ÉVÉQUE DE MEAL'X
Jacques-Bénigne Bossu et naquit à Dijon le 27 septembre 1627 , d'une famille distinguée dans Je parlement de Bourgogne. Il se livra dès son enfance à l'étude avec l'avidité d'un génie naissant , qui saisissait et dévorait tout (1). Les Jésuites , ses premiers maîtres, ne tardèrent pas à voir dans un tel disciple les prémices d'un grand homme. Aussi mirent-ils en œuvre, suivant leur usage, les plus adroites insinuations pour l'attirer dans leur compagnie, à laquelle ils ont acquis par ce moyen tant d'hommes célèbres dans les lettres , dont les ouvrages sont aujourd'hui tout ce qui reste à cette société de son ancien éclat , comme il ne reste de tant d'hommes- puissans qui ont disparu , que le peu de bien qu'ils ont fait à leurs semblables. Déjà ces pères se flattaient d'ajouter à leurs nombreuses conquêtes celle du jçune Bossuet, la plus brillante peut-être dont ils eussent jamais pu s'honorer ; mais un oncle très-éclairé qui veillait sur lui , et qui, connaissant à fond ses instituteurs, veillait en même temps sur eux , dissipa tout à coup cette vocation factice , en faisant partir son neveu pour Paris.
Comme il se destinait à l'état ecclésiastique il embrassa toutes les études qu'il crut nécessaires ou simplement utiles à cet important ministère , depuis la lecture de la Bible jusqu'à celle des auteurs profanes, et depuis les Pères de l'Eglise jusqu'aux théologiens de l'école et aux écrivains mystiques. Le goût vif et l'espèce de passion qu'il prit pour les livres sacrés , annonçaient à la religion le prélat qui devait la prêcher avec le zèle des apôtres, et la célébrer avec l'éloquence des prophètes. Parmi les docteurs de l'église, S. Augustin était celui qu'il admirait le plus. Il le savait par cour, le citait sans cesse , trouvait, disait-il,
* Rem le H juin if.71, h la place de Daniel Hay du Giastclct, abbe drf Lhamboii; mort le 11 avril 170.^.
dans S. Augustin la réponse à tout, et le portait toujours avec lui dans ses voyages.
Quant aux auteurs de l'antiquité profane , où son éloquence cherchait déjà des maîtres et des modèles , il donnait la préférence à Homère, dont le génie élevé, mais sans contrainte, avait le plus de rapport avec le sien. 11 se plaisait aussi beaucoup à la lecture de Cicéron et de Virgile ; il faisait moins de cas d'Horace, qu'il jugeait plus en chrétien sévère qu'en homme de goût ; la morale de l'épicurien effaçait à ses yeux le mérite du poète, et le rendait insensible à des grâces qui ne lui paraissaient faites que pour séduire ou alarmer sa vertu. Il portait encore plus loin l'austérité de ses principes. On sait que des casuistes rigides out regardé comme une sorte d'apostasie la liberté que se sont donnée la plupart des poètes chrétiens , d'employer dans leur-, ▼ers le nom des divinités païennes. Bossuet faisait à ces docteurs inexorables l'honneur d'être de leur avis. Despréaux leur a fait dans son Art poétique la meilleure réponse qu'un grand poète puisse opposer à de pareils scrupules ; il les a réfutés en vers harmonieux : on a retenu les vers de Despréaux , et oublié la sentence des rigoristes. Les fictions si agréables et si philosophiques de la mythologie ancienne , qui donnait à tout l'âme et la vie , continueront , malgré l'arrêt de Bossuet , de fournir aux grands poètes , sans danger comme sans scandale , des images toujours piquantes et toujours nouvelles par le charme et l'intérêt qu'ils sauront y répandre. Quant à cette foule de versificateurs à qui on ne pourrait ôter Flore et Zrphire , V Amour et ses ailes , sans réduire à la plus étroite indigence leur Muse déjà si pauvre , l'insipide usage qu'ils font de la fable dans leurs minces productions , devait paraître à Bossuet luimême plus fastidieux que criminel (a).
De toutes les études profanes , celle des mathématiques fut la seule que le jeune ecclésiastique se crut en droit de négliger , non par mépris (nous ne craindrons pas de dire que ce mépris serait une tache à la mémoire du grand Bossuet) , mais parce que les connaissances géométriques ne lui parurent d'aucune utilité pour la religion. On nous accuserait d'être à la fois juges et parties , si nous osions appeler de cette proscription rigoureuse. Cependant, nous serait-il permis d'observer, tout intérêt particulier mis à part , que le théologien naissant ne traita pas avec assez de justice et de lumières, une science qui n'est pas aussi inutile qu'il le pensait au théologien même ; science en effet si propre, non pas à redresser les esprits faux, condamnés à rester ce que la nature les a faits , mais à fortifier dans les bous esprits cette justesse d'autant plus nécessaire, que l'objet de leurs
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méditations est plus important ou plus sublime ? Bossu et pouvaitil ignorer que l'habitude de la démonstration , en nous faisant reconnaître et saisir l'évidence dans tout ce qui en est susceptible , nous apprend encore à ne point appeler démonstration ce qui ne l'est pas , et à discerner les limites qui, dans le cercle si étroit des connaissances humaines , séparent la lumière du crépuscule , et le crépuscule des ténèbres ?
Aurons-nous pourtant le courage d'avouer ici que l'indulgent Fénélon , si opposé d'ailleurs à Bossuet , traitait les mathématiques avec encore plus de rigueur que lui ? Il écrivait en propres termes à un jenne homme qu'il dirigeait , de ne point se laisser ensorceler par les attraits diaboliques de la géométrie , qui éteindraient en lui T esprit de la grdec1. Sans doute les spéculations arides et sévères de cette science, que Bossuet accusait seulement d'être inutiles à la théologie , paraissaient à l'àme tendre et exaltée de Fénélon , le poison de ces contemplations mystiques, pour lesquelles il n'a que trop marqué son faible. Mais si c'était là le crime de la géométrie aux yeux de l'archevêque de Cambrai , il est difficile de la trouver coupable.
En se montrant peu favorable aux mathématiques , Bossuet ne témoigna pas la même indifférence à la philosophie , qui par malheur pour elle ignorait encore combien les mathématiques lui étaient nécessaires. Il goûta beaucoup le cartésianisme , alors très-nouveau et naissant à peine; un esprit de cette trempe, hardi , étendu, vigoureux, et ne demandant qu'à prendre l'essor , uinis enchaîné par les entraves respectées où la religion le retenait captif, sentait tout le prix de la liberté que la philosophie de Descartes autorise dans les matières où il est permis de douter et de penser. Les attaques violentes que cette philosophie essuyait alors, de la part des théologiens même , bien loin d'eil'rnyer Bossuet , contribuaient peut-être , sans qu'il le sût , à échauffer son zèle pour la raison persécutée (3). Déjà des magistrats , ennemis des lumières et de leur siècle , avaient défendu, sous les peines les plus sévères, qu'on enseignât le cartésianisme, qui, malgré cette défense, trouva moyen de s'établir à petit bruit , et finit par détrôner la scolastique sa rivale. Depuis ce temps, la philosophie de Descartes, qui n'avait guère fait que substituer à des erreurs anciennes et absurdes des erreurs nouvelles et séduisantes, a disparu ainsi que celle d'Aristote , mais sans résistance et sans effort : cette philosophie , si inutilement tourmentée dans son berceau par l'imbécillité puissante , réclamerait aussi inutilement aujourd'hui la protection dont Bossuet l'a honorée ; elle a péri sous nos yeux de sa mort • OEuvres spirituelles de FenéJon, leiirc i{8.
naturelle , et la raison a fait toute seule ce que l'autorité n'avait pu faire ; importante , màis presque inutile leçon pour ceux qui out le pouvoir en main , de ne pas user vainement leurs forces pour prescrire à la raisou ce qu'elle doit penser , et de la laisser démêler d'elle-même ce qu'il lui convient de rejeter ou de saisir. Plus l'autorité agitera le vase ou les vérités nagent pêle-mêle avec les erreurs, plus elle retardera la séparation des unes et des autres ; plus elle verra s'éloigner ce moment , qui arrive pourtant tôt ou tard , où les erreurs se précipitent enfin d'elles-mêmes au fond du vase , et abandonnent la place aux vérités.
Tandis que Bossuet nourrissait l'activité de son esprit de toutes les connaissances convenables à un ministre de l'église, son âme non moins active , et qui avait besoin d'un objet digne de la remplir , se formait à la piété par de fréquens voyages qu'il faisait à l'abbaye de la Trappe , séjour qui en effet paraît destiné à faire sentir aux cœurs même les plus tièdes , jusqu'à quel point une foi vive et ardente peut nous rendre chères les privations les plus rigoureuses ; séjour même qui peut offrir au simple philosophe une matière intéressante de réflexions profondes sur le néant de l'ambition et de la gloire , les consolations de la retraite y et le bonheur de l'obscurité.
Le talent de Bossuet pour la chaire s'était manifesté presque dès son enfance. Il fut annoncé comme un orateur précoce à l'hôtel de Rambouillet , ou le mérite en tout genre était sommé de comparaître, et jugé bien ou mal. Il y fit devant une assemblée nombreuse et choisie , presque sans préparation , et avec les plus grands applaudissemens , un sermon sur un sujet qu'on lui donna ; le prédicateur n'avait que seize ans , et il était onze heures du soir, ce qui fit dire à Voiture , si fécond en jeux de mots , qu'il n'avait jamais entendu prêcher si tôt ni si tord.
Avec de si rares talens pour l'éloquence , la nature avait doué Bossuet d'une mémoire prodigieuse ; il suffirait , sans compter beaucoup d'autres grands hommes , pour démentir les lieux communs si souvent rebattus sur l'antipathie de la mémoire et du jugement , lieux communs débités avec complaisance par des hommes qui se flattent que la nature leur a donné en jugement ce qu'elle leur a refusé en mémoire.
Destiné par son goût et par son caractère , à l'éloquence et à la controverse , Bossuet mena, pour ainsi dire, de front, les talens de l'orateur et du théologien. Le ton de la chaire changea dès qu'il y parut ; il substitua aux indécences qui l'avilissaient , au mauvais goût qui la dégradait , la force et la dignité qui convient à la morale chrétienne. 11 n'écrivait point ses sermons , ou plutôt il ne les écrivait qu'en raccourci , et comme eu idée ; il se
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contentait de méditer profondément son sujet , il en jetait les principaux points sur le papier ; il écrivait quelquefois les unes auprès des autres différentes expressions de la même pensée , et dans la chaleur de l'action , il se saisissait en courant de celle qui s'offrait la première à l'impétuosité de son génie (4)- Les sermons qu'on a imprimés de lui , restes d'une multitude immense, car jamais il ne prêcha deux fois le même , sont plutôt les esquisses d'un grand maître que des tableaux terminés ; ils n'en sont que plus précieux pour ceux qui aiment à voir dans ces desseins heurtés et rapides les traits hardis d'une touche libre et fière , et la première sève de l'enthousiasme créateur. Cette fécondité pleine de chaleur et de verve , qui dans la chaire ressemblait à l'inspiration , subjuguait et entraînait ceux qui l'écoutaient. Un de ces hommes qui font parade de ne rien croire , voulut l'entendre ou plutôt le braver; trop orgueilleux pour s'avouer vaincu , mais trop juste pour ne pas rendre hommage à un grand homme : Voilà , dit-il en sortant, le premier des prédicateurs pour moi; car c'est celui par lequel je sens que je serais converti , si f avais à Tétre.
Au milieu de ses triomphes oratoires , Bossuet fit avec distinction ses premières armes comme théologien , par la réfutation du catéchisme de Paul Ferry, ministre protestant; cette réfutation , qui annonçait aux réformés un adversaire redoutable 7 reçut dans l'église catholique tout l'accueil que son défenseur pouvait espérer (5). Mais ce qui ne doit pas être oublié dans l'histoire d'une querelle théologique , c'est que Bossuet et Ferry, qui étaient amis avant leur dispute, continuèrent de l'être après avoir écrit l'un contre l'autre ; rare et digne exemple à offrir aux controversistes de toutes les religions , mais qui sera plus loué qu'imité , et qui serait même appelé scandale par les fanatiques , si le nom de celui qui a donné ce scandale ne les forçait au silence (6).
Les succès éclatans de Bossuet portèrent bientôt sa réputation à la cour , où ses sermons furent applaudis avec transport. Louis XIV , meilleur juge encore que ses courtisans, ne tarda pas à lui donner des marques d'estime plus distinguées que de sioiples éloges. Quoique le nouvel orateur de Versailles y offrît un spectacle aussi nouveau par sa conduite que par son éloquence , qu'il ne s'y montrât que dans la chaire ou au pied des autels, qu'il ne demandât aucune grâce, qu'il fût enfin, comme le sont presque toujours les grands talens, sans manège et sans souplesse, la récompense qu'il méritait sans la chercher vint le trouver dans la solitude où il vivait au milieu de la cour. Le roi le nomma à l'évêché de Condom. Bossuet , qui voyait s'élever
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dans Bourdaloue un successeur digne de lui et formé sur son modèle , remit le sceptre de l'éloquence chrétienne aux mains de l'illustre rival à qui il avait ouvert et tracé celte glorieuse carrière , et ne fut ni surpris ni jaloux de voir le disciple s'y élancer plus loin que le maître. Il se livra bientôt à un autre genre , oii il n'eut ni supérieur ni égal , celui des oraisons /ifnèbres (7). Toutes celles qu'il a prononcées portent l'empreinte de l'âme forte et élevée qui les a produites , toutes retentissent de ces vérités terribles , que les puissans de ce monde ne sauraient trop entendre , et qu'ils sont si malheureux et sî coupables d'oublier. C'est là , pour employer ses propres expressions, qu'on voit tous les dieux de la terre dégradés par les mains de la mort, et abîmés dans F éternité , comme les fleuves demeurent sans nom et sans gloire , mêlés dans t 'Océan avec les rivières les plus inconnues. Si dans ces admirables discours l'éloquence de l'orateur n'est pas toujours égale , s'il parait même s'égarer quelquefois , il se fait pardonner ses écarts par la hauteur immense à laquelle il s'élève ; on sent que son génie a besoin de la plus grande liberté pour se déployer dans toute sa vigueur, et que les entraves d'un goût sévère , les détails d'une correction minutieuse et la sécheresse d'une composition léchée, ne feraient qu'énerver cette éloquence brûlante et rapide. Son audacieuse indépendance , qui semble repousser toutes les chaînes , lui fait négliger quelquefois la noblesse même des expressions; heureuse négligence , puisqu'elle anime et précipite cette marche vigoureuse, où il s'abandonne à toute la véhémence et l'énergie de son âme ; on croirait que la langue dont il se sert n'a été créée que pour lui , qu'en parlant même celle des sauvages il eût forcé l'admiration , et qu'il n'avait besoin que d'un moyen , quel qu'il fût , pour faire passer dans l'âme de ses auditeurs toute la grandeur de ses idées. Les censeurs scrupuleux et glacés, que tant de beautés laisseraient assec de sang-froid pour apercevoir quelques taches qui ne peuvent les déparer , méritent la réponse que milord Bolingbroke faisait dans un autre sens aux détracteurs du duc de Marlborough : C était un si grand homme, que j'ai oublié ses ifices. Cet orateur si sublime est encore pathétique , mais *ans en être moins grand , car l'élévation , peu compatible avec la finesse, peut au contraire s'allier de la manière la plus touchante à la sensibilité, dont elle augmente l'intérêt en la rendant plus noble, fiossuet, dit un célèbre écrivain , obtint le plu» grand et le plus rare des succès , celui de faire verser des larme» à la cour, dans l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre ; il se troubla lui-même et fut interrompu par ses sanglots , lorsqu'il prononça ces paroles , m foudroyante»
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à la fois et si lamentables , que tout le monde sait par cœur, et qu'on ne craint jamais de trop répéter : O nuit désastreuse , nuit effroyable , ou retentit tout à coup , comme un éclat de tonnerre, cette accablante nouvelle , Madame se meurt , Madame est morte! On trouve une sensibilité plus douce, mais non moins sublime , dans les dernières paroles de l'oraison funèbre du grand Condé. Ce fut par ce beau discours que Bossu et termina sa carrière oratoire ; il finit par son chef-d'œuvre , comme auraient dû faire beaucoup de grands hommes , moins sages ou moins heureux que lui. Prince, dit-il en s' ad ressaut au héros que la France venait de perdre , vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres , je veux désormais apprendre de vous à rendre la mienne sainte ; heureux , si averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration , je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie , les restes d'une voix qui tombe, et d'une ardeur qui s'éteint / La réunion touchante que présente ce tableau , d'un grand homme qui n'est plus , et d'un autre grand homme qui va bientôt disparaître , pénètre l'âme d'une mélancolie douce et profonde, en lui faisant envisager avec douleur l'éclat si vain et si fugitif des talens et de la renommée , le malheur de la condition humaine, et celui de s'attacher à une vie si triste et si courte.
