvétius dans son livre de P Esprit , des méprises de sentiment et de tendresse> il en est aussi de talent et de génie.
La philosophie, même purement conlentieuse , eut encore plus d'attrait pour Charles Perrault que l'étude des belles-lettres; il aimait tant à disputer , que les jours de congé, si chers à la jeunesse des collèges, lui paraissaient des jours morts: cette philosophie, qu'il chérissait , en était pourtant bien indigne ; ce n'était encore que la détestable scolastique , qui a régné si longtemps à la honte de la raison , et qui, de nos jours même, ne lui a pas entièrement cédé le terrain , malgré le mépris oii sont tombées les sottises dont elle se nourrit. Mais cette scolastique fournissait une sorte de pâture à l'esprit du jeune écolier, avide de s'exercer, même sur des chimères, et plus fait pour les choses de raisonnement que pour celles de goût.
Une querelle qu'il eut avec son régent le força de quitter le collège, mais ne le fit pas renoncer à ses études ; elles n'en devinrent au contraire que plus sérieuses et plus solides. Il s'associa avec un de ses amis à peu près du même âge; ils lisaient ensemble les bons auteurs , en faisaient des extraits , et quejque-
• "Ne à Paris le m janvier i6»8; rcru à la place tic Jean de Monligny , cvtnuc de Léon, le 3 novembre 1671 ; nn/t le 16 mai 1703.
fois même osaient en risquer la critique , voulant dès lors ne rendre aux grands écrivains qu'un hommage raisonné, et , s'ils le pouvaient , raisonnable. Charles Perrault a plus d'une lois avoué que cette seconde éducation qu'il s'était donnée , lui avait été sans comparaison plus utile que la première. Ce qu'on apprend seul et sans secours , est toujours ce qu'on sait le mieux ; et peut-être ne sait-on parfaitement que ce qu'on apprend de la sorte. Combien d'hommes illustres en tous genres n'ont eu d'autre mailre qu'eux-mêmes, et n'en ont été que plus grands?
Le burlesque, si justement avili depuis, était alors fort à la mode, et presque en honneur. Nos deux jeunes gens, qui n'avaient pas encore le goût assez formé pour sentir toute l'insipidité de ce malheureux genre , s'amusèrent à mettre en vers burlesques le sixième livre de Y Enéide. Ils firent encore un autre ouvrage de cette espèce , qui même fut imprimé, mais qui , pour leur honneur, est tombé dans l'oubli, et dont nous apprendrions en pure perte le titre à nos lecteurs. Charles Perrault avait trop de lumières, surtout quand les réflexions eurent mûri ses idées, pour attacher le moindre prix à cette bicarré production de sa jeunesse; mais il assurait , en essayant de jeter un ridicule sur les partisans fanatiques de l'antiquité, qu'il ne leur manquait que d'avoir trouvé dans quelque poète de deux mille ans la fiction qui faisait la base de son ouvrage, pour la célébrer comme un effort de génie '.
Ses études achevées, il fut reçu avocat, et plaida deux causes avec assez de succès, pour que les magistrats désirassent de le voir s'attacher au barreau. Mais bientôt Colbert , qui connut son mérite, l'enleva à la jurisprudence. Il le choisit pour tenir la plume dans une petite académie composée de quatre ou cinq hommes de lettres qui s'assemblaient chez lui deux fois la semaine : ce fut le berceau de cette savante compagnie, qui est devenue depuis si célèbre sous le nom à* Académie des inscriptions et belle.s-lettres. La petite académie travaillait aux médailles et aux devises que Colbert lui demandait au nom du roi , et celles que Charles Perrault proposait , étaient presque toujours préférées. Il avait singulièrement le talent de ce genre de composition , qui demande plus de qualités dans l'esprit qu'on ne pense, et des qualités même que la nature joint ensemble assez rarement ; une imagination tout à la fois féconde et sage ; la sim-
* Cette fiction était qu'Apollon avait invente' la grande poésie (langage des dieux), comme fil» de Jupiter j la pnrsie pastorale , comme berger du roi A'imétc; et la p •< wc burlesque (langage du peuple J , comme niaeon fin roi Laotncdon. L'idcc, comme l'on voit, n'était pas merveilleuse \ mais l'exccntion était encore au-dessous.
plicilé jointe à la noblesse, et la précision à l'abondance; une mémoire heureuse , et en même temps un jugement sûr , pour appliquer finement et à propos les plus beaux traits des anciens aux événemens modernes; enfin, la connaissance réunie des beaux-arts, de l'antiquité, et des convenances actuelles ou locales. On ne doit donc pas être étonné que parmi tant de médailles et d'inscriptions , la plupart ou tristement insipides , ou ridiculement fastueuses , il y en ait peu qui méritent d'être citées ; elles sont si rares , qu'on peut les regarder comme une espèce de bonne fortune pour ceux qui les trouvent , encore cette bonne fortune n'arrive-t-elle qu'à ceux qui la méritent. Nous pouvons mettre au nombre de ces heureuses devises , celle de la médaille frappée à l'occasion du logement donné par le roi à l'Académie Française, dans le Louvre même. Cette devise était Apollo palatinus ; allusion ingénieuse au temple d'Apollon, bâti dans l'enceinte du palais d'Auguste (i). Il est d'autant plus juste de rappeler ici cette médaille, que non-seulement Charles Perrault en fut l'auteur, mais que la compagnie lui fut redevable du logement qu'elle obtint. Elle reçut cette grâce du monarque dans le même temps où le roi voulut bien se déclarer son protecteur. Ce litre , porté jusqu'alors par le cardinal de Richelieu et le chancelier Seguier, était trop grand , osons le dire à l'honneur des lettres, pour tout autre que pour le souverain. Colbert , éclairé par les sages conseils de Charles Perrault, fit sentir au roi que la protection due au génie est un des plus nobles apanages de l'autorité suprême , et ne doit point lui être enlevée par un simple sujet , su llisa rumen t honoré, quelque grand qu'il puisse être , d'appuyer les lettres de son crédit auprès du prince, d'en favoriser les progrès, et de connaître le prix de ceux qui les cultivent. Tel est surtout un des principaux devoirs des hommes en place, que le monarque honore de sa confiance; puissent-ils ne le jamais oublier!
Les lettres eurent bientôt à Charles Perrault une obligation encore plus signalée que celle d'habiter le palais des rois. Il procura l'établissement de l'Académie des sciences, qui d'abord eut la même forme que l'Académie Française , l'égalité parfaite entre ses membres , et qui aurait dû conserver cette forme , la seule convenable a uue société littéraire. Claude Perrault , frère de Charles, homme d'un mérite rare , et que tous les traits de Despréaux n'ont pu réussir à rendre ridicule , eut beaucoup de part à cet établissement si utile. Il fut un des premiers et des plus dignes membres de l'Académie naissante ; il se donna pour confrères lesHuyghens, les Roëiner, les Cassini, les Mariotte, les Roberval , et beaucoup d'autres hommes illustres , dont le mc-
rite et la célébrité ont été dignement soutenus par leurs successeurs, sans néanmoins en être effacés (2).