La réputation brillante que Bossue t s'était acquise , fit désirer à l'Académie Française de posséder un homme déjà si célèbre, et de qui elle compte aujourd'hui le nom parmi ceux dont elle s'honore le plus. Louis XIV lui confia dans le même temps une place bien plus importante. Il jugea que celui qui annonçait avec tant de force dans la chaire évangélique la grandeur divine et la misère humaine , était plus propre que personne à pénétrer de ces vérités, par une instruction solitaire et suivie , l'héritier de la couronne. Bossuet fut nommé précepteur du dauphin. Qu'on nous permette de nous livrer un moment à la réflexion naturelle que présente un choix si digne d'éloge. Le moyen le plus sûr peut-être d'apprécier les rois , c'est de les juger par les hommes à qui ils accordent leur confiance. Louis XIV donna pour gouverneurs à son fils et à son petit-fils les deux hommes les plus vertueux de la cour, et surtout les plus déclarés contre l'adulation et la bassesse, Montausier et Beauvilliers ; pour précepteurs les deux plus illustres prélats de l'église de France , Bossuet et Fénélon ; et pour sous-précepteurs , Huet et Flcury , dont l'un était le plus savant , l'autre le plus sage et le plus éclairé des ecclésiastiques du second ordre. Qu'on joigne à tant d'exceileas choix pour un seul objet , ceux de Turenue , de
Condé , de Luxembourg , de Colbert et de Louvois ; qu'on y joigne le goût exquis avec lequel le monarque sut apprécier par lui-même les talens si diûerens de Despréaux et de Racine , de Quinault et de Molière ; qu'on y joigne enfin l'honneur qu'il eut d'avertir sa cour, et presque sa nation, du mérite de ces grands écrivains ; et on conclura, pour peu qu'on soit juste, que si Louis XIV a été trop encensé par la flatterie , il a été digne aussi de recevoir des éloges par la bouche de la justice et de la vérité. Bossue t , et les autres hommes de génie , dont ce prince sut mettre les talens en œuvre dans les jours brillaus de sa gloire , doivent lui faire pardonner quelques choix moins heureux, auxquels il eut la faiblesse de se prêter sur la fin de sa vie; triste fruit du malheur de régner, et surtout de vieillir sur le trône !
L'instituteur du dauphin , persuadé que ceux qui sont charges de la redoutable fonction d'élever un roi , sont responsables du bonheur des peuples , et convaincu en même temps qu'il suffit à un prince d'être éclairé pour être vertueux, ne négligea rien pour orner l'esprit de son auguste élève de toutes les connaissances qu'il jugea propres à en faire un monarque instruit et juste. Résolu de se livrer tout entier à un objet si sacré pour lui, il remit l'évéché de Condom , et reçut en échange une abbaye très-modique , mais suffisante à la modération de ses désirs. Il se prépara à l'éducation du dauphin , en recommençant , pour ainsi dire , la sienne. 11 reprit ses premières études , que depuis long-temps il avait abandonnées. Il s'exerça même à écrire en langue latine , non qu'il se flattât de pouvoir bien parler une langue morte, mais parce qu'il voulait se la rendre plus familière ; à peu près comme ces amateurs, qui pour apprendre à se connaître en peinture , n'hésitent pas à faire eux-mêmes des tableaux , qu'ils n'estiment que ce qu'ils valent. Enfin, il n'oublia rien pour se mettre à l'abri de tout reproche, si une éducation préparée par tant de soins n'avait pas tout le succès qu'il s'en promettait , et si le génie du précepteur n'était pas secondé par le disciple comme il méritait de l'être (8).
Quelques prélats courtisans , qui regardaient leur assiduité à Versailles comme un droit aux grâces du souverain , étaient secrètement , mais profondément blessés de la préférence qu'on avait donnée à Bossuet pour remplir une place à laquelle leur orgueilleuse médiocrité ne rougissait pas de prétendre. Pour se venger de cette préférence si juste , ils publiaient que le précepteur poussait le zèle pour l'instruction du prince jusqu'à l'excéder d'ennui et de fatigue : M. le dauphin , disaient-ils avec une
complaisance qui jouait l'intérêt , se plaignait qu'on voulût l'obliger à savoir comment Vaugirard s appelait du temps des Druides. Pour apprécier cette imputation ridicule, il- suffit de ]ire l'ouvrage célèbre que Bossu et composa pour son disciple , le Discours sur V Histoire Universelle. On admire dans cette grande esquisse un génie aussi vaste que profond , qui dédaignant de s'appesantir ur le détails frivoles, si chers au peuple des historiens , voit et juge d'un coup d'œil les législateurs et les conquérans , les rois et les nations , les crimes et les vertus des hommes, et trace d'un pinceau énergique et rapide le temps qui dévore et engloutit tout , la main de Dieu sur les grandeurs humaines , et les royaumes qui meurent comme leurs maîtres (9). Comment l'aigle qui a vu de si haut et de si loin , comment le peintre qui a traité d'une si grande manière l'histoire du monde , aurait-il pu descendre , dans le détail de l'éducation du prince , à des minuties également indignes du prince et de lui ? Et quand l'élève même l'aurait pu désirer , comment le maître en auraitil eu le courage?
Nous n'affaiblirons point par une répétition fastidieuse les éloges donnés à cet ouvrage ; nous croyons plutôt devoir à l'auteur , sur un point essentiel et délicat, une apologie qui sera peut-être un nouvel éloge. On a accusé Bossuet d'avoir été dans ce chef-d'œuvre d'éloquence, plus orateur qu'historien , et plus théologien que philosophe ; d'y avoir trop parlé des Juifs, trop peu des peuples qui rendent si intéressante l'histoire ancienne , et d'avoir en quelque sorte sacrifié l'univers à une nation que toutes les autres affectaient de mépriser. Il répondait à ce reproche , que s'il avait paru , dans un si grand tableau , négliger le reste de la terre pour le seul peuple à qui le vrai Dieu fût connu , c'est qu'il avait cru devoir , non-seulement à ce Dieu , dont il était le ministre , mais encore à la France , dont le sort était confié à ses leçons , de montrer partout au jeune prince dans cette vaste peinture l'objet le plus propre à forcer les rois d'être justes, l'Etre éternel et tout-puissant dont l'œil sévère les observe, et dont l'arrêt terrible doit les juger. Bossuet se représentait avec frayeur à quel point l'humanité serait à plaindre , si ce petit nombre d'hommes auquel la Providence a soumis leurs semblables , et qui n'ont à redouter sur la terre que le moment où ils la quittent , ne voyaient au-dessus de leur trône un arbilre suprême , qui promet vengeance aux infortunés dont ils auront souffert ou causé les larmes. Ce prélat citoyen était persuadé que ceux même qui auraient le malheur de regarder la croyance d'un Dieu comme inutile aux autres hommes, com-
mettraient un crime de lèse-humanité , en voulant ôter cette croyance aux monarques. Il faut que les sujets espèrent en Dieu, et que les souverains le craignent.
L'éducation du dauphin étant finie , Bossuet, à qui le roi avait donné pour récompense Pévêché de M eaux , se consacra de nouveau et sans relâche à la défense et au service ^e la religion. Jusqu'ici nous ne l'avons presque pas envisagé comme théologien profond et zélé : il parait néanmoins avoir encore été plus jaloux de ses succès dans la controverse , que de ses talens pour l'éloquence , comme Descartes se croyait plus grand par ses méditations métaphysiques que par ses découvertes en géométrie. Mais les triomphes théologiques de Bossuet , quelque prix qu'on y doive attacher, sont la partie de son éloge à laquelle nous devons loucher avec le plus de réserve ; ses victoires en ce genre appartiennent à l'histoire de l'Eglise , et non à celle de l'Académie , et méritent d'être appréciées par de meilleurs juges que nous (10). Le recueil immense de ses ouvrages déploie à cet égard toute letendue de ses richesses et toute la vigueur de ses forces. Là , on le voit sans cesse aux prises, soit avec l'incrédulité, soit avec l'hérésie , bravant et repoussant l'une et l'autre , et couvrant l'Eglise de son égide contre ce double ennemi qui cherche à l'anéantir. Son goût pour la guerre semble le poursuivre jusque dans les pièces qu'il a consacrées à l'éloquence ; il oublie quelquefois qu'il est orateur, pour se livrer à cette controverse qu'il chérit tant ; et du trône où il tonne , daignant descendre dans l'arène , il quitte , si on peut parler ainsi , la foudre pour le ceste : mais il reprend bientôt cette foudre , et le dieu fait oublier l'athlète.
Défenseur intrépide de la foi de l'Eglise , Bossuet n'était pas moins ardent pour en soutenir les droits ; il fut l'âme de la fameuse assemblée du clergé en 1682 , où ces droits furent développés avec tant de force, et si vigoureusement maintenus (11). L'église de France et celle de Rome étaient alors violemment divisées sur l'affaire des franchises , et principalement sur celle de la régale, pour laquelle le pape Innocent XI montrait un intérêt qu'il osait porter jusqu'aux menaces. Déjà ce pontife entreprenant, plus opiniâtre que politique, avait déclaré que, pour prévenir le mal funeste qui menaçait la religion , il aurait recours, s'il était nécessaire, aux remèdes violens dont la Providence divine lui avait confié l'emploi redoutable. Ce langage , qui aurait fait trembler le roi Robert dans le onzième siècle , n'était pas fait au dix-septième pour intimider Louis XIV, et encore moins l'évéque de Meaux. Mais la cour de Rome, malgré la fierté du monarque et la fermeté de Bossuet , montrait avec
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d'autant plus de con6ance tout son mécontentement ou son zèle, que ses prétentions trouvaient de l'appui dans quelques uns des plus digues prélats de l'église de France. On sait quelle résistance les respectables évèques d'Alet et de Pamiers opposèrent à Louis XIV sur ce droit de régale , qu'ils croyaient injurieux a l'épiscopat. Le monarque irrité voulait appeler à sa cour les deux prélats, pour leur faire sentir tout le poids de son indignation : Que Dieu vous en préserve , Sire, lui dit l'évêque de M eaux qui s'intéressait vraiment à sa gloire ; craignez que toute la route des deux évèques , du fond du Languedoc jusqu'à Jrers ailles , ne soit bordée d'un peuple immense qui demandera à genoux leur bénédiction. Louis XIV se rendit à un si sage conseil ; il craignit de voir échouer l'autorité contre des armes si puissantes par l'apparence même de leur faiblesse , et d'opposer à l'éloquence foudroyante de Bossuet , cette éloquence populaire , mais pénétrante , de la vertu courageuse et persécutée.
Quoi qu'il en soit de celte querelle , aujourd'hui heureusement assoupie , nous lui sommes redevables d'un des plus célèbres ouvrages de Bossuet, la fameuse Défense de l'Eglise gallicane , regardée aujourd'hui par cette Eglise comme son rempart contre les attaques ultramontaines , et comme le palladium de ce qu'elle appelle ses libertés ; dénomination précieuse , quoiqu'assez impropre, puisque ces libertés ne sont réellement que le droit ancien et commun de toutes les Eglises, conservé par celle de France, et oublié de presque toutes les autres. Cet ouvrage, en mettant le comble à la gloire épiscopale et théologique de l'évêque de M eaux , le priva d'un chapeau de cardinal, que lui avait offert le pape, s'il eût voulu, non pas défendre ouvertement les prétentions de la tiare , mais seulement ne pas s'y montrer trop contraire. Bossuet, aussi fidèle sujet que digne évêque, renonça sans peine à un honneur qui ne pouvait rien ajouter à la considération .publique dont il jouissait dans l'Eglise : il eût plus illustré la pourpre que la pourpre ne l'eût décoré ; et son nom manque bien plus au sacré collège , que le titre d'émirutnee à son nom. On peut seulement être étonné que Louis XIV, qui avait droit de nommer un cardinal parmi les évèques de son royaume, ait frustré de celle récompense le prélat qui avait si bien défendu l'indépendance et les droits du diadème ; nous ignorons quelles raisons empêchèrent un prince si sensible à tous les genres de gloire, de s'illustrer par cel acte de grandeur et de justice ; mais nous rejeterons avec autant de mépris que d'indignation , ce que les eunemis de ce grand roi ont osé dire, qu'il ne trouvait pas Tevêque de M eaux d'assez bonne maison pour le revêlir de cette dignité ;
comme s'il eût pu croire quelque dignité au-dessus de l'honneur qu'il avait fait à Bossue t , en lui confiant ses intérêts les plus sacrés et les plus chers ; et comme s'il fallait être de meilleure maison pour s'appeler prêtre ou diacre de l'église de Rome , que pour être l'oracle de celle de France, et V instituteur de l'héritier d'un grand Empire.
Avec une âme noble, active, pleine de force et de chaleur, avec un caractère ferme et impétueux, et surtout avec des talens éminens, on peut juger si Bossuet eut des ennemis. Peut-être avait-il le défaut de faire trop sentir aux talens médiocres cette supériorité qui les écrasait ; trop sûr de terrasser pour se croire obligé de plaire, il négligeait de tempérer l'éclat de sa gloire par une modestie qui la lui aurait fait pardonner. Mais Bossuet , dont l'âme était assez grande pour être simple , réservait sans doute la simplicité pour le fond de son cœur, et croyait trop au-dessous de lui de se parer , aux yeux de ses ennemis, d'une vertu qu'ils auraient accusée de n'être que le masque de l'orgueil. Sa noble fierté reçut plus d'une fois à la cour, non des coups violens , que la calomnie n'eût osé lui porter, mais des attaques indirectes, moius hasardeuses pour la main lâche de l'envie. Il présentait un jour à Louis XIV le P. M abillon , comme le religieux le plus savant de son royaume Ajoutez , et le plus
humble, dit l'archevêque de Reims , Le Tellier , qui prétendait faire une épigrainme bien adroite contre la modestie du prélat. Cependant le même archevêque, quelque humilié qu'il se sentit par la force et la grandeur du génie de Bossuet, était assez juste pour ne pas souffrir qu'on la méconnût. Un jour que de jeunes aumôniers du roi, dont l'un a depuis occupé de très-grandes places , parlaient en sa présence , avec la légèreté française, des talens et des ouvrages de l'évêque de Meaux , qu'ils osaient vouloir rendre ridicule : Taisez-vous, leur dit Le Tellier, respectez votre maître et le nôtre.
La circonstance de la vie de Bossuet qui dût être la plus affligeante pour lui, est l'obligation qu'il crut devoirs'irn poser, de combattre dans la personne de Fénélon la vertu même, et la vertu qui s'égarait. Mais les opinions de l'archevêque de Cambrai sur le quiétisme, lui parurent d'autant plus dangereuses, que celui qui les répandait était bien propre à séduire par la douceur de ses mœurs et par le charme de son éloquence : on disait de lui , en le comparant à l'évêque de Meaux , que ce dernier prouvait la religion , et que Fénélon la faisait aimer. Bossuet , inexorablement attaché à la saine doctrine, y sacrifia sans balancer l'amitié qu'il avait témoignée jusqu'alors a l'archevêque de Cambrai (12). Il écrivit contre lui avec toute la force que l'intérêt
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de la foi devait inspirer à son défenseur; peut-être même l'ardeur religieuse l'emporta-t-elle quelquefois à des expressions peu ménagées contre son vertueux adversaire ; celui-ci du moins se crut offensé , et s'en plaignit avec celte douceur qui ne l'abandonnait jamais {7royez son Eloge). Moins modérés et moin* équitables que Fénélon , les ennemis de Bossuet osaient ajouter, qu'il n'avait montré tant de chaleur dans cette querelle, que par un motif de jalousie , et pour éloigner de la cour un concurrent, aussi propre par ses talens à faire des enthousiastes, que digne par son caractère d'avoir des amis. En même temps les partisans de l'évêque de Meaux accusaient Fénélon de mauvaise foi , de manège et de fausseté. Ces imputations odieuses étaient bien plus l'ouvrage des deux partis que des deux chefs, trop grands l'un et l'autre pour .s'attaquer avec tant de fiel et de scandale. Il faut mettre sur la même ligne toutes ces productions mutuelles de la passion et de la haine, et déplorer la méchanceté des hommes.
Les protestans , et surtout le fanatique Jurieu , dont les calomnies auraient déshonoré la meilleure cause , ont aussi taxé Bossuet de barbarie à leur égard , et d'avoir autorisé, par ses conseils, la persécution violente, si contraire au christianisme, à l'humanité , à la politique même , que Louis XIV eut le malheur d'ordonner ou de permettre contre les réformés. Personne n'ignore que des hommes alors très-accrédités , et plus ennemis encore de Bossuet vivant, que de Calvin qui n'était plus, furent les détestables auteurs de cette persécution, dont ils voulaient faire retomber la haine sur l'évêque de Meaux ; mais il se défendit hautement d'être leur complice. Il ne craignit point de prendre les nouveaux convertis à témoin de ses réclamations contre ces expéditions militaires et cruelles, si connues sous le nom de mission dragonne (i3V Accoutumé à ne soumettre que par les armes de la persuasion ses frères égarés, il ne pouvait , disait-il, se résoudre ù regarder les baïonnettes comme des instrumens de conversion.
Plein du désir sincère de réunir par la conciliation les protestans à l'Eglise , il eut un commerce de lettres avec le célèbre Lcihnitz sur cet objet, si digne d'occuper ces deux grands hommes. Mais Leibnitz, plus tolérant que controversiste , et plus philosophe que protestant, traitait cette grande affaire de religion comme il eiU traité une négociation entre des souverains. Peu instruit ou peu touché de la rigueur inflexible des principes catholiques en matière de foi , il croyait que chacune des parties belligérantes de\ait faire à la paix quelques sacrifices, et céder un |>oiiit pour en obtenir un autre ; Bossuet , inébranlable dans sa croyance, voulait, pour préliminaire , que le*
protestaos commençassent par se soumettre à tout ce que le concile de Trente exigeait d'eux. On croira sans peine que le négociateur théologien ne put s'accorder avec le négociateur accommodant. En vain , dans un écrit public , un ministre réformé exhorta Bossuet à la condescendance. C'est en bon français, disait Bayle, Vexhortcr à se faire protestant ; il n'en fera rien; on peut l'assurer sa/is être prophète.
Ou ne s'est pas borné à taxer de cruauté son zèle ; on a voulu le rendre suspect de fausseté. On a dit qu'il avait des sentimens philosophiques dilTérens de sa théologie, semblables à ces avocats qui, dans leurs déclamations au barreau, s'appuient sur une loi dont ils connaissent le faible ; ainsi la haine a voulu le rendre tout à la fois criminel et ridicule , en l'accusant , ce sont les termes de ses détracteurs , d'avoir consumé sa vie et ses talens à des disputes dont il sentait la futilité. La meilleure réponse à celte accusation est celle que Bossuet lui-même y a faite, par le ton dont il osa parler à Louis XIV dans le temps de ses démêlés avec l'archevêque de Cambrai. ()uauriez~i>ous fait, lui dit le monarque étonné de son ardeur , si j'avais été pour Fé— nélon contre vous? Sire, répondit Bossuet , j'aurais crié vingt fois plus haut. 11 connaissait trop l'empire de la foi sur l'esprit du monarque, pour craindre que cette réponse l'offensât ; mais on a beau , dans ces occasions, être sûr de la piété du prince, il faut encore du courage pour oser la mettre à pareille épreuve (i {)• Bossuet était convaincu que la vraie pierre de touche d'un amour sincère pour la religion , n'est pas toujours de déclamer avec violence contre ses ennemis , lorsqu'ils sont sans appui et sans pouvoir , mais de réclamer ses droits avec courage, lorsqu'il est dangereux de les rappeler à un roi qui les oublie. Il ne craignait point de dire que tout ministre de l'Etre suprême , qui , placé près du trône , recule ou hésite dans ces circonstances redoutables , est indigne du Dieu qu'il représente par son caractère, et qu'il outrage par son silence. Il donna, dans une autre occasion , une preuve plus éclatante encore de sa grandeur d'âme épiscopale , par la force avec laquelle il s'éleva contre des moines aussi vils que coupables, qui , dans la dédicace d'une thèse, avaient eu la basse impiété de mettre leur roi à côté de leur Dieu , de manière , dit madame de Sévigné , qu'on voy ait clairement que Dieu n'était que la copie. Bossuet en porta ses plaintes au monarque même si indignement célébré : la pieuse modestie du roi rougit du parallèle , et il ordonna la suppression de la thèse.
L'évêque de Meaux était néanmoins trop éclairé pour compromettre la religion en outrant $on zèle. Il savait, que si la vé-
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rilé ne doit pas redouter l'approche du trône , elle ne doit aussi s'en approcher qu'avec cette fermeté prudente , qui prépare et assure son triomphe. Comme il avait écrit avec beaucoup de force contre les spectacles , il fut un jour consulté sur ce cas de conscience par Louis XIV, qui n'avait pas encore renoncé à voir les chefs-d'œuvre du théâtre , et à qui peut-être ce délassement si noble était nécessaire pour apprendre quelques unes de ces vérités qu'on n'ose pas toujours dire aux rois. Sire, répondit Bossuet au monarque, il y a de grands exemples pour, et de fortes raisons contre. Si la réponse n'était pas décisive, elle était du moins aussi adroite que noble (i5). Ce prélat avait lui-même été au théâtre dans sa jeunesse , mais uniquement pour se former à la déclamation ; c'était une leçon qu'il se permettait de prendre, pour s'enrichir, disait-il, comme les Israélites, des dépouilles des Egyptiens ; mais il n'avait usé que rarement de ce dangereux moyen de s'instruire, et depuis qu'il fut dans les ordres il y renonça pour toujours. Il refusa même d'aller voir la tragédie A'Esther, à laquelle toutes les personnes pieuses de la cour briguaient l'honneur et le plaisir d'assister ; il fut plus rigide encore que ces spectateurs timorés et délicats qui , fort avides de ces dévots amusemens, se trouvaient heureux de pouvoir en jouir sans scrupule.
Quoique l'évêque de Meaux, fidèle à ses principes , osât , dans les occasions importantes, parler à Louis XIV avec une liberté qui faisait trembler pour lui les courtisans , l'inflexible docteur Arnauld , faute de connaître les hommes , et surtout les rois , accusait le prélat de ne pas avoir le courage de dire au monarque les vérités qu'il avait le plus besoin d'entendre (16). On croira sans doute qu' Arnauld voulait parler des faiblesses de ce prince, de son goût pour le faste , et de son amour pour la guerre : mais le docteur se plaignait seulement du peu de zèle que Bossuet montrait au roi pour les intérêts des disciples de S. Augustin ; c'est ainsi qu' Arnauld appelait les partisans de sa doctrine sur la signature du formulaire (17). Emporté et comme subjugué par ses opinions théologiques, il ne voyait rien dans l'univers audelà des malheureuses disputes , trop nuisibles à son repos, et trop peu dignes de son génie.
Si les disciples de S. Augustin n'étaient pas contens de la tiédeur de Bossuet pour les défendre, leurs ennemis l'étaient encore moins de sa froideur à les persécuter, et ce double mécontentement fait son éloge. Il n'ignorait pas même, qu'à l'occasion de sa prétendue indulgence pour les sectateurs de Jansénius, l'adroit P. de La Chaise lui rendait sourdement auprès du roi tous les services charitables que le pateliuage insidieux peut
rendre à la bonne foi sans intrigue , et qui néglige de se tenir sur ses gardes; mais pour cette fois au moins la malignité hypocrite et jalouse tendit à la cour ses filets en pure perte , et l'ascendant du prélat déconcerta le manège du confesseur.
Le jésuite Maimbourg , écrivain sans conséquence , mais vil instrument des ennemis de Bossuet , qui pour lui porter leurs coups se cachaient derrière cet enfant perdu , avait coutume de peindre sous des noms empruntés . dans ses lourdes et ennuyeuses histoires , ceux qui étaient l'objet de ses satires. Il fit , dans son Histoire du Luthéranisme , le portrait imaginaire de Bossuet, sous le nom du cardinal Contarini , dont il exposait la théologie et la conduite accommodante en termesqui indiquaient l'évêque de Meaux avec plus de clarté que de finesse. Un portrait si ressemblant eut le succès dont il était digne , personne n'y reconnut Bossuet; et Maimbourg , déjà misérable historien, fut de plus un calomniateur ridicule.
Nous ne perdrons point de temps à repousser le mensonge déjà réfuté plus d'une fois, sur le prétendu mariage d'un prélat si austère dans ses mœurs. Nous n'opposerons à cette calomnie, qu'une courte réponse, qui suffira au lecteur impartial et philosophe. Bossuet était trop occupé de controverses , trop absorbé par ses spéculations théologiques , trop absolument livré à son cabinet, à l'Eglise et à la guerre, pour être forcé d'avoir recours aux consolations que peuvent chercher dans une union mutuelle les âmes tendres et paisibles. Il avait plus besoin de combat que de société domestique , et de gloire que d'attachemens ( 18).
Loin d'avoir recours à cet adoucissement des maux de la vie, il négligeait jusqu'aux amusemens les plus simples, il se promenait peu , et ne faisait jamais de visites. Monseigneur , lui dit un jour son jardinier , à qui il demandait par distraction des nouvelles de ses arbres; si je plantais des S. sfugustins et des S. JérômeSj vous viendriez les voir ; mais pour vos arbres vous ne vous en mettez guère en peine.
Accablé de trav aux et de triomphes, l'évêque de Meaux exécuta après la mort du grand Condé ce qu'il avait annoncé en terminant l'oraison funèbre de ce prince. Il se livra sans réserve au soin et à l'instruction du diocèse que la Providence avait confié à ses soins , et dans le sein duquel il avait résolu de finir ses jours. Dégoûté du monde et de la gloire , il n'aspirait plus , disait-il, qu'à être enterré au pied de ses saints prédécesseurs. Il ne monta plus en chaire que pour prêcher à son peuple cette même religion , qui , après avoir si long-temps effrayé par sa bouche les'souverains et les grands de la terre, venait consoler par cette même bouche la faiblesse et l'indigence. Il descendait
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même jusqu'il faire le catéchisme aux enfans, et surtout aux pauvres, et ne se croyait pas dégradé par cette fonction, si digne d'un évoque. C'était un spectacle rare et touchant, de voir le grand Bossuet, transporté de la chapelle de Versailles dans uue église de village , apprenant aux paysans à supporter leurs maux avec patience , rassemblant avec tendres-e leur jeune famille autour de lui , aimant l'innocence des enfans et la simplicité des pères, el trouvant dans leur naïveté, dans leurs xnouvemens , dans leurs affections , cette vérité précieuse , qu'il avait cherchée vainement à la cour, et si rarement rencontrée chez les hommes. Retiré dans son cabinet dès qu'il pouvait disposer de quelques instans , il continuait à y remplir les devoirs de pasteur et de père ; et sa porte était toujours ouverte aux malheureux qui cherchaient ou des instructions , ou des consolations, ou des secours; jamais ils ne furent repoussés par cette réponse qu'un antre prélat très-savant leur faisait faire : Monseigneur étudie. L'étude de l'Evangile , que ce prélat si studieux aurait dû préférer à toute autre , avait appris à Bossuet , que l'obligation de toutes les heures, pour celui qui doit annoncer aux hommes le Dieu débouté et de justice, est d'ouvrir ses bras à ceux qui souffrent, et d'essuyer leurs larmes (19). Avec quelle satisfaction l'évéque de Meaux n'eûl-il pas vu ces principes si éloquemraent et si dignement exposés dans la lettre qu'un prélat1 notre confrère écrivait à ses curés sur le fléau qui désolait alors la province du Languedoc ; ouvrage dicté par l'humanité la plus tendre, la bienfaisance la plus active, et la religion la plus éclairée ?
Ce fut dans ses travaux de charité pastorale que Bossuet termina sa vie , le 12 avril 1704 , honoré des regrets de tonte l'Eglise, qui conservera une mémoire éternelle et chère de sa doctrine, de son éloquence et de son attachement pour elle. Aussi a-t-elle fait de lui une espèce d'apothéose, par le respect qu'elle témoigne pour ses ouvrages , par le poids qu'elle donne à son autorité dans les matières de la foi, par l'hommage que tous les partis qui la divisent et la déchirent ont constamment rendu au nom de l'évéque de Meaux : la religion , dont il a été le plus courageux défenseur , semble avoir confirmé par son suffrage l'éloge que La Bruyère osa donner à ce grand homme en pleine académie , lorsqu'en nommant Bossuet dans son discours de réception , il s'écria avec un transport que partagèrent ses auditeurs : Parlons d'avance le langage de la postérité', un Père de l'Eglise (?.o).