A peine l'Académie des sciences fut-elle établie, que Colbert fit un fonds de cent mille livres par an, pour être distribuées par ordre du roi aux bommes de lettres célèbres , soit de France , soit des pays étrangers. Charles Perrault eut encore beaucoup de part au projet de ces gratifications , et à la distribution qui s'en fit. Elle s'étendit par toute l'Europe et jusqu'au fond du Nord ; des pensions plus ou moins considérables , accompagnées de lettres encore plus flatteuses , venaient pénétrer la retraite obscure d'un savant , quelquefois ignoré dans sa patrie même , et qui s'étonnait d'être connu à Versailles , et encore plus d'y être récompensé. Il est vrai que ces pensions ne furent ni exactement ni long-temps payées ; il est vrai même que Colbert, tandis qu'il allait chercher le mérite jusque chez nos ennemi» , privait des bienfaits du roi, malgré les représentations de Charles Perrault , le bon La Fontaine dans son indigence , et l'en privait pour le punir d'une action honnête , d'avoir déploré en vers touchons la disgrâce du malheureux Fouquct , son bienfaiteur* dont Colbert était Vcnnenii. Il est vrai enfin , qu'on aurait pu mettre, à quelques égards, plus de discernement et de lumières dans celte répartition de grâces, et ne pas confondre avec les talens éminens plusieurs talens médiocres (3). Mais , malgré ces injustices de détail , que les souverains sont si exposés à commettre dans le bien même qu'ils font , les pensions ainsi répandues par Colbert ont peut-être plus contribué à porter le nom de Louis XIV aux extrémités du monde , que tout ce qu'il l fait d'ailleurs de grand et de mémorable. Tant de bienfaits inattendus, distribués avec éclat et offerts avec grâce, intéressèrent tout à coup dans l'Europe mille bouches à célébrer le monarque ; et ces bouches étaient celles qui, pour leurs contemporains et pour la postérité , sont les interprètes de l'estime ou de la censure publique : utile leçon pour les princes qui ne peuvent ni se montrer insensibles à la gloire sans renoncer aux grandes actions dont elle est le prix , ni être assurés de l'obtenir qu'en se rendant favorables ceux qui en sont les dispensateurs.
Colbert , qui goûtait de plus en plus l'esprit et le caractère de Charles Perrault, le chargea bientôtd'un emploi important de confiance. Ce ministre, surintendant des bâtimens, lui en donna le contrôle général. Il se conduisit dans cette place avec le désintéressement d'un homme de bien , l'intelligence d'un homme instruit et éclairé , et la sagesse d'un homme d'esprit , qui connaissait tout l'amour-propre des hommes en place. 11 informait Colbert de tout . l'instruisait de tout sans paraître Tiustruirc ,
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et presque sans que Colbert s'en doutât , et il le mettait en état de se parer auprès du roi de toutes les connaissances qu'il avait puisées dans ces entretiens secrets. Charles Perrault fut plus avisé que ce ministre d'un roi «l'Espagne , qui , au sortir d'une conversation où il eut le malheur de laisser voir sa supériorité à son maître , dit en confidence à un de ses amis .• Je suis perdu , et je vais demander mon congé ; j'ai eu la sottise de laisser voir
au roi que fen savais plus que lui Un homme de mérite , .
ami de Perrault , et attaché à un autre ministre que Colbert , se plaignait de ce que le ministre ne sentait pas tout ce qu'il valait: Croyez y lui dit Perrault , que c'est tant mieux pour vous. Ce même Colbert, vieux et adroit adulateur, employait, à l'égard de Louis XIV , la même finesse dont il ne s'apercevait pas que Perrault usait avec lui. Il disait à Seignelai son fils , homme de beaucoup de talent , mais jeune et vain : Sois sûr d'être déshérité , si jamais lf roi vient à se douter qu'il a moins d* esprit que toi. A/on fils, J rai s-toi petit , disait Parméuion à Plulotas ; et c'était à la cour d'Alexandre que le guerrier courtisan tenait ce discours. Qu'aurait-il dit à la cour de tant de souverains, qui n'étant pas des Alexandre , ont bien plus besoin que ce prince de voir tout ce qui les entoure se rapetisser devant eux (q).
La place de contrôleur des bâtintens , donnée à Charles Perrault, procura aux arts une nouvelle faveur, ce fut l'établissement des Académies de peiniure , de sculpture et d'architecture. L'émulation qui en résulta parmi les artûtes , encouragea Colbert à presser la construction du Louvre, que tous les arts furent invités à embellir; monument digne d'un grand roi, mais qui ne put être fini avant la mort du ministre , et qui le sera lorsqu'il plaira à la Providence de faire renaître un Colbert parmi nous. Ce fut alors que Claude Perrault, dont le génie, aussi noble que vaste , était également propre aux arts et aux sciences, donna le dessin de cette belle façade du Louvre qui n'a rien de supérieur dans les chefs-d'œuvre de l'Italie ancienne et moderne, et que l'envie a tâché d'enlever à son auteur, mais qui lui est restée malgré l'envie.
Si on réunit sous un même point de vue tant de services rendus par Charles et Claude Perrault, aux lettres, aux sciences, aux arts, et par conséquent à la partie de la nation qui désirait et mentait d'être éclairée, on conclura peut-être que cette famille de simples citoyens, tant vexée par des satires , n'a guère moins fait pour la gloire de son roi , que si elle eût été décorée de* places les plus éminentes. Mais c'est le sort du mérite modeste et sans pouvoir , d'éprouver l'injustice de ses contemporains, et de n'en être pas toujours dédommagé par la postérité.
DE PERRAULT. j3x
Le crédit dont jouissait Charles Perrault , et la reconnaissance que les lettres lui devaient, lui avaient ouvert, dès l'année ifyi, les portes de l'Académie Française. 11 y fit , le jour de sa réception , un discours de remerciment , dont cette compagnie fut si contente, qu'elle prit la résolution de rendre publiques à l'avenir les réceptions de ses membres. Il est vrai qu'elle se fit un devoir trop gênant d'assujétir ces réceptions à des formules de complimens et d'éloges depuis long-temps usés et monotones , et dont il faut espérer qu'elle osera enfin s'affranchir un jour.
La faveur des grands est rarement durable , et pour l'ordinaire l'est d'autant moins qu'elle est mieux méritée. Charles Perrault, très-capable de reconnaissance, mais incapable de. bassesse , ne pensait pas que l'avilissement dut être le prix des bienfaits, et aurait cru , par l'abjection d'un esclave, dégrader son bienfaiteur même ; il essuya de la part de Colbert des mortifications qui le forcèrent à se retirer. Le ministre ne fut pas long-temps à s'apercevoir combien Perrault lui manquait; il fit des tentatives pour le regagner, mais il n'était plus temps; Perrault , instruit par l'expérience , préféra son repos et la liberté à de nouveaux honneurs et de nouveaux orages ; il alla s'enfermer dans une maison qu'il avait au faubourg Saint-Jacques, et qui étant proche des collèges, lui donnait plus de facilité pour veiller à l'éducation de ses fils; car il en avait deux, dont il voulait être le précepteur, comme son père avait été le sien. Il éprouva dans les douceurs de ce nouveau genre de vie, combien les plaisirs purs, goûtés par un père au sein de sa famille , sont préférables aux illusions de la faveur et aux chimères de la vanité.