' L'archevêque de Toulouse, en i5;5.
NOTES
(i) Le plaisir que le jeune Bossuet goûtait à s'inst ruire , lui faisait oublier jusqu'aux amusemens si indispensables ù l'enfance ordinaire ; ses jeunet camarades de collège , qui ne pouvaient lui faire partager leur» jeux , s'en vengeaient par une plaisanterie digne de leur âge , eu l'appelant bos sue tu s aratro ( bœuf accoutumé à la charrue). C'est aussi l'épithètc que les jeunes peintres, camarades du Dominiquin, dans l'école dcsCarraches, donnaient à cet artiste devenu depuis si célèbre , et dont l'assiduité au travail était pour eux un exemple et un reproche. Ce bœuf, leur répondit Annibal Carrache , rendra un jour bien riche et bien fertile le champ qu'il cultive. Les maîtres de Bossuet auraient pu dire la même chose à ses compagnons d'étude.
Un de ces rimailleurs qui ne croient rien de comparable au talent de faire de médians vers , disait que Wewùm était un bœuf : Ajoutez , lu» répondit quelqu'un , que celait le premier boeuf de son siècle.
(a) Despréaux avait répondu à Bossuet et ù ces docteurs en très-beau* vers t seule et vraie réponse d'un grand poète. IjC versificateur latiu Santeuil , plus obligé , par son état , de se soumettre aux décisions de Bossuet , montra bien plus de docilité que Despréaux sur l'emploi qu'il avait fait , dans ses vers , des divinités païennes car l'évèque de Meaux lui avant reproché d'avoir introduit Pomone dans une pièce latine sur le jardin de Versailles , il adressa à son redoutable censeur une autre pièce , qu'il appelait Amende honorable , et à la tète de laquelle il se lit graver la corde au cou , la torche à la main , prosterné à la porte d'une église aux pieds de Bossuet , qui le recevait à la pénitence publique. Quanta Despréaux , il fut impénitent jusqu'à la fin , et toute l'éloquence du prélat ne put jamais lui persuader de préférer le poëte Saint-Prospcr à Horace et à Virgile. Celle espèce de cas de conscience , au fond bien peu important , sur l'usage de la fable dans la poésie , occasiona un pain dont l'Académie Française fut prise pour juge. Sanlcuil avait un frère de beaucoup de mérite , Claude Santcuil , presque aussi bon poëte que lui , et beaucoup plus pieux ; Claude reprochait sans cesse à son frère l'usage profane qu'il faisait . dans ses vers , des dieux du paganisme. « Ne peut-on » rendre agréable , lui disait-il , la description d'une fontaine ou d'un » bois . si une naïade ou des nymphes n'y sont cachées? Pourquoi d'ail- » leurs mettre partout des femmes ? ne font-elles pas assez de mal où » elles sont naturellement. » I^a contestation s'étant échauffée , Claude gagea de faire . sans le secours de la fable , une pièce supérieure à celle que son frère ferait avec ce secours. L'Académie, que les deux rivaux choisirent pour arbitre , adjugea le prix à Claude Santeutl , quoique Pierre Corneille eut fait à la pièce du victorin l'honneur de la traduire en vers français . qui , à la vérité , ne valaient pas ceux de Despréaux >ur le même sujet ' .
' Art pocttryte, chant III , vers aao et suiv.
aG4 NOTES SUR L'ÉLOGE
(3) Bossuet , plein de zèle pour cette philosophie naissante et persécutée , regardait , disait-il , les contradictions qu'éprouve la vérité , comme ces secousses qui découvrent un feu précieux . en écartant les cendres dont il est couvert. La proscription prononcée contre le cartésianisme par les magistrats , avait été précédée et soutenue par plusieurs lettres de cachet , qui avaient défendu qu'on enseignât dans l'Université cette pernicieuse doctrine , depuis généralement adoptée , protégée même , et enfin totalement abandonnée. Puisse cet exemple , et tant d'autres , des efforts si inutiles et si fréquens de l'autorité contre le progrès des lumières , servir à la fois et de leçon aux hommes revêtus du pouvoir , et de consolation à la raison humaine , en lui donnant la faible espérance de voir enfin succéder des jours paisibles à tant d'attaques répétées de siècle en siècle pour l'étouffer ou pour l'abrutir î
Quelque surannée que soit aujourd'hui cette philosophie de Descartes , que Bossuet défendit si vivement , parce qu'il n'y en avait pas alors de meilleure , des hommes accrédités , et qui se croyaient sages , entreprirent , il y a trente ans, de la réhabiliter sur quelques articles , dont le choix honore leur discernement. Il n'a pas tenu à ces grands philosophes que la doctrine des idées innées n'ait été érigée en une espèce d'article de foi , et qu'on n'ait enjoint aux écoles de dire anathème a toute opinion contraire. On a v u , dans des lieux qui ne devraient être que le séjour de la vérité , de graves orateurs prononcer de longs discours pour établir cette chimère comme la base de notre croyance. Ou ne sait pas si ces orateurs avaient des idées innées ; mais on peut assurer qu'ils n'en avaient guère d'acquises. Ce qu'il y avait de plus étrange dans ce nouveau catéchisme, c'est qu'avant Descartes on aurait presque regardé comme hérétique un philosophe qui aurait admis ces f atales idées innées; de nos jours on a taxé de nuitérialisme ceux qui les rejettent. Les ennemis de la raison , qui soutiennent si indifféremment le pour et le contre suivant les circonstances , pourraient , à chaque mutation, dire comme Sganarelle qui met le foie du côté gauche et le cœur du côté droit : Nous avons changé tout cela.
(4) Ces sermons, tels que l'auteur les traçait sur le papier, n'étaient pour l'ordinaire que des matériaux dispersés , auxquels son âme entraînée , et , pour ainsi dire , oppressée par son sujet , se chargeait de donner la vie et l'ensemble. L'abondance oratoire était en lui si prodigieuse , qu'ayant entrepris de prêcher le panégyrique de S. Augustin , il parla près d'une heure et demie sur ce sujet , et descendit de chaire sans avoir commencé son second point , laissant ses auditeurs plus stupéfaits de son éloquente fécondité , que fatigués d'une a lient ion si longue.
Ce panégyrique, où Bossuet trouvait tant à déployer son rare talent pour la parole , a été plus d'une fois la pierre d'achoppement de beau coup d'autres orateurs ; nous parlons des orateurs distingués , et non de ceux qui , à peine aperçus dans la chaire même , sont oubliés dès qu'ils en descendent. Les matières épineuses de la grâce, dont S. Augustin fut le miracle et l'apôtre , sont un écucil où l'éloquence la plus circouspecte
"fient souvent se briser. Un célèbre prédicateur de nos jours , qui avait cru se garantir de cet écueil en le côtoyant de fort loin , a été donner contre un autre en présentant le respectable évoque dllippone comme le censeur des vieux monastiques précipités, et de la persécution exercée contre les hérétiques , et en scandalisant , par cette vérité , une partie de son auditoire. Tantœ molis erat, etc.
(5) 11 avait prononcé ses premiers sermons à Metz , où il était allé résider comme chanoine et comme archidiacre ; les succès éclatans qu'il eut dans les chaires de Metz , et ceux qu'il avait dans les chaires de Paris , lorsque les affaires de son chapitre l'y amenaient , firent désirer à la cour de l'entendre ; il y prêcha avec tant d'applaudissemens , que Louis XIV fit écrire à son père pour le féliciter sur les talens d'un fils, destiné, disait le monarque, à immortaliser celui dont il tenait le jour. Ce père, doyen du parlement de Metz, se voyant veuf et libre, était entré dans l'église , à l'exemple de son fils , quf regardait cette conquête comme la plus belle qu'il eût faite à la religion. Bossuct étant un jour prêt à monter en chaire , on lui annonça que son respectable père était mourant, et désirait de le voir encore et d'expirer dans ses bras: il n'hésita pas à être fils avant que d'être prêtre ; il quitta ses auditeurs pour voler auprès de son père, et eut le bonheur d'arriver assez tôt pour l'assister dam ses derniers momens et lui fermer les yeux.
(6) Parmi les différentes écoles théologiques , Bossuct goûtait surtout celle de S. Thomas ; il embrassa de cette école jusqu'au système de la prémotion physique , parce qu'il le jugeait très-propre à résoudre les principales difficultés de la matière delà grâce, qu'il eut peut-être mieux valu ne pas chercher à résoudre. Ceux qui ont lu le livre d'un janséniste moderne , intitulé : De l'action de Dieu sur les créatures , où cette prémotion, si chère à Bossue t , est développée dans toute son étendue , et prouvée avec toute la force dont l'auteur théologien pouvait être capable , sont en état d'apprécier le jugement trop favorable que Bossuct a porté d'un tel système , et conclueront qu'il aurait fait sagement de ne pas montrer , pour l'étude de la géométrie , l'indifférence que nous lui avons reprochée. Eclairé par ce flambeau sur les vrais caractères de la certitude philosophique , il aurait placé sur la même ligne l«i prémqtion physique et la science moyenne , non quant aux égards que méritent les auteurs des deux opinions ( car il n'eut pas mis Y Ange de l'école à côté de Molina ou de Suarez ) . mais quant à l'idée qu'on doit se faire de l'un et de l'autre systèmes , et au degré de lumière qu'ils peuvent porter dans les tètes oisives et creuses qui s'en occupent.
(7) De six oraisons funèbres que Bossuet a prononcées , quatre eurent le plus grand succès ; deux furent moins heureuses et devaient l'être , I une par la stérilité , l'autre par la difficulté de la matière ; celle de la reine Marie-Thérèse, qui n'avait été qu'une princesse pieuse , à peine aperçue sur le trône même ; et celle du chancelier Le Tellicr , courtisan
hypocrite et persécuteur. Néanmoins , dans ces deux ouvrages , assez peu dignes de Bossue t , on trouve encore quelquefois , s'il est permis de parler de la sorte , les membres épai s de l'homme de génie , disjecti membra oratoris . Les familiarités puériles qui dépurent en quelques endroits l'oraison funèbre de la princesse Palatine , successivement galante , incrédule , intrigante et dévote , sont effacées par plusieurs morceaux de l'éloquence la plus imposante et la plus animée. Le début seul annonce dans l'orateur la uoble confiance que son sujet lui inspire. Je voudrais , dit-il , que toutes les anus éloignées de Dieu fussent présentes à cette assemblée. Nous ne parlons point de trois autres oraison* funèbres , où presque tout est à retenir. Mais nous oserons dire que , dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre , le portrait de Cromwel, si souvent cité par la foule des rhéteurs, ne nous semble pas , à beaucoup près, la partie la plus distinguée de ce discours. Le tableau éner-* gique que trace l'orateur de la politique profonde de Cromwel, est un morceau digne de Tacite , et bien au-dessus du portrait purement oratoire de l'usurpateur; nous citerons les traits les plus frappans de cette peinture. « Il fut donné à celui-ci de tromperies peuples et de pré- » valoir contre les rois. Comme il eut aperçu que dans ce mélange infini » de sectes qui n'avaient plus de règles certaines , le plaisir de dogma- » tiser , sans être repris ni contraint , était le charme qui possédait les » esprits , il sut si bien les concilier par là , qu'il fit un corps redoutable » de cet assemblage monstrueux. Ouand une lois on a trouvé le moyen de » prendre la multitude par l'appât de la liberté , elle suit en aveugle , » pourvu qu'ellcen entende seulement le nom ; ceux-ci , occupés du pre- » micr objet qui les avait transportés , allaient toujours sans voir qu'ils » allaient à la servitude , et leur subtil conducteur , qui , en prêchant , » en dogmatisant , en faisant le docteur et le prophète , aussi bien que » le soldat et le capitaiuc , se vit regardé de toute l'armée comme un » chef euvoyé de Dieu , commença à s'apercevoir qu'il pouvait pousser » ses succès plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite trop fortunée » de ses entreprises , ni ses fameuses victoires dont la vertu était indi- » gnée, ni cette tranquillité qui a étonné l'univers; c'était le conseil de » Dieu d'instruire les rois à ne point quitter son Eglise — Je suis le Sei- » gneur , dit-il par la bouche de Jérémie . c'est moi qui ai fait la terre, » et je la mets entre les mains de qui il meplait. . . . Mais écoutez la suit» » de la prophétie : Je veux que ces peuples lui obéissent , et qu'ils » obéissent encore à son fis jusqu'à ce que le temps des uns et des » autres arrive. Voyez , chrétiens , comme les temps sont marqués, » comme les générations sont comptées. Dieu détermine jusqu'à quand » doit durer l'assoupissement , et quand aussi doit se réveiller le monde. »
Le tableau qu'il fait , dans cette même oraison funèbre, du néaut des grandeurs humaines dévortJes et englouties parla mort, peut être opposé à celui qu'il a ti«cé dans un autre discours , où , parlant avec transport du bonheur céleste . il montre les Saints étontufs de leur gloire , et trouvant à peine l'éternité suffisante pour se revonnaittv. Des Uv-
DE BOSSU ET. 267 leurs délicats trouveront sans doute cette dernière expression trop peu noble ; qu'ils en substituent, s ils le peuvent, une autre aussi imposante par son énergie, et qu'ils observent surtout avec quel succès Bossuet a relevé ce terme vulgaire par la grandeur de 1 idée et de l'image. Ainsi
J • Part du
ce grand orateur , quoiqu'il semble négliger et dédaigner style, en est pourtant un modèle, au moins par l'adresse et le bonheur qu'il a eu d'ennoblir ainsi plus d'une lois la f amiliarité de ses expressions. C'est par là surtout qu'il peut être lu avec beaucoup de fruit , et qu il est digne, par conséquent , d être mis au nombre des grands écrivains. Car s>dans un ouvrage destiné a l'action publique, le mérite le plus indispensable pour reflet et l'éclat du moment , est d'émouvoir et d'étonner, ce mérite n'a qu'une lueur passagère , quand le lecteur, tranquille et dégagé d illusion , casse de sang froid et en silence le jugement que l'auteur a porté dans l'enthousiasme Bossuet, tout né-ligé qu'il paraît , n'a point a redouter cet écueil où sont venus échouer tant d'orateurs , parce que sa négligence a non-seulement de la grandeur et de la lierté , mais une sorte d art qui ne peut être aperçu que par des yeux exercés et clairvoyans , et qui fait sentir aux gens de goût comment un écrivain supérieur sait à la fois enhardir et maîtriser une langue timide et minutieuse.
Le premier usa 4e qu'il avait fait de son éloquence , mérite encore plus d'éloges que cette éloquence même ; il la fit servir à l'expression de sa reconnaissance , et prononça au collège de Navarre l'oraisou fuuèbrc du fameux P «icolas Cornet , grand-maître de ce collège, qui avait dirigé ses premières études ; l'orateur parle avec sensibilité de tout ce qu'il croyait devoir à son maître. Puis-jc , dit-il , lui refuser quelques fruits iVun esprit qu'il a cultivé avec une bonté vraiment paternelle, ou lui dénier quelque part dans mes discours, aprèsqu'tlen a été si souvent le censeur et l'arbitre ! En rapportant ce trait honorable à la mémoire de Bossuet . nous avouerons que cette oraison funèbre est la plus faible de toutes celles qu'il a prononcées , quel» ne paraît pas même annoncer les chefs-d'œuvre qui l'ont suivie , et qu il est assez difficile de deviner ou de prévoir dans le panégyriste de Nicolas Cornet . celui de Henriette et de Condé. Mais si ce discours n'est pas un monument de génie . il en est un de vertu , et par cela seul il doit être précieux dans l'éloge d'un homme dont les vertus ont été plus attaquées que les tàlens. Dans l'oraison funèbre du grand Condé son ami, il avait dit , en «adressant aux mânes du prince qu'il venait de perdre : Agréez c es derniers efforts d'une voix qui vous fut connue. Il aurait pu dire de même aux mânes du théologien sou instituteur : Agréez ces premiers accens d'une voix que vous avez formée.
(8) Il commença , comme nous l'avons dit , par se démettre de son
' Un orateur que la multitude croyait cloquent , r-arec qu'il avait lYloquence du peste, irCs-inutile liors de la chaire, faisait imprimer «es sermon»: N'oubliez donc pas, lui dit quelqu'un, de faire imprimer aussi te preditatcur.
évcché de Condora , ne voulant pas , disait-il , que son troupeau eût à se plaindre de son absence , ni que l'évêque put rien reprocher au précepteur. Il jeta sur le papier des observations sur les règles les plus fines de la grammaire , et sur la langue latine. Il avait bien lu dans sa jeunesse les orateurs et les poètes anciens ; mais depuis long-temps il avait sacrifié le plaisir qu'il y trouvait , à la lecture , plus importante pour lui , des livres saints et des Pères de l'Eglise. Chargé de l'éducation du dauphin , il relut de nouveau les grands écrivains de l'antiquité, et il en marqua les plus beaux endroits pour les faire goûter à son disciple ' . Ce fut ainsi qu'il se prépara à bien remplir une place , que la médiocrité , même la plus décorée de titres , ne-devrait jamais occuper , et à laquelle peut-être il devrait lui être défendu de prétendre. Elle était pourtant ambitionnée par une foule de prélats courtisans , qui , bien dificrens de Bossuct , avaient plus habité Versailles que leurs diocèses , et s'étaient bien plus occupés d'intrigues que d'étude. Mais Louis XTV préféra le talent à la naissance , et l'homme de génie aux intrigans.
(9) « On m'accuse , disait ce grand prélat , d'avoir , dans cette his- » toire , tout sacrifié au peuple juif, et d'avoir presque oublie pour » David , Èzéchiel et Baroch , les Alexandre et les Socrate , les Césars » et les Caton. C'est qu'il était encore plus nécessaire à mon élève d'ap- » prendre à connaître Dieu , qu'à connaître les hommes. La religion , » que la politique humaine croit si nécessaire à ceux qui obéissent , l'est » bien plus encore à ceux qui commandeut. » Aussi avait-il grand soin , en enseignant l'histoire à son disciple , de lui faire remarquer et craindre la punition des méchans princes. Il se plaignait seulement , sans pourtant accuser la Providence, que cette punition n'eût pas toujours été, pendant leur vie , aussi terrible qu'elle devait l'être pour épouvanter efficacement leurs imitateurs ; qu'un Philippe II , un Henri VIII, un Louis XI , n'eussent pas fini comme les Domitien et les Néron. Les menaces de la vie future , si terribles contre les tyrans , venaient alors au secours du sage instituteur, pour effrayer utilement son élève.
(10) Le recueil immense de ces œuvres fait voir au lecteur étonné le profond savoir de l'auteur , sa fécondité inépuisable , et surtout son énergie dans les matières de controverse. Sans prétendre ni compter ni juger les coups qu'il porte à ses adversaires , bornons-nous , pour donner une idée de son éloquente logique , à rapporter en peu de mots son argument le plus victorieux contre les protestans. « Nous datons , leur disait » l'évêque dcMeaux , du temps des apdtres , sans interruption et jusqu'à » nos jours ; vous êtes de nouveaux venus arrivés d'hier et sans mission; » ou réunissez-vous tout-à-fait à nous . ou séparez-vous-en tout-à-fait, » et cessez absolument d'être chrétieus , si vous ne voulez vous résoudre
• La nouvelle riude qu'il fit alors de Ciccron cl de Virpile , jointe h celle qu'il en avait déjà faite dans ses premières années , lui avait rendu la langue latine trés-lanulièrc. Un lioniroc de lettres, qui a vu les noies dont il ebat- ^cait se» livres, nyus assure qu'elles sont touics en lauu.
T>E BOSSUET. afin
» à être tout franchement et tout uniment catholiques. » Cette objectiou pressaule a beaucoup de rapport avec la réflexion très-sensée d'un officier huguenot , qui , durant nos abominables guerres de religion , voyant l'armée protestante et catholique en présence Tune de l'autre , et au moment de charger lui-même à la tète de sa troupe , laissa échapper un sourire de dédain. On lui en demanda la cause : Je ris , dit-il , de la sottise que nous faisons , de nous battre contre ces gens-ci pour la présence réelle , en croyant comme eux la Trinité. Deux cents ans plus tard , ce militaire éclairé n'aurait pas eu cette contradiction à reprocher à sa secte : car ce que Bossuet avait prévu est arrivé ; et c'est encore un trait de lumière et presque de génie , dont on doit lui faire honneur dans cette dispute. Il avait prédit que les principes des prolestans pour rejeter l'a u lori té de l'Eglise , les conduiraient tôt ou tard au socinianisme , c'està-dire aux opinions d'une secte qui s'obstine à s'appeler chrétienne en rejetant sans exception tous nos mystères. La prédiction de Bossuet se vérifie de jour en jour . et ne tardera pas à être pleinement accomplie. Déjà un très-grand nombre de ministres protestans n'a plus d'autre croyance qu'un déisme tempéré et mitigé , qui ne diffère du pur déisme que par le respect qu'ils affectent encore de conserver pour le Christ et pour la Bible ; ils ne voient pas que si l'incrédule déclaré a le malheur de s'égarer comme eux , il a du moins le mérite de s'égarer plus conséquernment. C'est l'observation que faisait , il y a quelques années , un philosophe catholique aux ministres sociniens de Genève : Vous ressemblez , leur disait-il , à un homnu? qui, après avoir osé franchir le Rhône , trouverait ensuite un ruisseau , et craindrait de le passer. En plaignant , comme nous le devons , les théologiens protestans de se tromper dans le principe fondamental de leur croyance , lorsqu'ils rejettent toute autorité en matière de foi , ayons du moins assez bonne opinion de leur logique, pour être persuadés qu'ils pousseront enfin les conséquences de ce principe jusqu'où elles peuvent s'étendre , et que le socinianisme, dont la plupart d entre eux font aujourd'hui profession ouverte ou cachée , dégénérera tôt ou tard en un déisme franc et sans alliage. C'est bien la peine en effet de se faire apj>eler sociniens , pour n'admettre ni Trinité , ni incarnation , ni peines éternelles , ni enfin nécessité d'une révélation , à qui on fait seulement la grâce de la croire bonne et utile 1 . Il ne manque plus à ceux qui ont embrassé une religion si dégagée de toute espèce de foi , que d'adopter l'expression scandaleusement employée par un de leurs confrères devenu tout-à-fait incrédule , les vrais chrétiens , c'est-à-dire , les déistes , expression qu'il a appuyée sur l'Evangile même , en soutenant que la religion chrétienne , telle qu'on C enseigne aujourd'hui , est bien différente de celle
1 Un des théologiens les plut accrédite» de Genève a fait un livre sur la Tcriui du christianisme, dont un des chapitres avait pour objet ta /técrxsite de la révélation; dan» IVditiou suivante, le litre fut change en celte sont: de la grande utilité de la révélation. Il faut espérer, dit alors un de* confrères de l'auteur, qu'à la troisième édition, la grande utilité ne sera plus po.:r lui qu'une grande commodité.
sro NOTES SUR L'ÉLOGE
y//Éf son instituteur a précitée ; qu'il n'a été que C apôtre de la loi na- Lu relie , l'ennemi de la superstition et des prêtres , faisant consister dans l'observation delà morale, le vrai culte que l'homme doit à l'Être suprême , et réduisant ce culte à deux mots , aimez Dieu et votre prochain. Voilà, comme 1* observait très-sensément l'évèque de Mcaux . dans quel abîme on doit infailliblement se précipiter , quand on refuse de s'en rapporter , sur l'interprétation de l'Écriture , à une autorité respectable et visible , qui fixe les acceptions contestées des passages obscurs ou éqtuvoques. Dès qu'on se permettra d 'expliquer la bible par ses propres lumières, il est presque impossible qu'on ne finisse pas par f interpréter de la manière la plus conforme en apparence à notre jaible et aveugle raison , mais souvent très -contraire en effet au x*rai sens dans lequel V Esprit-Saint l'a dictée.
(n) Le sermon prononcé par Bossue t à l'ouverture de celle assemblée célèbre, essuya bien des critiques , et jusqu'à des satires grossières. II y en eut une où l'on ne rougissait pas de mettre l'orateur fort au-dessous de l'aucssc de Balaain. L'oubli profond où soul tombés ces traits méprisables, lancés contre un grand homme, doit consoler ceux qui lui h semblent , des nuages que l'envie s'eflbree en vaiu de répandre sur leur gloire. Qu'ils aient le courage de s'élever au-dessus de l'instant où ifs vivent , ils verront de loin la postérité souffler sur ces nuages , et condamner à un mépris étemel ceux qui ont eu la honte de les rassembler.
Quelqu'un dit un jour au pape Benoît XIV , qu'un malheureux poète ax;.it fait une satire contre lui ; il la lut , la corrigea de sa main , et la renvoya à l'auteur , lui marquant quelle s'en vendrait mieux. C'est la réponse que tous les grands hommes devraient faire aux libelles.
L'obstination avec laquelle le pape Innocent XI s'opposa, dans cette conjoncture, aux justes droits réclamés par Louis XIV, et défendus par Bossue! . aurait pu , au grand malheur et au grand scandale de l'Eglise ' , occasioner entre Home et la France un schisme éternel , si le monarque eut pensé comme le roi d'Angleterre Henri ^ III , qui , pour se marier à son gré , n'hésita pas à rendre hérétique toute sa nation ; heureusement le pieux monarque français, pénétré dès son enfance du plus profond respect pour le Saint-Siège , se montra dans cette circonstance encore plus chrétien qu'il frétait roi. Ce prince, tout à la fols vainqueur de Rome et soumis à l'Eglise , aurait mis le comble à sa gloire , en louant le pape à honorer de la pourpre le prélat qui avait été, dans une si importante occasion , le défenseur de sa couronne , et qui était mu les matières de la loi son oracle et son conseil. Quelque répugnance que la cour de Rome eut pu montrer à couronner elle-même sou redoutable adversaire , le monarque , lorsqu'il lit sa paix avec elle, était en droit d'en exiger eetle marque de déférence, dont la liste des cardinaux
■ Vn cardinn! , homme dVsprit , app<-l»it un de ses. confrères, dt:vol el orjTinilleox , le saint orgueil ( il santn orgoqtio). On «ni ail pu appliquer celle « r ilhète au oVvnt el opiniâtre Innocent XI.
DE BOSST'ET. ?-i
se trouverait aujourd'hui très-houorée. Il faut plaindre Louis XIV d'a- Toir fi ustré d'une si juste récompense le grand homme à qui il était si redevable. On l'ait encore à ce prince un autre reproche ; on assure que fiossuet ayaul demandé l'évcché de Béarnais qui était vacant , Louis XIV le lui refusa , ne voulant pas donner une pairie à un homme d'une naissance bourgeoise .
Croira-t-on qu'après la mort de Rossuet , Louis XIV , qui , trente ans auparavant , avait témoigné tant d'opposition aux prétentions pontificales , ait eu la faiblesse de changer d'avis sur la lin de ses jours , par le conseil perfide et punissable du jésuite LcTcllier son confesseur' ? Croiral-on que Benoît XIV avait entre les mains une lettre 1 de ce prince à Clément XI . par laquelle il promettait au pape de faire rétracter les évtques du royaume, de la sanction solennelle qu'ils avaient donnée aux quatre propositions, c'est-à-dire, de la déclaration qu'ils avaient faite, que le pape n'était pas en droit de déposer leur souverain? Groira-t-ou que l'imposteur , qui dirigeait sa conscience , l'avait déterminé à faire soutenir dans tout son royaume l'infaillibilité du souverain pontife ; projet qui aurait eu lieu , si des hommes sages et clairvoyans n'avaient fait envisager et redouter au jésuite même les suites funestes qui pouvaient en résulter ? Croira-t-on que sous le règne de Louis XV . une assemblée du clergé , forcée par des ordres supérieurs , ait désavoué , à la vérité obscurément et sans effet , les quatre propositions de 1682 ? Croira-t-on enfin que l'ouvrage célèbre de Bossuet pour la défense de ces quatre propositions , n'a paru qu'en iy3o , vingt-six ans après sa mort , et ue put être imprimé qu'en pays étrangers , ceux qui gouvernaient alors n'ayant pas permis qu'il le fût dans le royaume ? Sou\ crains , ayez après cela des jésuites ou ex-jésuites pour confesseurs , et des ministres plus ultramontains que Français ?
L'évéque de Meaux soutint encore les droits de l'épLscopat dans une circonstance moins grave , il est vrai , que l'affaire de la régale et des quatre articles , mais où il n'était pas aisé de réussir. Il avait en tète le chancelier de Pont-Charlrain , honoré de la confiance du roi , et joignant à l'autorité que lui donnait sa place , les lumières et la probité qui n'y ont pas toujours été réunies. Ce chef, respecté de la magistrature . voulait que les ouvrages de doctrine , publiés par des évêques , fussent
1 Ce jésuite, tout audacieux et impudent qu'il était, n'aurait ose, du viv.-.nt de l'évéque de Meaux , proposer à Lonis XIV la rétractation des quatre articles. L'éloquent et courageux prélat eut représente au monarque la boute dont ton confesseur cherchait a le couvrir, en lui persuadant de sacrifier aux prétentions d'un pontife ambitieux , fait pour trembler devant lui, les prérogatives de su couronne et celles de l'église de France.
Ce fut surtout dans cette mémorable assemblée de 168a qu'il déploya ses taîcns et son zèle pour la défense du clergé de sa nation, et pour celle de son roi. Il rédigea les quatre fameuses propositions adoptées par l'assemblée contre la prétendue infaillibilité du pape , cl son pouvoir plus chimérique encore sur le tronc des souverains.