Après la mort de Colbert , il reçut un nouveau dégoût. Louvois le raya de la petite Académie des médailles ; ce ministre n aimait pas Colbert , et la haine qu'il portait au protecteur reflua sur le protégé , qui ne l'était plus : c'est ainsi que beaucoup d'hommes puissans se sont vengés de leurs rivaux ou de leurs ennemis sur ceux qui ne pouvaient l'être ; et nous avons vu, il n'y a qu'un moment, que Colbert même ne fut pas exempt de cette petitesse, dans l'injustice qu'il eut le malheur de faire éprouver à La Fontaine.
Heureusement pour Perrault , les lettres qu'il avait tant aimées et qui lui devaient tant, firent la consolation et la douceur de sa retraite. 11 employa le loisir dout il jouissait , à la composition de différens ouvrages ; il fit entre autres son Poème sur le siècle de Louis-Le-Grand , et son Parallèle des anciens et des modernes. On sait la guerre longue et violente que ce poème
et cet ouvrage excitèrent entre Despréaux et l'auteur. Le plus grand tort de Perrault fut d'avoir censuré les anciens en mauvais vers , et d'avoir par là donné beaucoup d'avantage à Despréaux , dont la poésie était le principal et le redoutable domaine. Que penser, par exemple, des deux premiers vers du Poème de Louis-le-Grand , qui n'invitent pas à lire les autres ?
La docte antiquité fut toujours vénérable ; Mais je ne crus jamais qu'elle fût adorable *.
Ne vaudrait-il pas mieux avoir tort en beaux vers , que d'avoir raison en vers pareils ? ou plutôt n'a-t-on pas toujours tort avec de tels vers? La partie eût été plus égale si les deux adversaires n'eussent combattu qu'en prose. On peut voir, dans le recueil des œuvres de Despréaux , une lettre que Perrault lui adressa au plus fort de cette guerre, et contre laquelle la prose du grand poète , un peu dure et pesante , a bien de la peine à se soutenir , malgré tout le talent de l'auteur pour le sarcasme et l'ironie. - La lettre de Perrault, quoique remplie de reproches, pour la plupart assez mérités par son adversaire, est un modèle d'honnêteté et de finesse ; celte modération le venge bien mieux que n'aurait fait une satire amère : il n'est point d'homme de lettres à qui la même conduite n'ait réussi en pareil cas ; et on ne peut trop s'étonner qu'elle soit si rare parmi eux. malgré le succès infaillible qui en est la récompense. Quant au fond de la dispute ,les deux adversaires, comme dans la plupart des querelles, ont alternativement tort et raison ; Perrault , trop peu versé dans la langue grecque, trop exclusivement frappé des défauts d'Homère , n'est pas assez sensible aux beautés supérieures de ce grand poète, et ne fait pas assez de grâce à ses écarts en faveur de son génie : Despréaux , sans cesse à genoux devant son idole , la défend quelquefois aussi mal , et presque toujours aussi durement que les héros de V Iliade s'insultent les uns les autres. On aurait pu lui répondre , comme a fait Thomas aux fanatiques de Bossu et 5 , ce que disait Henri IV à un ambassadeur espagnol qui justifiait le roi son maître de quelque faiblesse qu'on lui reprochait : Est-ce que voire maître n'est pas assez grand pour avoir des défauts? Mais l'inflexible défenseur d'Homère ne pardonnait
' Quelques critiques ont rapporte ce dernier vers de la manière suivante :
Je ne la trouve pas cependant adorable.
Mais il était déjà assez mauvais de la façon de l'auteur , pour qu'on ne cherchât pas à le rendre plus mauvais encore.
» Voyex VEssai sur les Eloges, par Thomas.
DE PERRAULT. r>33
rien , quand il s'agissait des intérêts de son auteur chéri. On peut en juger par le sang-froid avec lequel il a traduit, dans une de ses remarques surLongin, un passage bien étrange de Vitrine au sujet de Zoïle. Après avoir dit que ce mauvais critique récita au roi Ptolémée Philadelphe , l'ouvrage où il déchirait Homère long-temps après sa mort, Yitruve ajoute : Les uns disent que Ptolémée le fit mettre en croix , d'autres quil fut lapidé , et d'autres qu'il fut brûlé tout vif à Smjrrne. Mais de quelque façon que cela soit , il est certain qu'il a bien mérité cette punition , puisqu'on ne peut pas la mériter pour un crime plus odieux que celui de reprendre un écrivain qui n'est pas en état de rendre raison de ce qu'il a écrit. Indépendamment de l'absurdité de cette maxime, Vitruve, comme le rémarquait très-bien Charles Perrault, ne faisait pas attention qu'en parlant ainsi, il condamnait la sévérité cruelle dont il accablait lui-même en ce moment le malheureux Zoïle , que la mort avait mis depuis long-temps hors d'état de se défendre. Quoi qu'il en soit, on est bien tenté de croire que le satirique inexorable, qui a transcrit ce passage si sérieusement et avec une sorte d'approbation , aurait fait un mauvais parti à Charles Perrault , s'il eût été chargé de lui infliger quelque peine pour ses blasphèmes contre le prince des poètes; tant l'intolérance et le fanatisme paraissent inséparables de toute espèce de culte superstitieux. Charles Perrault rapprochait ce trait de Vitruve, d'un autre trait aussi ridicule et moins connu, celui du médecin Serenas Saramonicus, qui, enthousiasmé du quatrième livre de Y Iliade, ordonnait, pour remède de la fièvre quarte, d'appliquer sur la tête des malades ce quatrième livre, dont la chaleur brûlante, selon lui, était capable d'opérer la guérison en fondant les humeurs (5).
L'humeur de Despréaux contre son antagoniste refluait jusque sur l'Académie , qui aurait dû , selon lui , faire subir à l'hérésiarque une punition exemplaire; mais qui, se bornant à rendre aux anciens l'hommage qui leur est dû , croyait devoir laisser à ses membres la liberté de les apprécier à leurs risques et périls. L'implacable vengeur de V Iliade prétendait que la compagnie , en ne fermant pas la bouche à Charles Perrault, en lui laissant même ses portes ouvertes, opinait plus scandaleusement que lui contre les anciens , et surtout , disait-il , contre le bon sens, à qui elle en voulait comme à un ancien , beaucoup plus ancien qu'Homère et Virgile; il ajoutait, dans l'impétuosité de sa colère, qu'il fallait changer la devise de l'Académie, et mettre à la place une troupe de singes qui se miraient dans une fontaine, avec ces mots : si bi pulchri {charmons pour eux seuls). L'Académie ne fit que rire de ces incartades poe'liques, et donna du
moins au satirique l'exemple du sang-froid , qu'il est un peu fâcheux de perdre pour de pareils objets '.
On assure que le fiel de Despréaux contre l'auteur du Poème de Louis- le-Grand , avait une cause secrète, plus puissante que son dévouement pour les anciens; il était piqué, dit-on, de ce qu'en célébrant, dans ce poëme , le grand Corneille, qui en était bien digne, on avait affecté de ne pas dire un mot de l'auteur de Phèdre et d'fphigénie. Il y a quelque apparence que Despréaux n'était guère plus satisfait du silence qu'on avait gardé à sou égard dans ce poème, ou l'on n'avait pas dédaigné de citer les Godeaux et les Tristans. Mais l'aranur-propre du satirique, dans le mécontentement qu'il affichait, se cachait prudemment derrière sou amitié pour Racine, et peut-être se méprenait lui-même en se cachant de la sorte Si le grand poète , en cette circonstance, se montra un peu trop sensible , son adversaire s'était montré fort injuste. Oter Despréaux et Racine au siècle de Louis-le-Grand , c'est oter au siècle d'Augi/ste Horace et Virgile.
L'inimitié des deux académiciens était de plus ancienne date que l'époque de la querelle sur les modernes. Charles Perrault et ses frères, amis des écrivains que Despréaux avait le plus maltraités, ne se bornaient pas à désapprouver , par un silence prudent, les traits qu'il lançait à ces écrivains ; ils s'expliquaient avec liberté sur le satirique, qui, de son côté, ne les ménageait pas. Nous ne devons pas omettre à cette occasion un trait de Perrault, qui lui fait beaucoup d'honneur. L'Académie Française avait proposé en 1671 , pour le sujet du premier prix de poésie qu'elle donna, V abolition du duel; Perrault, quelques jour» avant la distribution du prix , parla avec beaucoup d'éloges de la pièce couronnée, dont l'auteur, M. de La Monnaye , était encore inconnu. Vous seriez bien surpris , dit à Perrault quelqu'un de ceux qui l'écoutaient, si la pièce était de Despréaux... Fûtelle du diable > répondit Perrault , elle mérite le prix, et elle l'aura. On dira peut-être que ce trait n'était qu'un acted'équité ; mais l'équité à l'égard d'un ennemi, et d'un ennemi dont on a
' On accusa le versiGcaleur latiu , Gilles Ménage, qui sVn défendit beaucoup, d'avoir fait contic le poeme de Chailr* Perrault, une épigramnie en vers hendecasyllabes , qui finissait par le ver» de Catulle ,
O saeclum insipiens et inficetum !
Siècle sans raison et sans goîîl !
allusion, que l'auteur croyait bien maligne, au tilre de l'ouvrage de Perrault, le Siècle de Lauis-lc-Gran<l ; cVtait employer, tant bien que mal, les arnica de» anciens pour venger leur cause.
reçu des outrages , est un acte d'héroïsme digne de Socrate et d'Epictète. Despréaux , de son côté , comme pour se piquer d'émulation, rendait quelque justice* Perrault ,et la lui rendait sur ses vers même. Je loue, dit-il, jusqu'à M. Perrault , quand il est louable : est-ce bien lui qui a fait ces six vers que je trouve à la fin d'une préface de ses Parallèles?
1U devraient , ce* auteurs , demeurer dans leur grec ,
Et «e contenter du respect
De la gent qui porte ftrule; D'un savant traducteur on a beau faire choix ,
C'est les traduire en ridicule
Que de les traduire en francois.
Despréaux, en louant ces vers , moutrait d'autant plus de courage , que les anciens n'y sont pas traités favorablement ; mais il croyait que lepoëteen voulait aux traductions de Dacier, et ce trait de justice ou de satire le consolait du reste.
Ce docte et pesant Dacier était un des adversaires les plus déchaînés contre Perrault, qui s'en plaignait un jour à Fontenelle : Comment voulez-vous , répondit le philosophe, que M. Dacier vous pardonne? en attaquant les anciens, vous décriez une monnaie dont il a son cofj're plein , et qui fait toute sa richasse. La réflexion eût encore été plus juste, si Fontenelle , après avoir ainsi con>olé Perrault, eût ajouté que parmi plusieurs pièces fausses, la monnaie, entassée par Dacier, renfermait des lingots de l'or le plus pur , et dont on connaissait d'autant mieux le prix, qu'on était plus riche de son propre fonds. Mais il est trop vrai que le bon Dacier, en contemplant ce coffre précieux , gage de son opulence imaginaire, ne savait guère y distinguer la fausse monnaie d'avec la bonne. Aussi Despréaux disait-il que les anciens avaient bien plus à se plaindre de leur traducteur Dacier, que de leur détracteur Perrault.
.Notre académicien , outre les vers que nous venons de rapporter, en a fait encore quelques uns qui ne .sont pas indignes d'éloge. Tels sont ceux de son poeme sur la peinture, ou il exprime d'une manière assez heureuse et même assez poétique , les beautés que le temps ajoute aux tableaux.
Sur les uns le vieillard , a qui tout est possible,
Passait de son pinceau la trace imperceptible,
D'une couche légère allait les brunissant ,
Y mettait des béantes, mcinc en les cffiieant,
Adoucissait les jours , fortifiait les ombres,
Et les rendait plus beaux en les rendant plus sombres ,
Leur donnait ce teint brun qui les fait respecter,
Et qu'un pinceau mortel ne saurait imiter.
Sur les autres tableaux, d'un mépris ineroy ablr ,
Il passait, sans les voir, l'éponge impitoyable}
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Et loin de les garder un siècles i Tenir ,
Il ne s'en faut presque rien que ces vers ne soient d'un poète ; l'image «lu Temp* qui donne auxehefs-d œuvre des grands artistes le dernier trait Je pinceau, et qui efface jusqu'au souvenir des mauvais ouvrages, est noble et pittoresque; un peu plus d'harmonie et d'élégance dans l'expression , eût rendu ce tableau digne des grand» maîtres
Quand la querelle de Despréaux et de Perrault eut duré le temps qu'il fallait pour faire presque également tort à l'un et à l'autre ; quand les deux adversaires furent rassasiés, l'un de reproches , et l'autre d'épigrammes ; quand le public commença lui-même à en être fatigué, des amis communs, qui auraient dû y songer plus tôt, s'occupèrent de réconcilier ces deux hommes, faits pour s'estimer l'un l'autre; le premier par son rare talent, le second par son savoir et ses lumières, et tous deux par leur probité. La réconciliation fut sincère de la part de Perrault : il supprima même plusieurs traits qu'il réservait encore aux anciens , dans le tome IV de ses Parallèles, aimant mieux , disait-il , se priver du plaisir de prouver de nouveau la bonté de sa cause , que d'être brouillé plus long-temps avec des hommes d'un aussi grand mérite que ceux qu'il avait jwur adversaires , et dont r amitié ne pouvait trop s'acheter. Quant à Dcspréaux, il écrivit à Perrault , après leur raccommodement , une lettre qu'il appelait de réconciliation : mai* dans laquelle, à travers les complimens qu'il s'efforce de lui faiie, il n'a pu s'empêcher de montrer encore ce reste de malignité <>m de fiel, dont il est si difficile à un satirique de profession de se faire entièrement. Cette lettre était à peu près une nouvelle critique de Perrault , tant la réparation avait la tournure équivoque. Aussi un ami de Despréaux lui disait-il : Je ne doute pas que nous ne soyons toujours bien ensemble ; mais si jamais après une brouillerie, nous venons à nous raccommoder, point de réparation , je vous prie ; je crains plus vos réparations que vos injures (7).