1 Voyez les Lettres imprimées du président de Montesquieu, lettre fo. Vu. », 1767, in-ia, p. 189.
soumis comme les autres livres de religion à la révision d'un censeur théologien. Bossuet n'eut pas de peine à faire sentir combien il était indécent que les productions des évéques , juges-nés de la loi et du dogme, eussent besoin , pour se montrer , de l'approbation d'un simple prêtre , fait pour apprendre d'eux ce qu'il devait croire et enseigner. Le prélat obtint , non sans résistance , l'abolition d'un règlement si injurieux à la dignité épiscopale. Bossuet appuyait fortement sa réclamation sur ce qui se pratique dans les conciles , où le plus profond savoir théologique des ecclésiastiques du second ordre ne leur donne aucun droit de fixer les articles de foi , et où le Saint-Esprit , disait-il , ne prononce que par la bouche des évêques , en suppléant , s'il en est besoin , par la plénitude de ses lumières , à celles qui pourraient leur manquer.
(11) Dans le catalogue, aussi nombreux qu'affligeant, de tant de grands hommes que l'envie a opprimés ou calomniés , il en est peu qu'elle ait déchirés par un plus grand nombre d'endroits sensibles que levêquc de Meaux , et contre qui elle se soit déchaînée avec plus de violence. On a dit , et mille échos ont répété , qu'il n'avait montré tant de vigueur dans la querelle du quiétisme , que par un motif de jalousie contre sou respectable adversaire. Les amis de Fénélon , ou plutôt les ennemis de Bossuet, répandaient que l'évêquc de Meaux, en poursuivant avec tant de violence le quiétisme de son confrère , avait en vue de se procurer , par l'éclat d'une victoire qu'il croyait sûre . ou l'archevêché de Cambrai , s'il pouvait parvenir à faire déclarer Fénélon suffisamment hérétique pour mériter d'être déposé , ou l'archevêché de Paris , s'il réussissait à faire au moins renvoyer Fénélon dans son diocèse. On disait encore que madame de Maintenon , ayant demandé au curé de Versailles , le grand directeur des consciences de la cour . lequel des deux lui paraissait le plus propre à remplir le siège de Paris . ou de l'évêque de Meaux , ou de l'évêquc de Châlons-Noailles , qui était aussi sur les rangs , le curé répondit qu'il fallait choisir celui des deux qui refuserait , et qu'assurément l'évcque de Châlons n'accepterait pas. Cependant l'évêquede Châlons accepta , après avoir fait, comme beaucoup d'autres en pareille rencontre . assez de résistance pour l'honneur de sa modestie ; et Bossuet parut le féliciter de très-bonne grâce de cette acceptation. Dans cette longue et violente dispute sur le quiétisme , les faiseurs d'horoscopes ne lurent pas toujours heureux à deviner. La vivacité avec laquelle Fénélon défendit son livre des Maximes des Saints, fit douter qu'il se rétractât , et donna lieu à cette épigrarame , où , en quatre vers , on médisait de quatre évêques.
Quand Le Tellirr ' s'adoucira, Ouaud Bossuet s'huniilîra, Quand Noailles gouvernera, Fcntlon se rétractera.
Le prophète ne se trompa que dans le dernier vers. Les trois prélats restèrent ce qu'ils étaient , et Féuélonse rétracta.
» Archevêque de Reims, y oyez les notes sur l'éloge de Foulon.
Amelot de La Houssaye , auteur , il est vrai , très-enclin à la médisance , et par cette raison assez peu digne d'être cru . dit . dans ses mémoires , que Fénélon , exilé par les intrigues de l'évêquc de Meaux , aurait pu s'appliquer le mot de Barthélémy Carransa , qui ayant obtenu par son mérite l'archevêché de Tolède , au préjudice d'une foule de prétendans , fut , par leurs calomnies , déféré à l'inquisition ; ce prélat , en allant aux prison* du saiut Oflicc . disait aux satellites qui l'y traînaient : Je marche entre mon meilleur ami , et mon plus grand ennemi ; F ami est mon innocence , l'ennemi est mon archevêché , que mes atli'ersaires ambitionnent.
Mais , quoi qu'en dise Amelot de La Houssaye , Bossuet , s'il avait été jaloux de Fénélon , ce que nous sommes bien loin d'assurer . et m«*ine «le croire , l'aurait été de sa réputation et non de sa fortune ; la gloire le touchait bien plus que l'argent.
11 avait cru la foi d'autant plus intéressée à réprimer ce qu'il appelait la nouvelle hérésie, que la fameuse quiétiste madame Cuyon , qui avait ébranlé l'archevêque de Cambrai , avait séduit et entraîné d'autres personnes de la cour, entre autres le pieux et austère «lue de Chuvreusc ; il atoua un jour à l'évéque de Meaux , que quand il était près de cette femme , qui , pour le dire en passant , était belle et bien faite , il se sentait étouffé par les mouvemem intérieurs de la grâce ; et il osa demander au prélat s'il ne se trouvait pas dans la même situation. On peut juger de la réponse qu'il reçut.
(i5) Voici ce que dit madame de Sévigné dans une de ses lettres , au sujet de cette mission dragonne : Tout est missionnaire présentement ; c/uzeun croit avoir une mission , et surtout les magistrats et les gouverneurs des provinces , soutenus de quelques dragons ; c'est la plus grande et la plus belle chose qui ait été imaginée et exécutée. Nous avons trop de plaisir à lire les lettres de madame de Sévigné , pour voir dans ce peu de lignes l'éloge des dragonnades ; nous aimons mieux croire qu'elles y sont tournées en ridicule. 11 est pourtant trop vrai qu'il n'y avait pas de quui rire , mais de quoi frémir et s'indigner en parlant de ces atrocités exécrables ; et la France est peut-être le seul pays où l'on ose plaisanter de sang-froid sur de pareilles abominations.
Nous trouvons encore ces mots sur les dragonnades , dans une autre lettre de madame de Sévigné à Bussy-Rabutiu. «Le P. Bourdaloue , dont » l'esprit est charmant et d'une facilité fort aimable ( telles étaient » apparemment , pour madame de Sévigné , les qualités essentielles » d'un missionnaire) , s'en va . par ordre du roi , prêcher à Montpellier, » et dans ces provinces où tant de gens sont convertis sans savoir pourn quoi. Le P.»Bourdaloue le leur apprendra , et en fera de bons catho- » liques. Les dragons ont été de très-bons missionnaires jusqu'ici ; les j» prédicateurs qu'on envoie présentement , reudront l'ouvrage parfait. » Vous aurez vu sans doute l edit par lequel le roi révoque celui de » Nantes. Rien n'est si beau que tout ce qu'il contient , et jamais aucun » roi n'a fait et ne fera rien de pins mémorable.» Cette lettre, au 2. 18
moins quant à ce qui regarde lu mission divgonne , parait écrite dans le même esprit que la précédente : nous ne pouvons faire à madame de Sévigné l'injure de penser qu'elle approuvât sérieusement le projet de faire traîner les proie» tans , par des satellites, à la messe et à la communion , avant que le P. Bourdalouc leur eût persuadé d'y consentir, l^es louanges , d'ailleurs très-peu réfléchies , qu'elle donne à la révocation de l'édit de Nantes , ne sauraient avoir pour objet ces absurdes et atroces vexations , qui auraient dû faire gémir madame de Sévigné sur les suites déplorables de cette révocation funeste , si elle avait eu dans l'esprit autant de lumières que de naturel et de grâces.
Personne n'ignore aujourd'hui que les jésuites , appuyés par Louvois, furent les détestables auteurs de cette persécution odieuse : pourquoi la haine a-t-elle chargé l'évéque de Meaux d'avoir été leur complice ? Il a\ait trop de lumières , pour ignorer que la violence , bien loin de faire naître la foi , peut révolter contre l'évidence même des âmes irritées par leurs tyrans ; et que si le sang des martyrs, comme Ta dit un Père de l'Eglise , lut une semence de chrétiens , le sang des fanatiques même enfante à l'erreur des prosélytes. Aussi Bossuet ne soufTrit-il jamais qu'on l'accusât d'avoir conseillé , d'approuver même ces exécutions barbares. Mais il n'ignorait pas par combien d'imputations secrètes les impitoyables adversaires du protestantisme cherchaient à faire retomber sur lui toute la haine des vexations dont ils étaient les promoteurs. On assure que dans la conférence publique qu'il eut avec le ministre Claude , ce dernier ayant parlé avec une force qui fit craindre Bossuet pour la bonne cause , les adroits ennemis de l'évéque de Meaux mirent sourdement tout leur crédit en œuvre , pour qu'il fût permis au ministre de publier cette conférence , tant les intérêts de la religion leur étaient chers et sacrés.
Autant l'évéque de Meaux se montrait contraire a la violence des persécutions , autant il était inflexible sur les moyens qu'on proposait pour rapprocher la doctrine des protestans de celle des catholiques. En vain un ministre qui avait écrit contre Bossuet , et qui se croyait bien sùr d'avoir eu l'avantage , exhortait son illustre adversaire à montrer du moins en celte occasion quelque condescendance pour les accom modemenu qu'on avait imaginés : La foi , répondit l'inexorable prélat , est une et sévère , et ne saurait se prêter à des palliatifs ni à des subterfuges. Lciboitz , dans sa correspondance avec lui pour la réunion des protestans à l'église romaine , lui proposait de n'avoir aucun égard t dans raccommodement proposé, aux décisions du concile de Trente. Bossuet répondit avec une sorte d'ironie pleine d'éloquence et de noblesse : Sic Ua que per p rosira ta anteriorum conciliorum cadavera , ad triste iilud et infelix gradiemur concilium '. Aussi Leibnilz s'écria-t-il plus d une fois durant sa négociation avec Bossuet : // nous écrase par expression / Le philosophe , qui aurait bien désiré , dans cette coutro-
« Ce aera donc en foulant aax pieds le» cadavres entasses des anciens conciles, que nous iroa» renverser ce triste et malheureux concile de Trente.
verse , ne faire parler que la raison seule , sans éclat et sans appareil , voulait réduire l'orateur à répondre à ses questions de la manière la plus simple et la plus courte, à peu près comme l'Aréopage interdisait autrefois 1 éloquence aux avocats. Mats lk>ssuct pouvait-il se résoudre , dans une occasion si intéressante pour lui , a ne pas user de tous ses avantages? Il en résulta que l'orateur et le philosophe ne purent conve* nir de rien. On doit seulement s'étonner qu'un prélat fermement attaché a tous les principes de l'église romaine , et un savant éclairé tel que Leibnitz , qui devait connaître l'intolérance catholique en matière de dogme , pussent espérer quelque succès réciproque dans la grande affaire qu'ils avaient entrepris de traiter. Peut-être ne voulaient-ils que déployer l'un et l'autre toutes les ressources de leurs talons et de leur génie ; et le succès de l'un et de l'autre à cet égard fut tel qu'ils pouvaient le désirer.
Bossuet était persuadé qu'on défendrait très-maladroitement la religion catholique , en entreprenant de dépouiller les dogmes de la foi de leur enveloppe mystérieuse , et en se permettant de vaines tentatives pour éclairer des faibles lumières de la raison cette sainte obscurité. Que doivent penser , disait-il , les catholiques éclairés , d'une prétendue explication physique qu'on a voulu donner de la présence réelle ? Il voulait parler d'une explication de ce mystère , qu'un dévot mathématicien avait pris la malheureuse peine de rédiger en forme géométrique ' ; entreprise
* On ne sera peut-être pas tâche de trouver ici ces étranges théorèmes sur la présence réelle, dût-on gémir, après les avoir lus, sur la sottise de l'esprit humain. Ils sont Pouvrage du géomètre Varignon, qui les a rédigés a peu pre.« de la manière suivante :
Tftioa. i. Pour faire un homme , il faut un corps et une âme.
Cor. I. Donc, pour faire deux hommes, il faut deux corps et deux âmes; pour faire trois hommes , il faut trois corps et trois Ames , etc.
Cor. a. Donc, si une seule Ame est unie A plusieurs corps, le tout ne fera qu'un seul homme, surtout si ces corps sont semblable», et exécutent les mêmes actions et les mêmes mouveraens.
Théok. a. Un pjrgmee, un nain , est un homme ainsi qu'un géant.
Cor. i. Donc le volume plus ou moins grand du corps humain ne fait rien h l'essence de l'homme.
Cor, a. Donc un corps humain, s'il est nni à une Ame, peut être de telle petitese qu'on voudra, et même d'une pelitessse imperceptible, sans que le composé de cette Ame et de ce corps cesse d'être un homme.
Cor. 3. Donc si une même Ame est réunie & une quantité prodigieuse de corps humains , quelque petits qu'ils soient, le tout fera un homme, et nn seul homme. ( Cor. précédent et cor. a du théor. )
Thbob. 3. Un enfant devenu vieux reste toujours le même homme , le même moi qu'il était , quoiqu'il n'ait peut-être conservé aucune particule de son premier corps , parce que la même âme y reste toujours unie.
Cor. Donc si l'Ame de Jésus «Christ est unie à un corps humain quelconque, différent de celui qne le Fils de Dieu avait sur la terre, on pourra dire que ce composé de corps et d'Ame est le même fils de Dieu qui sVst fait homme et qui a habite' parmi nous.
Cor. général. Donc si au moment de la consécration on suppose que tontes les particules du pain, aussi petites qu'on aura besoin de l'imaginer, soient
o76 NOTES SUR L'ÉLOGE.
qu'on peut comparer à celle du savant Carumuel de Lobkovitz. dans son grand ouvrage iutitulé MaUicsis audax ( ma t lié ma tique audacieuse), où l'auteur , géomètre intrépide et théologien lumineux , résout , par le secours seul de la règle et du compas , toutes les questions idéologiques , principalement celles qui concernent le libre arbitre et la grâce.
Notre siècle même , tout éclairé qu'il est ou qu'il croit èli e , n'est pas exempt de la pieuse extravagance du géomètre Varignon. Nous avons sous les yeux une petite brochure composée , il y a quelques années , par un jésuite métaphysicien et mathématicien , pour expliquer à sa manière , et , si on l'en croit , suivant les principes de la saine physique . le grand mystère du très-saint Sacrement de i autel. Le principe de l'auteur , est que les corps physiques* , comme l'expérience le prouve , ont beaucoup plus de porcs que de parties solides ; mais qu'en resserrant ces parties et détruisant tous ou presque tous les pores , le corps ne changera point de nature , quoiqu'il devienne beaucoup plus petit , et même d'un volume imperceptible. Notre jésuite suppose donc que le corps de Jésus-Christ , ainsi resserré et presque saus pores , est renfermé tout entier dans chaque atome de l'hostie consacrée ; par là le théologien , soi-disant philosophe, explique avec une facilité extrême les principaux points du mystère eucharistique.
L'évéque de M eaux n'approuvait pas davantage l'idée chimérique de ces théologiens , qui , pour expliquer comment le corps d'un Dieu dans l'eucharistie est présent en plusieurs lieux à la fois , donnent à ce corps une vitesse infiniment plus grande qu'au coursier le plus rapide ; en sorte que durant la même seconde il puisse se trouver dans tous les lieux de V univers où la consécration exige sa présence; imagination qu'on pourrait a ppeler ridicule , s'il n'était pas plus juste de la nommer scandaleuse, puisqu'elle outrage et avilit la religion en lui prêtant de si frivoles appuis : car malheureusement pour ces chimères phvsico-thédlogiques , le concile de Trente a décidé que le Fils de Dieu c.*t présent dans l'eucharistie d'une manière incompt\:hensible. Ce concile a eu certainement très-grande raison de le décider ainsi , et il est tout à la fois absurde et mal-sonnant de vouloir rendre intelligible ce que la foi nous déclare être mettable. On serait plus excusable d'imiter la pieuse soumission de ce mi de France , qui , passant près d'une église de village , où on l'assura qu'il verrait clairement la présence réelle , refusa d'en être témoin , pour ne pas perdre le mérite de sa foi.