Nous ne parlerons point de quelques ouvrages de Perrault , moins considérables que les deux qui ont le plus fait parler de lui , et le plus troublé son repos. Nous ne citerons que son Histoire des Hommes illustres du siècle de Louis XIV. Débarrassé de Despréaux, mais toujours partisan «élé de son siècle, Perrault en célébra la gloire dans cet ouvrage, qui fit également honneur à ses lumières et à son impartialité. On peut y désirer plus d'intérêt et de coloris , mais 11011 plus de sincérité et de justice. L'auteur avoue même qu'il s'est refusé les orueniens, pour
donner plus de vérilé à son récit , en ne louant que par le simple exposé des faits. Je n'ai pas ignoré , dit-il, que si j'avais pu mettre plus d'éloquence dans ces éloges , j'en aurais tiré plus de gloire ; mais je n'ai pensé qu'à la gloire de ceux dont je parle. On sait que la plupart des oraisons funèbres sont plus l'éloge du prédicateur que du défunt ; et que si la réputation de l'auteur en est souvent augmentée , celle du mort demeure presque toujours ce qu'elle était auparavant. On peut donc appliquer à cet ouvrage ce que dit Cicéron des Commentaires de César, que , sans parure et comme sans vêtement, ils plaisent par leur nudité même1. Mais on n'oserait sans doute ajouter à cet éloge ce que Cicéron ajoute à celui de César, qu'en laissant aux écrivains médiocres le plaisir d'orner son récit, l'auteur en a dégoûté les écrivains sages * .
Parmi les hommes illustres dont Perrault faisait l'éloge dans cette histoire, il avait mis Arnauld et Pascal, qui méritaient bien d'y avoir une place distinguée ; mais les jésuites, leurs ennemis , dont il serait inutile aujourd'hui de dissimuler les intrigues , puisque notre siècle en a fait justice, firent donner ordre à Perrault d'ôter ces deux noms de son livre ; sur quoi on cita ce beau passage de Tacite , qui , parlant d'une cérémonie ou l'on portait les images de plusieurs grands hommes , ajoute, que les images de Cassius et de Bru tus effaraient toutes les autres , par cette raison même qu'on ne les jr voyait pas 3. Après la mort de Louis XIV, protecteur et dupe des ennemis de Pascal et d'Aruauld , on s'est empressé de remettre leurs noms à la place d'où on les avait arrachés , et qu'ils n'auraient jamais dû perdre. Charles Perrault , qui avait rendu cette justice aux deux jansénistes les plus célèbres , y fut encouragé par un de ses frères , docteur de Sorbonne , très-attaché à Port-Royal , et très-peu dévoué aux jésuites , ainsi que Despréaux. Mais cette conformité de senlimens pour de si graves objetsd'amour ou de haine, ne rendit pas le poète plus favorable à celte famille ; il était encore plus l'ami d'Homère que de Janséuius et de Saint-Cyran.
Soixante ans après la mort de Charles Perrault , on a publié ses mémoires , écrits par lui-même. Ils sont estimables par un grand air de franchise , et curieux par quelques anecdotes qu'ils renferment , principalement sur la vanité et les incartades du cavalier Berniri , qu'on fit venir, à grands frais , d'Italie, pour
1 Nudi sunt et recti , et veausti , omni ornatu oraliunis , lanquam veste detracto.
• Jnrptis gratum fartasse fecit, qui volunt ista calamistris inurere ; sanot quidem homines à scribendo deterruit.
3 Praj'ulgebant Cassius atque Brutus , eo ipso , quod effigies eorwn non visebanlur.
hâiir le Louvre, tandis qu'on avait en France Pujet et Claude Perrault. Il serait à souhaiter que les gens de lettres de quelque mérite écrivissent ainsi leurs mémoires, à condition pourtant, ce qu'on ne peut guère espérer de la faiblesse humaine, qu'ils parleraient d'eux-mêmes avec cette sincérité naïve qui ajoute tant de prix aux talens. Les bons esprits ne s'intéressent guère moins à voir au naturel , et comme en négligé , ceux qui ont éclairé leurs contemporains, que ceux qui les ont gouvernés bien ou mal. L'histoire des premiers est celle des progrès et des chefs-d'œuvre de V esprit humain ; l'histoire d es autres nest souvent que celle de nos malheurs et de nos crimes.
NOTES
(i) Vo i c i l'explication qu'on trouve dans l'histoire du roi par médailles , de l'inscription Apollo Palatinus , mise à la médaille de l' Académie.
« Apollon tient sa lyre appuyée sur le trépied d'où sortaient ses oracles. Dans le fond paraît la principale face du Louvre. La légende Apollo Palatinus , signifie , Apollon dans le palais d'Auguste. »
Cette devise , et plusieurs autres faites par l'Académie des inscriptions naissante, était plus heureuse que la fameuse inscription , Nec pluribus impur, qu'un médiocre antiquaire avait imaginée pour une médaille frappée à l'honneur de Louis XIV. La médaille représentait un soleil érlairant le monde , et l'inscription signifiait quï/ aurait pu en éclairer plusieurs à la fois , allusion, qu'on croyait bien fine, à l'étendue des lumières du monarque , et à la profondeur de sa sagesse. Indépendamment du ridicule de cet excès d'adulation, il n'était pas aisé , en regardant la médaille , de deviner sur-le-champ l'application de la devise , défaut essentiel dans ces sortes d'ouvrages. Cependant , lorsqu'elle fut présentée par l'auteur à l'Académie des inscriptions pour être soumise à sou jugement , cette compagnie u'eut garde de la censurer , encore inoins d'en proposer une autre , craignant sa us doute de ne pas faire aussi bien au gré de l'amour-propre du maître. Malheureusement ou décou\ rit ensuite que cette même devise avait été déjà imaginée à la louange du détestable roi Philippe 11. C'est du moins ce que prétendirent alors quelques antiquaires étrangers , qui n'étaient pas payés , comme les antiquaires frauçais , pour donner à Louis XI Y des louanges si outrées et si fades.
Colbert ayant demandé à Charles Perrault une devise pour M. le Dauphin , qui n'avait encore que quatre ans . et qui paraissait déjà marquer beaucoup de goût |>our ce qui a* ait rapport à la guerre . notre académicien donna celle-ci , qui fut préférée à beaucoup d'autres. Le corps est un éclat de tonnerre qui sort de la nue , avec ce mot , et ipso terret
DE PERRAULT. r,fJ
in art u ( il est redoutable , meme en naissant ). Cette devise , dit Charles Perrault dans ses mémoires, lut mise sur les enseignes du régiment de M. le Dauphin , et sur les casaques de ses gardes. Nous en aurions mieux aimé une qui eût iuspiré , pour ce jeune prince , l'amour au lieu de la crainte.
(2) Les grands noms qui font tant d'honneur à l'ancienne Académie des sciences , prouvent que cette Académie n'avait pas besoin , pour étendre ou soutenir sa gloire , de la nouvelle constitution qu'on a cru de voir lui donner au commencement du siècle ; constitution rebutante pour le vrai mérite , et qui deviendra de jour en jour plus nuisible au bien de cette compagnie , à mesure que les gens de lettres connaîtront mieux la dignité de leur état et l'indépendance qu'il exige. Pour faire sentir par un seul trait à quel point cette constitution est étrange , croirait-on que lorsqu'il faut , par exemple , élire un chimiste , il n'y a , sur sept chimistes académiciens , que trois seulement qui aient droit de suffrage , tandis qu'on admet au scrutin des géomètres , des astronomes , des mécaniciens , et surtout des honoraires , qui , pour la plupart , ignorent jusqu'aux élémens de la chimie ? Mais croirait-on surtout qu'un académicien qui a proposé de réformer cet article du règlement , n'a pas eu le bonheur de persuader ses confrères . quoiqu'il leur ail fait ce raisonnement aussi simple qu'embarrassant : Prenons , messieurs , tel juge qu'il vous plaira , je lui exposerai , sans aucune rè/lexiort , cette loi qui vous est si chère ; s'il ne croit pas que je me moque de lui, /'ai tort.
(5) Voici la liste des gens de lettres , tant français qu'étrangers , qui reçurent ces pensions. En France , Chapelain , d Ablancourt , Conrart , Combe/ville , Colin , Bouneis , Charpentier , Perrault , Fléchier , Castagnes , Desmarets , Corneille , Scgrais , Racine , Huct , Mczerav , Le Clerc , Gombault , La Chambre , Silhon , Doyer, Quinault. Dans les pays étrangers , les Allatius , le comte Graziani , Oltavio Ferrari , Carlo Dati , Yiviani , Isaac Vossius , Heinsius . Gronovius , Huyghens , Gaspard Gevartius , Doeclerus , Rcinesius , Wagcnscilius , f fevelius , Hcrmanus Conringius. Cette liste justifie notre réflexion sur le mélange qu on y a fait de la médiocrité avec le mérite supérieur. Nous avons mis en italique les noms qu'on aurait pu en retrancher , du moins parmi les l rançais. Despréaux eût ajouté à ces noms ceux de Chapelain et de Perrault ; mais Despréaux eût été injuste. Chapelain et Perrault , quoique très-mauvais poètes l'un et l'autre , étaient d'ailleurs des hommes de beaucoup de mérite , par l'étendue de leur littérature, par la variété de leurs connaissances , et même par leur goût , qui se trompait , à la vérité , sur leurs propres ouvrages , mais qui jugeait très-bien ceux des autres.
La liste des hommes de lettres français , à qui Louis XTV , ou plutôt Colbert . donna des pensions , est curieuse par la nature des qualifications qu'on y a jointes à chacun d'eux. On y lit : Au sieur Boyer , excellai poëte frauçais.... au sieur Le Clerc . excellent poète français — au
sieur Racine , poète français , 600 Livres.... au sieur Desmarcts , doué de la plus belle imagination qui soit au monde , 1200 livres.... au sieur Uuet , grand personnage qui a traduit Origène , i5oo livres.... au sieur Chapelain , le plus grand poète français qui ait jamais été , et du plus solide jugement , 3ooo livres , etc.... Quelque étonné qu'on puisse être de la manière dont les écrivains et les talens sont classés dans ce singulier catalogue, la surprise doit un peu diminuer quand on saura i°. qu'il a été fait en i663 , et que Racine n'avait encore donné aucune de ses tragédies , pas même la Tliébaïde , qui ne parut que l'année suivante ; Q°. que Chapelain , si ridiculement loué dans cette liste , en était , sinon l'auteur , ce que la charité chrétienne ne permet pas de croire , au moins le directeur et le conseiller principal , de concert avec Charles Perrault f qui est , à la vérité , qualifié et gratifié plus modestement en ces termes , liabile en poésie et en belles lettres , i5oo livres.
\jc cardinal de Richelieu , sensible a toutes les espèces de gloire , ou , si l'on veut , de vanité , avait aussi voulu , pour se faire des panégyristes dans toute l'Europe , donner des pensions à quelques sa vans étrangers. Il en offrit une au savant Usserius , archevêque d'Armagh en Irlande , et très-peu riche , tout archevêque qu'il était ; car l'opulence , disait-il , est réservée aux prélats catholiques. Usserius , au lieu d'accepter la gracieuse proposition du cardinal , lui envoya des lévriers , espèce de chiens qui est excellente en Irlande ; cette fièreet plaisante réponse dégoûta le ministre de faire à d'autres de pareilles offres , et de s'exposer à un pareil remercîmcnt.
(4) « Il y a long-temps , observe un écrivain moderne , que Salomon » a dit : Noli vide ri sapiens coram principe ( gardez-vous de paraître » trop éclairé en présence du prince ). Il ne dit pas , noli esse sapiens » ( gardez-vous d'être éclairé ) ; mais noli videri ( gardez-vous de le » paraître ). »
Bien persuadés de cette maxime , les ministres de Louis XIV ne craignaient rien tant que de se voir associés au monarque dans les hommages que lui prodiguaient les j»o'etes et les artistes. « Toujours plein du roi , » dit l'abbé de Choisy , Colbert ne songeait qu'à 1 éterniser dans la mé- » moire des hommes. Il était fort i nnocent des serpens et des couleun vres • que Lebrun avait fait mettre sur tous les volets du Louvre. Le » roi lui eu fit pourtant une raillerie un peu amère ; et le pauvre homme , » tout éperdu , envoya chercher Perrault , contrôleur des bâtimens , qui » lui dit sans hésiter , que sous le soleil vainqueur 1 , il avait bien fallu » mettre le serpent Python. Colbert ordonna à Perrault d'écrire sur- » te-champ une lettre , où cette raison fut bien expliquée : dès le lcn- » demain il munira la lettre au roi , qui le railla «l'avoir pris la chose » si sérieusement ; mais enfin les serpens furent «tes , et ne sont plus » sur les volets ; ils sont seulement demeurés en pierres de taille aux fe- » nôtres des galeries du Louvre , parce que pour les ôter il eût fallu de
1 C'étaient les arrm-i «le Colbert.
' Ou a vu plus haut que le soleil 1 tait la devise du roi.
DE PERRAULT. *4i
» furieux échafauds cl de la dépense , et que le peuple se serait réjoui » aux dépens de qui il appartenait! Louvois , qui savait cette historiette, » étant allé aux Invalides pendant qu'on y barbouillait les mauvaises pein- » turcs qui y sont , se mit dans une furieuse colère contre le peintre , » qui voulait , en le peignant auprès du roi , attraper sa ressemblance : » Non , non , lui dit-il , défigurez-moi tous ces visages où vous avez pris » tant 9e peine , et qu'on ne reconnaisse que celui du maître. »
Je ne me souviens plus où j'ai lu , qu'un souverain , dont le premier intérêt était celui de sa vanité , et le second celui de ses affaires , apportait une singulière attention au choix de ses ministres , non pour avoir les meilleurs qu'il fût possible , mais pour qu'ils ne montrassent dans celte place , ni une ineptie trop préjudiciable à leur maître , ni des talens trop capables d'humilier son amour-propre. J'aime mieux , disait-il , un bidet qui suffit pour me porter, qu'un bon cheval qui peut me jeter par terre.