Nous avons parlé au commencement de celle noie , de la douceur doul R>>s»uet voulait qu'on usât à l'égard des protestant. Ou a objecté plus «l'une l'ois contre cet esprit de charité qu'il prof esse en plusieurs endroits
transformer s chacune en un pciil corps humain imperceptible , cl que l'Ame de Jcsua-Clnisi soit unie à chacun de ce* petits corps, il en résultera un compote qui ne trra , par les proposition» précédente», qu'un seul homme cl le inénte Fi!» de Dieu qui »V*t incarne, et qui habite au ciel; eu divisant le piiin, le l il» de Dieu retteia tout entier dan» chaque partie, et »rra reçu (oui eniio par ocux qui communient, etc.
de ses ouvrage*, ce qu'on lit clam sa politique tirée de V Ecriture sainte , que le roi doit employer son autorité pour détruire dans ses Etats les fausses n'Usions. C'était alors la maxime terrible, mais générale, des théologiens de France ; maxime eu etTet bien contraire aux protestations de Bossuct contre la violence employée à l'égard des hérétiques. Mais comme il est juste d'expliquer un auteur par lui-même , nous emploierons ces protestations même de Bossuct , à expliquer dans quel sens il croyait que l'iiuloi ité dut agir pour la conversion des protestans ; il faut . ou supposer à l;i fois ce grand prélat inconséquent et peu sincère . ou croire qu'il ne permettait à l'autorité que les moyens aussi doux qu'eflicaecs «lotit elle peut user pour la propagation de la foi , en facilitant , protégeant et répandant les moyens d'instruction . en accordant des distinctions et des récompenses aux nouveaux convertis , sans infliger de peines auv opiniâtres , et sans souffrir qu'on exerce aucune vexation contre eux , ce qui est peut-être le plus sûr moyen de les
ramener. Nous
devons;! la mémoire de 1 eveque de Meaux . de croire que tel a été le tond de ses sentimens. On peut demander , il est vrai , pourquoi ce prélat . accrédité comme il l'était à la cour et dans l'Fglise . n'a pas inspiré une manière de penser si religieuse aux évèqucsses confrères , au prince et à ses ministres ? pourquoi , s'il avait en horreur la persécution . il ne s est pas élevé contre elle avec la vigueur et l'autorité que lui donnaient ses talens et son éloquence 7 11 est à présumer que Bossuct a fait sur ce point les représentations que l'humanité, la justice et la religion exigeaient de lui . mais que la détestable politique des persécuteurs a empêché Tenet de ses sages remontrances.
Quoique les cruautés exercées contre les protestans . le fussent au nom de Louis XIV . il paraît que ce prince, naturellement juste et droit . ne les approuvait pas. Voici ce qu'on lit dans un discours qu'il fit pour 1 instruction du dauphin , son fils . et dont l'original, dicté par le monarque à Pélisson . est déposé à la bibliothèque du roi, « Il me semble , » mou fils , que ceux qui voulaient employer des remèdes extrêmes et » violens. ne connaissaient pas la nature de ce niai, causé eu partie » p u la chaleur des esprits , qu'il faut laisser passer et s'éteindre insen- » sihlement. plutôt que de la rallumer de nouveau par une forte eon- » tradiction . surtout quand la corruption n'est pas bornée à un petit > nombre connu , mais répandue dans toutes les parties de l'Etal : et
» d ailleurs les réformateurs disaient vrai en plusieurs choses Le
>•> meilleur moyen pour réduire peu à peu les huguenots île mon royaume, » était de ne les point prêter du tout par aucune rigueur nouvelle » contre eux.» On a imprimé ce discours en «767. sous le nom de Pehsson , dans un recueil d \ opuscules littéraires ; mais on a eu grand soin d'en retrancher le passage précédent , et quelques autre* de la même nature: suppression bien punissable par l'injure qu'elle a faite à la mémoire d'un prince si rempli de bonnes intentions, et >i indignement trompé par ses directeurs et par ses ministres.
(i.y La thèse ridiculement scandaleuse dont Bossuct osa porter ses
plaintes au roi , et dans laquelle ce prince était mis sans façon à càiê de l'Être suprême , avait eu apparemment pour modèle une thèse plus ancienne de cinquante ans , et , s'il est possible , plus scandaleuse encore ; elle était dédiée au cardinal de Richelieu, et avait pour devise , Quis ut Deus ? ( Qui est semblable à Dieu ?) La réponse à celle question élait Richelius , dont les neuf lettres formaient le commencement des nauf propositions de la thèse. La bassesse était peut-être encore plus grande dans un courtisan de Louis XIII , homme de très-grande naissance , et que nous ne désignerons pas autrement , par respect pour son nom. Ce vil adulateur appelait toujours le cardinal de Richelieu son maître, et les autres courtisans le souffraient ' .
Dans un petit recueil en deux volumes , intitulé Curiosités historiques , on lit un journal des derniers momens de Louis XIII , écrit par un de ses valets-de-chambre , nommé Dubois , et curieux en effet par sa naïveté. H nous apprend que ce prince étant à l'agonie et ne parlant plus , avait les mains croisées sur sa poitrine , et les yeux levés au ciel , où s'adressaient avec ferveur ses prières et ses vœux ; ce qui marquait, ajoute-t-il , un grand commerce entre leurs majestés oivirk et humaine. On voit que les valets du monarque ne le cédaient point en adoration aux esclaves du ministre. C'est dommage que les maladies , la vieillesse, la mort, avertissent les rois et les grands qu'ils ne ressemblent pas plus à Dieu que les autres hommes. Sans cet avis peu agréable pour eux , mais consolant pour l'humanité , ils pourraient quelquefois être tentés de se méprendre sur la nature de leur être ; l'abjection de la flatterie , et la profusion de l'encens leur feraient oublier ce qu'ils sont.
Nous avons rapporté , dans l'éloge de Bossuet , sa courageuse réponse à Louis XIV, sur le lèle que le prélat avait montré dans l'affaire du quiétisme. H ne se montra pas moins ferme dans une assemblée du clergé , tenue vers la fin du dernier siècle. Celte assemblée le mit à la tète des examinateurs de quelques propositions qui renfermaient une morale scandaleuse , propositions dont les auteurs étaient bien connus et puissamment protégés. Louis XIV , séduit par son confesseur , jésuite , ne consentit à la condamnation de ces propositions, qu'il condition que ces auteurs ne seraient pas nommés. Bossuet céda , quoique avec peine ; mais forcé d'épargner les corrupteurs du christianisme , il n'en fut que plus sévère à qualifier leurs assertions et à développer tout le venin qu'elles renfermaient ; les partisans de cette morale , déjà peu
' Un bon ou mauvais plaisant 6t un moment justice de tant de basses adulation» , k l'occasion d'une autre ihèse d édite au cardinal , et affichée dans Paris. L'c»urape de cette thè^e représentait Richelieu assis, et ayant en uiaia un gouvernail arec lequel il faisait mouvoir le globe du monde ; on y avait joint Pinscription : Hoc avente , c une ta moventui r(par *on action, il fait ioui mouvoir ). Le lendemain de la publication de cette thèse , on lut ces mots ajoute* à la maiu dan t. plusieurs exemplaires : Hoc ergn seêente quittant (cUiit donc a*t>is, il lait^era tout en repos). L« caidinnl, três-irrite, donna des ordres poni qu'on découvrit l'auteur de cette cpigramuic.
DE BOSSUET. 2;y
disposés en faveur du prélat qui l'avait fait proscrire, pardonnèrent inoins que jamais à leur intrépide censeur ; mais il brava leur crédit et leur haine , et préféra l'Evangile aux protecteurs des casuistes.
L'imputation de jansénisme, faite en cette occasion par le père de \* Chaise à l'évéque de Meaux , fut d'autant plus maladroite , que le prélat avait pris le triste soin de combattre sérieusement cette étrange hérésie. 11 adressa aux religieuses de Port-Royal une longue lettre sur la signature du formulaire , où il tâcha , mais inutilement , de leur persuader qu'elles ne pouvaient , sans danger pour leur salut , refuser cette signature. On ne sait ce qui doit le plus étonner , ou les vexations qu'on exerçait contre ces pauvres religieuses pour les forcer (f avouer que cinq' propositions inintelligibles de théologie scolastique étaient dans un livre latin qu'elles ne pouvaient lire , ou l'opiniâtreté qu'elles montraient à croire là-dessus leurs directeurs jansénistes , plutôt que le pape et les évéques , ou le temps que daignait perdre le grand Bossue I à écrire à ces fdlcs , sur une matière si peu faite pour elles et si peu digne de lui.
On prétend que ce prélat , dans une violente maladie , ayant perdu connaissance durant quelques heures , et n'étant encore revenu qu'à peine de ce long évanouissement , dit à ceux qui l'environnaient : Comment un homme tel que moi a-t-il pu être si long-temps sans penser ? Noos n'appuierons pas sur le petit péché de vanité que les détracteur* de Bossuet pourraient trouver dans cette réponse. Il est arrivé souvent a plus d'un grand homme d'exprimer naïvement la bonne opinion qu'il avait de lui-même , et celte naïveté du génie peut mériter quelque indulgence ; mais nous dirons que Bossuet , après s'être occupé si sérieusement et si assidûment de jansénisme , de molinisme , de quiétisme , et d'autres matières semblables , aurait dû s'écrier avec bien plus de raison : Comment un homme tel que moi a-t-il pu si long-temps penser A tant de chimères ?
L'évéque de Meaux , malgré les coups que la société lui portait sourdement , était lié , au moins d'estime , avec quelques jésuites ; mais il ne dissimulait pas aussi tout le cas qu'il faisait des Lettres provinciales > ce chef-d'œuvre de plaisanterie et d'éloquence qui a préparé la destruc-' tion de la société plus de cent ans avant qu'elle arrivât. Les deux partis , en cherchant a gagner Bossuet sans pouvoir v réussir , rendaient une justice égale à la pureté de sa doctrine ; Arnauld , ayant entendu parler «l'une conférence qu'il devait faire sur l'amour de Dieu , décida , avant de l'avoir entendue , que ce serait une belle chose; et l'oraison funèbre de Bossuet a été prononcée par un jésuite.
On pourra regarder comme une espèce de paradoxe ce que nous venons de dire , que les Lettres provinciales , publiées en i656 , ont tué les jésuites cent ans après , en 1 760. Mais ce prétendu paradoxe deviendra une vérité incontestable , si l'on fait attention que la doctrine révoltante , tant reprochée aux jésuites dans cet ouvrage , a été , sinon la cause réelle , au moins le motif ou le prétexte juridique dont
aSo NOTES SLR L'ÉLOGE
UmiUiT* P°Ur.,e$ détrU,re; ^ 1CS 7^/,V5 Pédales, censtamment lues et relues jusqu à nos jours , ont entretenu dans la nation
l opinion , bien ou mal fondée si Ion veut, mais invariable , que les jésuites étaient les vrais et seuls auteurs d'une détestable doctrine que cette opinion a mis un poids terrible contre eux dans la ba- Uncc ou les magistrats les ont pesés . et qu'elle a disposé le public à c on e . même sans examen , toutes les horreurs dont on a chargé la société dans le livre des Assertions. Ainsi , la roi* des tribunaux qui a proscrit cette société , avait été précédée de la voix publique , dont l'appui, en cette occasion , était peut-être nécessaire à l'autorité , et la voix pubJique avait reçu le ton des Provinciales. Il ne faut donc pas croire , comme on pourrait le penser d'après d'autres exemples , qu'on ne vienne jamais a bout de nuire par des livres à des hommes ou même à des corps pmssans. Ecrivez, mais sacliez attendre, peut-on dire aux hommes
tôTou tJrdme PÏai°U ' CC ^ VOUS av6Z
Bo,suet faisait un si grand cas des Lettres Provinciales , qu'il disait , smo,, avec modestie , du moins avec franchise , que ce livre était celui qu tl saurait le tnieux aimé avoir fait , s'il n'avait pas fait les siens détracteurs ajoutaient , qu'il aurait même fait un bon marché en ttonnant pour les Provinciales toutes ses productions théohgiques . U^spréaux, comme on verra dans les notes sur l'éloge de ce grand poète , ne faisait pas moins de cas que Bossuct des Provinciales ; et ces deux sulfrages sont peut-être le plus grand éloge qu'elles aient jamais reçu. « cet ouvrage a en effet d'autant plus de mérite , comme nous » 1 avons observé dans l'ouvrage sur la destruction des jésuites , que » Pascal, en le composant, semble avoir deviné deux choses qui ne » paraissent pas faites pour être devinées , la langue et la plaisan- » lerre. La langue était bien loin d'être formée ; qu'on en juge par la » plupart des ouvrages publiés dans ce même temps , et dont il est im- » possible de soutenir la lecture. Dans les Pmvinciales , il ny a pas un » seul mol qui ait vieilli ; et ce livre , écrit il y a plus de cent ans , et dix » ans avant la première tragédie de ïtacine , semble avoir été écrit » d hier. Une autre entreprise , non moins difficile , était de faire rire » les gens d'esprit et les honnêtes gens à propos de la grâce suffisante , » du pouvoir prochain, el des décisions des casuistes ; sujets bien peu » favorables à la plaisanterie , ou , ce qui est pis encore , susceptibles de » plaisanter.es froides et monotones , capables tout au plus d'amuser de* » prêtres et des moines. Il /allait , pour éviter cet écutil , une finesse de » tact d'autant plus grande . que Pascal vivait fort retiré el éloigné du » commerce du monde; il n'a pu démêler que par la supériorité et la » délicatesse de son esprit , le genre de plaisanterie qui pouvait seul » être goûté des bous juges dans cette matière sèche et insipide. Il v a „ reuss. au-delà de toute expression ; plusieurs de ses bons mots ont * même fait proverbe dans la langue : et les Lettres Provinciales se- » ront éternellement regardées comme un modèle de goût et de «i vie. «
DE BOSSU ET. a8i
Bossuct et Despréaux avaient donc très-grande raison d'exalter les Provinciales , surtout dans un temps où nous n'avions encore aucun bon livre de prose , et où le crédit des jésuites et la haine qu'on leur portail rendaient celte satire intéressante. Mais depuis que la littérature française a produit un grand nombre d'écrits , aussi estimables que les Provinciales par le style , et beaucoup plus utiles par la matière ; depuis surtout que la dangereuse société , objet de cette ingénieuse satire , a disparu du milieu de nous , l'intérêt qu'on a pris si long-temps à la lecture des Provinciales s'affaiblit de jour en joui*, et semble annoncer l'oubli total de l'ouvrage. « Cet oubli , avons-nous ajouté dans » le mente ouvrage, est le sort auquel doit s'attendre l'auteur le plus » éloquent , s'il n'écrit pas des choses utiles à toutes les nations et à » tous les siècles ; la durée d'un livre , quelque mérite qu'il ait d'ail- » leurs, est presque nécessairement liée à celle de son objet. Les Pen- » sées de Pascal, bien inférieures aux Provinciales , vivront peut- » être plus long-temps , parce qu'il y a tout lieu de croire , quoi qu'en » dise l'humble société , que le christianisme durera plus long-temps » qu'elle. Les Provinciales seraient peut-être plus assurées de l'im- » mortalité qu'elles méritent à tant d'égards, si leur illustre auteur, » cet esprit si élevé , si universel , et si peu fait pour prendre intérêt à » des billevesées scolastiques , eut tourné également les deux partis en » ridicule. La doctrine révoltante de Jansénius et de S. Cyran y pre- » tait pour le moins autant que la doctrine accommodante de Molina , » de Tambourin et de Pasquès. Tout ouvrage où l'on immole avec » succès a la risée publique des fanatiques qui se déchirent , subsiste » même encore quand les fanatiques ne sont plus. J'oserais prédire cet » avantage au chapitre sur le jansénisme, qu'on lit avec tant déplaisir » dans l'excellent Essai sur l'histoire générale , par le plus agréable » de nos écrivains philosophes. L'ironie est distribuée dans ce chapitre » adroite et à gauche avec une finesse et une légèreté qui doit couvrir » les uns et les autres d'un mépris ineffaçable , et les dégoûter de s e- » gorger pour des sornettes. 11 me semble voir le chat de La Fontaine » devant qui le lapin et la belette vont porter leur procès au sujet d'un » méchant trou qu'ils se disputent , et qui , pour décision r
Jetant de» ileux côtes la griffe en nir'me temps.