(5) Ce qui donnait le plus d'humeur à Despréaux dans la querelle sur les anciens , c'est que PeiTault , son antagoniste , bien loin de partager son enthousiasme , lui niait impitoyablement cet enthousiasme même. Despréaux disait , par exemple : v Toutes les fois que je lis Démos- » thènes , je me repens d'avoir écrit. Oserais-je vous demander , lui di~ » sait Perrault , où vous lisez ce grand orateur ? est-ce dans l'original ? » Mais M. Dacier* qui sait le grec aussi bien qu'un moderne le peut » savoir , dit tout bas , et dirait tout haut , si vous n'aviez employé vos » amis communs à lui fermer la bouche , que vous savez très-médiocre- » ment cette langue , et que votre traduction même de Longin en est » la preuve. D'ailleurs, sussiez-vous le grec aussi bien que M. Dacier, » croyez-vous pouvoir apprécier le mérite de Démosthènes dans cette » langue , qu'il parlait avec tant de supériorité ? Les Athéniens en » étaient transportés avec raison , parce qu'aucune partie de ce mérite » n'était perdu pour cette nation spirituelle et sensible, qui, connaissant » à fond toutes les beautés et toutes les finesses de sa langue , admirait » dans Démosthènes la propriété , la force , la noblesse , l'élégance des » expressions et des tours , l'harmonie enchanteresse des périodes , et » jusqu'à la déclamation inimitable de l'orateur , célébrée par la bouche » même d'Eschine son ennemi. Mais presque toutes ces beautés sont » perdues pour nous , qui ne savons ni écrire ni prononcer le grec , » comme vous ne sauriez vous-même en disconvenir. Elles n'étaient pas » perdues pour Cicéron , qui avait été apprendre celte belle langue à » Athènes, dans un temps où elle y était encore florissante. Aussi je crois » sans peine l'orateur romain sur les éloges qu'il donne à son illustre » rival ; mais quant à vous , M. Despréaux , permettez- moi de penser j» que vous vous récriez souvent sur parole, et que Démosthènes, traduit » en français , la seule langue où vous puissiez le juger , n'est fait pour » désespérer ni Bossue t ni vous-même. Je conviens que l'orateur grec » respire encore plus ou moins faiblement dans les traductions qu'on 2. 16
» en peut faire ; mais il ne vit que dans sa propre langue , où par mal- » heur il est presque mort pour vous aussi bien que pour moi. Avouez » même que Cieéron , malgré la supériorité qu'il semble accorder à » Démosthènes, vous plaît néanmoins davantage, non parce qu'il lui r> est réellement supérieur, car c'est ce que nous ignorons l'un et l'autre; » mais parce que vous savez le latin beaucoup moins mal que le grec , h quoique très-imparfaitement, comme on sait toutes les langues mortes. » J'en dis à peu près autant de Pindare . objet d'enthousiasme pour » vous et quelquefois de scandale pour moi. Horace , et toute l'antiquité » grecque , avant et après lui , ont admiré ce poète , et certainement » Horace et les Grecs s'y connaissaient ; aujourd'hui la plus grande par- * lie des beautés de Pindare a disparu pour nous , parce que ces beautés » tenaient , bien plus encore que dans les ouvrages de Démosthènes , » à l'usage admirable qu'il savait faire de sa langue , mieux connue du » dernier paysan de la Béotie , que du plus savant des modernes. On n pourrait donc dire aux enthousiastes de Pindare : Je crois avec vous, » ou plutôt avec Horace, que Pindare était un poète incomparable; n mais en quoi l'était— il ? c'est ce qu'Horace savait , et ce que ni tous ni » moi ne savons guère. Pourquoi donc m'accusez-vous de mépriser les » anciens ? je convicus qu'on trouve chez eux des beautés du premier » ordre , et en grand nombre , et dans tous les genres ; mais je ne puis » y approuver ce que vous n'oseriez imiter vous-même, malgré toute » votre admiration pour eux. Et si les anciens sont si fort au-dessus » de nous , pourquoi Hacine n'a-t-il pas fait ses tragédies comme Eu- » ripide et Sophocle . Molière ses comédies comme Aristophane , et » La Fontaine ses labiés comme Esope ? Mettez donc quelques bornes à » vos exclamations , et convenez que si les anrieus sont grands . les mo- » dénies le sont aussi. » — Telle était, sinon en propres termes, au moins en substance , la ré|K>nse de notre académicien à Despréaux. Il serait difficile de ne pas souscrire à la plupart de ces réflexions ; mais malgré le juste éloge qu'on y fait des anciens , quiconque aurait l'audace d'approuver cette courageuse philosophie , serait sifflé dans tous les collèges et dans tous les journaux . comme l'ennemi de Démoslhènes el d'Homère ; il serait même déchiré par plus d'un censeur , qui au fond penserait comme lui , mais qui saisirait avec empressement ce prétexte de le décrier comme le lléau du bon goût.
11 paraît que dans toute cette controverse , aussi violente et aussi acharnée qu'aurait pu l'être une guerre de théologiens , on ne disputait guère que faute de s'entendre. Sottise des deux parts , est, comme 1 on sait , la devise ordinaire de toutes les querelles ; detise d'autant plus juste , que soin eut les antagonistes les plus opposés en apparence , seraient étonnés , en s'expliquant sur ce qui les divise , de se trouver bien plus près les uns des autres qu'ils ne croyaient l'être : plus d'une fois un mot d'éclaircissement paisible aurait fini le combat et les injures. Il est vraisemblable que sur les morceaux vraiment admirables des anciens , les coutendans étaient d'accord enlre eux sans en être convenus. Je ne
doute pas que Perrault et ses partisans ne rcudissent la même justice que Despréaux aux peintures vraiment sublimes d'Homère , à ces vers d'une touche originale qui le caractérisent , et qu'aucun poète ne partage avec lui, à l'épisode à' Orphée et d'Euridice dans Virgile , au quatrième livre de Y Enéide , et à tant d'autres chefs-d'œuvre de l'antiquité. La dispute ne roulait guère que sur ces endroits des anciens , dont nous ne sommes en étal d'apprécier exactement ni les beautés ni les défauts. Quoi qu'il en soit , il résulte de cette véhémente altercation , ce qui résultera toujours de celles où la passion vient se mêler ; les deux partis y ont presque également perdu. D'un côté , on a fait aux anciens plusieurs reproches très-bien fondés , qui ont un peu afiaibli la vénération sans bornes qu'on avait pour eux ; de l'autre , les défenseurs de l'antiquité ont jeté sur ses adversaires des ridicules souvent mérités. « Quand » je vois , dit un écrivain de nos jours , les gens de lettres prendre parti » avec tant d'aigreur , ceux-ci pour les auciens , ceux-la pour les iihh n dernes , il me semble voir les deux femmes de la fable , dont l'une , » un peu vieille , arrache les cheveux noirs de la fête de son mari , et » l'autre, encore jeune, arrache les cheveux blancs, de sorte que le » pauvre mari finit par être chauve. »
Nous citerons encore aux philosophes et à leurs adversaires un auteur latin qu'on lit peu , et qui , sans appartenir à un siècle fort éclairé , a montré sur la question dont il s'agit , plus de modération et de justice que la plupart de ceux qui l'ont agitée. Il faut , dit Sulpice Sévère, lire les anciens sans prévention , et les modernes sans envie ; vérité commune , si l'on veut , dans la théorie , mais qui , par celte raison même , devrait l'être un peu plus dans la pratique.
Personne , à notre avis , n'a porté un jugement plus sain sur celte contestation , que l'illustre auteur du siècle de Louis XIV. « On a re- » proché à Perrault , dit-il , d'avoir trouvé trop de défauts dans les an- » ciens ; mais sa grande faute est de s'être fait des ennemis de ceux » même qu'il pouvait opposer aux anciens ; cette dispute a été et sera » long-temps une a flaire de parti, comme elle l'était du temps d'Horace. » Que de gens encore en Italie , qui , ne pouvant lire Homère qu'a- » vec dégoût, et lisant tous les jours l'A nos te et le Tasse avec transport , » appellent toujours Homère incomparable ! » Voltaire a caractérisé ce grand poëte de la manière la plus précise et la plus élégante , dans ces vers dignes d'être cités aux fanatiques des deux partis.
Plein de beautés, et de défauts , Le vieil Homère a mon estime; 11 en, comme tous *es héros, Babillard outre , mais Mtblimc.
On peut voir dans cent autres endroits des ouvrages de cet écrivain cerèbre , avec quel goût et quelle équité il a su concilier le respect qu'on doit aux anciens , et le mépris des préjugés qui encensent jusqu'à leurs fautes. Il démêle, avec autant de justesse que leurs censeurs, ce qu'ils ont de faible, mais U sent aussi vivement que leurs adorateurs ce qu'ils
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ont d'admirable , et si ces grands écrivains revenaient parmi nous , nom ne doutons pas qu'ils ne prononçassent cette décision unanime : Voilà le seul homme qui ait dit de nous la vérité ; comme le Christ , si noui en croyons la légende , disait à S. Thomas quand il eut écrit la Somme Utêologique , Benè dixisti de me.
Despréaux . dans une lettre à notre académicien , paraît convenir luînicme quï/j. étaient plus éloignés d'opinion en apparence qu'en effet. Il entre là-dessus dans un détail curieux et qui pourrait donner matière à bien des réflexions. Il préfère aux modernes , Virgile pour le poëme épique ; ceux qui trouvent plus d'intérêt dans le poëme du Tasse, et plus d'imagination dans celui de l'Arioste , pourraient à la rigueur appeler de ce jugement. Il leur préfère Cicéron pour l'éloquence ; lea partisans de Bossuct et de Massillon pourraient encore n'être pas de cet avis : il leur préfère enfin Tite-Live et Salluste pour l'histoire ; nous n'avions alors ni celle de Charles XII , ni Y Histoire générale du même auteur : il ne parle point de Tacite , à qui peut-être les modernes , et bien certainement les Grecs , n'ont rien à opposer. Il avoue que les anciens nous ont surpassé dans la satire , et son commentateur Brossette trouve dans cet aveu bien de la grandeur , l'expression est judicieuse et bien choisie ; mais Despréaux nous préfère aux latins pour la tragédie , et pour la comédie , aux auteurs comiques du siècle d'Auguste ; car il observe que les Piaule et les Térence étaient du siècle précédent , comme s'il n'eût osé leur comparer et même leur préférer Molière. Il nous met pour le genre de l'ode presque à côté d'Horace , quoique Rousseau n'existât pas encore. Quant à nos romanciers , à nos philosophes v à nos savans , à nos érudits , et à nos artistes , il ne balance pas à donner la palme aux Français sur les Latins : enfin il termine son parallèle par ces paroles remarquables : Je suis bien sûr au moins que je ne serais pas Jbrt embarrassé à montrer que l'Auguste des Latins ne l'emporte pas sur l'Auguste des Français. On s'en doutait sans qu'il le dit. Dans ce parallèle des modernes avec les anciens , Despréaux semble avoir affecté de ne pas nommer les Grecs, et cette réticence est aussi singulière que remarquable. Etait-ce par honnêteté pour Perrault , à qui il reprochait tant de ne pas savoir le grec , et qu'il parassait en ce moment prendre pour arbitre de leur querelle ? était-ce plutôt pour 'ne pas chagriner son ami Racine , en lui préférant Euripide et Sophocle? car en sait qu'il n'est pas éloigné de penser de la sorte. Dans les vers qu'il fit pour le portrait de ce grand poëte , il avait mis d'abord que Racine avait su
Balancer Euripide et Mirpasscr Corneille;
il est vrai que dans la suite il corrigea ce vers ainsi ,
Snrpa*»cr Euripide et balancer Corneille j
mais il ne fit ce changement , dit son commentateur Brossette ♦ que pour ne pas trop irriter les partisans de Corneille ; et il faisait des vœux pour qu'on rétablit ce vers tel qu'il lavait fait d'abord . Il ajou-
tait , que ni Corneille ni Racine ne devaient être mis en parallèle avec Euripide et Sophocle , par cette raison , qui ne paraîtra pas convaincante à tout le monde, que Racine et Corneille n avaient point encore , comme les deux poètes grecs , le sceau de l'admiration de tous les siècles. Ce jugement ressemble à celui de Dacier , r^xx Homère était plus beau que Virgile de deux mille ans. »
(6) On peut citer encore, avec quelque éloge , ces deux vers du Poème de Louis-Je-Grand , où l'auteur parle de la circulation du sang » inconnue des anciens :
.... Ils ignoraient jnsqu'aux routes certaines Du Méandre virant ijni coule dans nos veines.
Despréaux , qui aurait pu rendre justice à ces derniers vers , aima mieux tomber sur la note que Charles Perrault y avait mise , en appelant le Méandre fleuve de la Grèce qui retourne plusieurs Jbis sur lui-même ; au lieu de dire >Jleuve de V Asie-Mineure. Perrault répondait que cette critique était une chicane , puisque l' Asie-Mineure est aussi nommée Grèce asiatique ; il prétendait n'avoir pas fait plus de faute en disant que le Méandre était un fleuve de la Grèce , qu'il n'en eût fait en disant qu'Hérodote , Bias , Esope et Galien , tous nés dans l'Asie-Mineure , sont quatre des plus grands hommes que la Grèce ait produits. Mais Perrault fit encore mieux que de se justifier , il corrigea cette note dans une édition suivante.
(7) Despréaux , même après son raccommodement , en agit toujours avec Perrault , et parla toujours de lui comme un ennemi réconcilié : « Je ne vous ai point mande la mort de Perrault , écrivait-il à un de ses » amis , parce qu'à vous parler franchement , je n'y ai pris d'autre in- » térêt que celui qu'on prend à la mort de tous les honnêtes gens. Il » n'avait pas trop bien reçu la lettre que je lui ai adressée dans ma der- » nière édition, et je doute qu'il en fut content. ( Perrault n'avait-il pas » grand tort ?) J'ai pourtant été au service que lui a fait l'Académie ; » et M. son fils m'a assuré qu'en mourant il l'avait chargé de mille hon- » nétetés pour moi. Sa mort a fait essuyer un assez grand dégoût à l'A- » cadémie , qui avait élu M. de Lamoignon pour lui succéder ; mais » ce magistrat a nettement refusé cet honneur , apparemment par la » crainte d'avoir à louer l'ennemi de Cicéron et de Virgile. » On verra . dans l'article de M. le cardinal de Soubise , le détail de cette anecdote , et la vraie cause du refus de M. de Lamoignon. M. le cardinal de Ruban ne se montra pas si difficile ; il ne craignit point de succéder à notre académicien , et de lui rendre , dans son discours de réception , toute la justice qu'il méritait. M. de Tourreil , alors directeur , dans sa réponse au prélat récipiendaire , fit , avec beaucoup d'adresse , l'apologie delà préférence que Charles Perrault avait donnée aux modernes sur les anciens. Il accusa , pour ainsi dire , de cette préférence , les /tommes illustres dont les noms ornaient la liste de l'Académie, et dont la pîu-
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part , en exaltant les siècles passée aux dépens du leur , s'étaient montrés , disait -il . trop généreux, et peut-être trop modestes. Ainsi il intéressa, pour la mémoire de Perrault, 1 amour-propre de ses auditeurs; c'était le plus sûr moyen de les rendre favorables au panégyriste , et indu Igem pour l'éloge qu'il avait à faire.