Met le* plaideurs d'accord en croquant fini et l'autre. »
(i5) On sait que Louis XIV , qui , dans sa jeunesse , dansait quelquefois aux spectacles de la cour , renonça pour jamais à se montrer ainsi sur le théâtre , lorsqu'il eut entendu ces vers de la tragédie de Britannicus, où l'on l'ait dire aux Romains , en parlant de Néron,
Il excelle à conduire un char dans la carrière ,
A disputer de» prix indignes de ses mains ,
A se donner lui-même en spectacle aux Romains.
Ces vers , et ces vers seuls avertirent Louis XIV de l'indécence du divertissement qu'il se permettait. Aucun de ses courtisans n'avait osé le
lui dire, et peut-être n'y avait pensé. Voilà donc une vérité que le prince n'apprit qu'au théâtre, et que peut-être il ne pouvait appreudre autrement'. L'exemple de Louis XIV, et l'avis dont il avait si bien profité en entendant Britannicus , n'ont point empêché , quatre-vingts ans après , le gouverneur et le précepteur de Louis XV , de faire danser le jeune monarque aux yeux de toute sa cour dans les représentations du ballet des Élément , et de souffrir même qu'on imprimât les vers de ce ballet avec ce titre : Les Élément , ballet dansé pat- le roi sur le grand théâtre des Tuileries, 1 721. Ce qui doit le plus étonner, c'est que le prince régent , qui vivait encore , qui ne devait pas ignorer l'anecdote de Louis XIV, et qui se connaissait en ridicules, ait souffert cet oubli des bienséances.
(16) Nous avons dit que ce docteur, qui, à la vérité, n'était pas courtisan , reprochait uniquement à Bossuet de n'avoir pas montré assez de zèle pour la défense de la grâce efficace. Ce trait du docteur Arnauld , où se décèlent si singulièrement les affections toutes personnelles de l'esprit de parti, a été plus d'une fois imité par ses disciples. C'est, par exemple , en écoutant uniquement ces affections , qu'un écrivain moderne , qui a fait une histoire de l'Eglise , et qui , en parlant du dixseptième siècle, descend aux détails les plus minutieux sur les affaires de Port-Royal, ne dit pas un mot de la révocation de l'édit de Nantes , qui ne lui a point paru un événement aussi intéressant que Vexil de quelques soeurs converses pour la signature du formulaire.
Bossuet n'avait donné ni au docteur Arnauld , ni à ses sectateurs , l'exemple de cette étrange personnalité : car ce prélat, si inflexible sur les vrais intérêts de la religion , sur les libertés du clergé de France , sur la pureté de la morale , était très-indulgent pour ce qui n'attaquait que ses opinions particulières. Une de ses dévotes avait témoigné beaucoup de chaleur contre un ouvrage où quelques sentimens de l'évéque deMeaux , indif&rens aux dogmes delà foi, étaient durement qualifiés. 11 écrivit à celte femme pour modérer son intolérance , et pour lui faire sentir que dans tout ce qui ne touche pas essentiellement la religiou , les opinions doivent être libres. S'offenser , lui dit-il, de la contradiction sur ces matières, n'est au' une petitesse de la vanité; maxime qui n'est pas toujours celle des prétendus zélateurs de la saine doctrine , souvent moins occupés dans leurs querelles théologiques du triomphe de la vérité , que de celui de leur amour-propre.
(17) Nous répondrons encore à une dernière imputation dont la ca-
' On a supprime très-mal a propos des représentations de Sémiramis , nous ignorons par quel motif, les quatre beaux Ters que dit le grand- prêtre à la fin de cette tragédie , et qui sont pour les rois une importante leçon exprimée arec autant de force que de noblesse :
Par ce terrible exemple, apprenez tons du moins, Que les crimes secrets ont les dieux pour témoins ; Plus le coupable est grand , plus grand est le supplice ; Rois, trembles sur le trône, et craignes leur justice.
lomnie a chargé Bossuet , d'avoir usé de fraude dans son ouvrage intitulé : Exposition de la doctrine catholique ; d y avoir représente peu fidèlement la Toi de l'Eglise romaine , et d'avoir trompé les protestait* pour essayer de les ramener; les approbations imposantes dont ce livre est muni et presque surchargé, réfutent suffisamment cette accusation. Qui doit mieux connaître la doctrine catholique , que tant de papes et d evéques qui ont comblé d'éloges cet ouvrage de Bossuet? et ceux qui ont eu le malheur de se séparer de l'Eglise , peuvent-ils se flatter de savoir mieux qu'elle en quoi consiste sa croyance?
Si les protesta ns furent injustes dans le reproche qu'ils firent sur ce point a révoque de Meaux , ils furent au moins d'autant plus excusables , que des écrivains catholiques , mais à la vérité plus catholiques que chrétiens , leur donnèrent l'exemple de l'injustice. Témoin le passage où le jésuite Maimbourg, dans son Histoire du calvinisme , osa peindre, sous le nom du cardinal Contarini , la prétendue mauvaise foi de l'évoque de Meaux dans son Exposition de la doctrine catholique. « En » traitant , dit-il , de la foi , de la justification et du mérite des bonnes » œuvres , le cardinal Contarini se servit de certaines expressions am- » biguës , dont ni l'un ni l'autre des deux partis ne parut satisfait , » parce qu'elles n'exprimaient pas tout ce que chacun prétendait esseu- » tiel à sa croyance. On a vu de tout temps que ces prétendus accom- » modemens de religion qu'on a voulu faire pour réunir les hérétiques s et les catholiques , dans ces soi-disantes expositions de foi qui sup- » priment ou dissimulent, ou n'expriment qu'en termes ambigus la » doctrine de l'Eglise , ne satisfont personne ; les uns et les autres se » plaignent de ce qu'on use de dissimulation dans une chose aussi déli- » cate que la foi , où faillir en un point, c'est manquer en tout. » On laissa dire le jésuite , que personne ne crut ; et \ Exposition de Bossuet répondit par son succès à tous les censeurs.
On a dit de Maimbourg , qu'il était parmi les historiens ce que Momus est à la table des dieux , pour y faire des contes bons ou mauvais , sans se mettre en peine de la vérité. Un écrivain si décrié a pourtant eu , qui le croirait ! des partisans zélés , même parmi les érudits ; et on assure que le savant Baluze se faisait fort de montrer, dans les auteurs originaux, les preuves de tout ce qui passait pour mensonge dans les ouvrages du jésuite ' .
Les imputations de Maimbourg sur la facilité coupable de Bossuet, et celles des réformés sur sa rigueur impitoyable , servent au moins à se détruire les unes les autres. Egalement éloigné des deux extrêmes , si ce prélat ne pouvait se résoudre à rien relâcher à l'égard du dogme , il
' Ce père Maimbourg, quoique vil instrument de la haine de sa société pour Bossuet, n'épargnait pas tes confrères! même dans les portraits grossièrement satiriques dont il cherchait a décorer ses rapsodir*. La censure aigre cl mordante qu'il a faite du grammairien George de Trébisonde dan» son Histoire du schisme des Gtecs, élait une satire directe du pi*re Bouhour», dont apraremnicnt le purisme sévère et >crupolcux avait peu ménagé réciivaillcur aon confrère.
cherchait en même temps tous les moyens de se rapprocher des protestant dans ce qui n'intéressait pas le fond de la doctrine. Il ne s'éloignait pas, comme on le voit par une de ses lettres, d'engager le pape à leur accorder la communion sous les deux espèces ; mais son austérité épiscoplc tint ferme sur l'article du célibat; ce qui suffirait pour réfuter la fable de son mariage . si elle avait besoin de réfutation.
Le reproche qu'on a lait à Bossue! , d'avoir manqué de sincérité en exposant les dogmes catholiques , a trouvé un apologiste d'une espèce singulière dans le fameux Richard Simon. Bossuet, selon lui, n'avait fait que ressusciter un vieux livre de l'évoque du Bellay-lc-Camus , intitulé : ÏJvoisinement des protestons vers l'Eglise romaine. Ainsi , tandis que le jésuite Maimbourg accusait l'évcque de Meaux d'avoir altéré ou pallié la doctrine de l'Eglise , l'ex-oratorien Simon lui otait même le faible mérite de 1 invention sur ce point , et le réduisait à n'être que le plagiaire de lcvêque du Bellay. Mais le pape et l'église de France répondirent à Maimbourg par les éloges qu'ils prodiguèrent au livre de Bossuet ; et le public a répondu à Simon en lisant lcvêque de Mcaux, et en ne lisant poiul 1 evêque du Bellay.
(18) Si cet illustre prélat se permettait quelques délassemens trèscourts et très-rares, il cherchait encore à les rendre utiles à l'Eglise. Il a laissé des traductions en vers français d'un grand nombre de psaumes ; traductions qu'on assure a\oir été admirées autrefois. Il ne nous appartient pas d'en apprécier le mérite ; mais quand le Parnasse jugerait plus sévèrement que la Sorbonne ces poésies sacrées , Bossuet était si grand comme orateur , qu'il lui serait très-permis de n'avoir été que médiocre comme poète. Dans les dernières éditions de ses oraisons funèbres, on a inséré une de ces pièces de vers qu'il se permettait quelquefois par délassement. C'est une ode sur la liberté , qui a pour titre : la Libertée créée , perdue, réparée , couronnée. Le titre est d'un orateur, et l'ode n'est pas d'un poète.
(19) L'évêque de Meaux, en faisant le catéchisme aux enfans , et surtout à ceux des pauvres , se proposait , disait-il , pour modèle dans cette œuvre apostolique , le Sauveur des Immmes , que l'Evangile nous représente aimant l'innocence de cet âge , et rassemblant avec tendresse de petits enfans autour de lui.
Les maximes vraiment épiscopales de ce grand prélat sur les secours de toute espèce qu'un pasteur doit à son peuple , ne sont pas toul-àfait oubliées dans notre siècle , malgré la corruption dont le luxe et la frivolité ont infecté presque toutes les âmes et tous les états. Combien Bossuet n'eùt-il pas applaudi l'instruction si sage et si touchante que notre jeune monarque adressa, en 1775, aux curés de sou royaume sur les malheurs qui nous affligaient alors , et la lettre vraiment digne d'un roi bienfaisant , où il exhorte les prélats à faire entendre leur voix et à seconder ses soins paternels! Uriy aurait, disait un sage et vertueux citoyen , qu'une chose à désirer dans cette lettre ; c'est qu elle eût été écrite , non par un roi tic vingt ans , mais par un évéque.
or bossu et. ?8r>
i io ; Après tous les éloges que nous avons si*justemenl donnes à cet éloijiirnt prélat . osons cependant faire un aveu. La réputation tic llussuct , ti è~brillanle <lc son temps . très-grande encore ;nijoin il liui dans l'église de France, dans les écoles de théologie et parmi les orateur», paraît un peu affaiblie auprès du reste de la nation. Il f.iul s'en prendre, ♦ I ;< la diflerence des circonstances, et à celle de l'esprit d«s deux siècle*. Itons le sic «le précédent . la controverse était eu honneur; le public \ prenait part , les courtisans même s'y intéressaient ; les gens de lettres épousaient un des deux p ii lis Les disputes théologiques sont maintenant négligées et ignorées. Les nombreux volumes de Bossue t , tout remplis d'ouv rages de celte espèce, qu'on a lus et admirés durant plus tic soixante ans . se réduisent aujourd hui . pour la très-grande partie des lecteurs . à sou Ht>it>irc universelle > à ses Ora/ son s funèbres , et peut-être à quelques sermons dont ou parle encore : ainsi les productions de ee prélat éloquent ont beaucoup perdu de leur ancien éclat: au contraire . les ouvrages de Fénélon . remplis et comme pénétrés à chaque page de ces principes de bienfaisance, de tolérance et de chante, qui intéressent tous les hommes, loutcs les nations et tous les âges, ont acquis beaucoup de lecteurs dans un siècle qui paraît sentir tout le mérite de ces vertus . qui alliche une grande estime pour les coruaissauccs utiles, et un grand mépris pour les querelles seolasliquc'. Cette différence si marquée de goût et de caractère entre le >iéclc de Louis \1V et celui de Louis XV. influe non-seulement sur In place qu'on assigne bien ou mal . de nos jours, à la plupart de nos écrivains , mais sui le jugement qu'on porte des princes même qui ont gouverné la nation. Henri IV et Charles V ont acquis des partisans nombreux, tandis que d autres monarques, fort exaltés de leur vivant, et dignes de 1 être à plusieurs égards , ont sensiblement baissé dans I opinion publique. On a fait un livre des différentes rèwlutiuns delaforx:ed\t~ ri.stnte ; on pourrait en faire un second, très-intéressant et très-phi Josophique. des variuiions dans la renommer des souverai/tA et r<'< 'S auteurs. Mais comme le temps est eulin venu, ou la manière de penser sur Aristote a été irrévocablement livée , il vient de même , tôt au tard . un temps on la réputation des écrivains et des rois est décidée sans reloue, et où l'équitable postérité attache à leur rué/noire un sceau inefiarable d'estime ou de réprobation. C'est à cette postérité, aussi iutè-ie que redoutable, à prononcer eu dernier ressort sur le mérite de Bus- >net ; ;'i lixcr sans appel le rang qu'il doit occuper dans le petit nombre di •> hommes célèbres qui ont étonné ou éclairé leurs contemporains; à constater enfin le droit qu'il peut avoir acquis, soit par ses talens, soil par sa conduite, aux é|ogr«s de la nation et à la reconnaissance de* hommes.