‹ ŒuvresChapitre 31 sur 56 · ÉLOGE DE CHAMILLART · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE CHAMILLART

donner quelques iu*tans aux objets profanes dont uous nous occupons ; et l'Académie, qui doit être essentiellement une société de gens de lettres , ne doit pas finir par être un concile. C'est tout au plus ce qu'elle pourrait être, si on avait suivi le plan que proposait Gorabault , l'un de nos anciens académiciens , dans un projet de règlement pour la compagnie. Ce poëte, apparemment chrétien zélé , tout hérétique qu'il avait le malheur d'être , voulait que chacun de nous s'obligeât solennellement à composer tous les ans une grande ou petite pièce à l'honneur de Dieu. ' II est certain qu'une longue liste d'évêques eût fort illustré ce recueil édifiant de cantiques ou de sermons ; mais le projet n'ayant pas été agréé , la multitude des prélats nous est devenue moins indispensable.

L'abbé d'Olivet , parlant des évêques académiciens dont la compagnie ne doit pas trop multiplier le nombre, dit qu'il faut du sel pour assaisonner les meilleures viandes , mais qu'il en faut avec modération. Un journaliste connu par ses satires, aujourd'hui oubliées , contre la compagnie et ses membres, a cru faire une excellente plaisanterie, en observant que, suivant l'abbé d'Olivet , les évêques sont apparemment le sel de V Académie , comme ils sont le sel de la terre ; vos estis sal terrœ, dit Jésus- Christ à ses apôtres , dont les %évétjues , comme Von sait , sont les successeurs. Ce froid et injuste sarcasme n'empêchera pas les noms des Bossue t , des Fénélon , des Massillon , des Fléchier et de leurs semblables, d'être aussi nécessaires qu'honorables à notre liste , où le public nous reprocherait de ne les pas trouver. Quant à d'autres noms du même genre, respectables d'ailleurs, mais moins imposans que ceux-ci, ils ne doivent y être que légèrement clair-semés, et c'est là le sel que l'abbé d'Olivet nous avertit de répandre sur la compagnie , avec autant de choix que de modération. Nous ne parlons point des prélats qui , sans talens comme sans vertus , si par malheur il s'en trouvait jamais de tels , joindraient à ce double titre d'exclusion la haine des lettres et des lumières, et le fanatisme politique de l'hypocrisie ambitieuse ; de tels membres (dont le ciel veuille préserver l'Académie et l'Eglise ) seraient le plus détestable fléau d'une société littéraire , et le présage funeste de sa ruine * !

• I/académic des Intmnati de Sienne avait prit pour sa devise les six maxime» suivante!» : i". urare (prier); a°. stutlere (étudier); 3°. gautlere (se réjouir) ; 4» neminem lasdere (n'offenser personne ) ; 5°. non temerè creder* (ne pas croire légèrement) ; 6°. de mundo non curare ( laisser aller le monde). Gonihault voûtait apparemment que l' Académie Française adoptât surtout la première de ces maximes : elle se contente d'en observer quelques unes , et ce sont celles qui ont paru les plus convenables à une société littéraire.

• Un des plu* nobles rôles que puissent jouer dans l'Académie les prélat*

ELOGE DE CLEREMBAULT \

Il était fils de Philippe de Clerembaull , maréchal de France , distingué par la gloire qu'il avait acquise à la guerre *.

L'abbé de Clereinbault succéda à notre illustre fabuliste français ; et comme il était contrefait , cette partie du public , qui ne laisse jamais échapper l'occasion d'une plaisanterie bonne ou

qu'elle compte parmi se» membres , c'est de se rendre auprès du monarque les défenseurs des lettres calomniées et persécutées. C'est ce qu'a fait en digne prélat et en digne académicien M. l'archevêque dr Lyon , notre illustre confrère, dans la belle lettre qu'il a écrite au roi sur ce sujet , au commencement de 1776; lettre que sa modestie et des motifs plus respectables encore ne lui permirent pas de rendre publique, mais qui mériterait d'être lue dans le con- •eil de tous les rois.

L'archevêque de Paris, François de Harlai, qu'on acense d'avoir eu des moeurs peu sévères, mais qui avait de l'éloquence, du gont et smtout de l'élévation , se trouvant à la léte de l'Académie dans une députation où la compagnie n'avait pas été reçue comme le prince l'avait ordonné , cul le courage de dire au monarque, que François Irr. , lorsqu'on lui présentait pour ta première fois un homme de lettres, faisait trois pas au~devanl de lui. C'est ce même François I". entre les bius duquel mourut le célèbre artiste Léonard de Vinci, et qui, voyant se* courtisans étonnés des marques d'intérêt qu'il donnait a cet homme de génie , n'héaila point h leur dire : Dieu seul peut faire un homme tel que lui ; les rois peuvent faire de* hommes tels que vow\.

Plus d'un prélat académicien a donné aux lettres et à l'Académie des marques publiques et distinguées de ses senti mens. On peut voir entre autres dans le discours de réception de M. l'archevêque d'Aix, avec quelle dignité et quelle vérité ce prélat relève les avantages des lettres, leur influence sur le bonheur des hommes , sur la perfection de la morale , et sur les pr incîpes d'une sage administration. L'Académie >e fera toujours honneur d'adopter des. évêques qui pensent si dignement de ses travaux, et le public ne s 'étonnera jamais de les voir assis au milieu de nous.

' Jules de Clerembaull, abbé de Saint-Taurin d'Évreux , reçu a la place de Jean de La Fonluiiif, le 3 juin 10954 moi t le 17 août 1714.

* On lit dans le Menagiana que ce maréchal de Clerembaull , pins brave apparemment que religieux , ayant su de son médecin qu'il lui restait trèspen de temps à vivre, envoya chercher un prêtre , et lui dit pour toute confession : Je m" en vais donner tête baissée dans f avenir. A^ ait -il In Je passage où Montaigne parle ainsi de la mort? Je me plonge stupidement , et tète baissée , dans cette profondeur muette qui m'engloutit et m'ét.u/Je en un moment , plein d' insipidité et d indolence. Le curé Rabelais disait en expirant : Je m'en rais chercher un grand peut-être ; expression plu» digne d'un philosophe sceptique, que d'un prêtre et d'un chrétien, et trop semblable au mot d'un épicurien mourant à son valet : Dans quelques minutes, mon ami, j'en saurai beaucoup plus ou beaucoup moins que toi.

Ce même maréchal de Clerembaull s'exprimait, dit-on , arec beaucoup de peine et d'obscurité. 11 se brouilla avec la faïuemc madame Cornnel , célèbre par ses bons mots, et dont il avait été long -temps l'intime ami : Je suis fâchée, disait-elle , de l'avoir perdu , je commençais à l'entendre.

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mauvaise , dit que l'Académie avait choisi Esope pour remplacer La Fontaine. Cet Esope n'était pas indigne d'un pareil honneur , par les talens académiques qu'il réunissait à un degré peu commun , par la vivacité de son esprit, fertile en expressions fortes et singulières, par une mémoire prodigieuse, aussi sûre qu'étendue , et que ceux qui la consultaient ne trouvaient jamais en défaut. // n'était pas , dit l'abbé Massieu , son successeur à l'Académie, du nombre de ces hommes qui s' imaginent qu'un grand nom est un privilège d'ignorance.... Il résolut de porter le savoir aussi loin que ses àieux avaient porté la valeur. . . Philosophe et théologien , il semblait que In nature et la religion ri eussent pour lui rien obscur ni de caché. Profond dans l'histoire , on eut dit quil avait vécu dans tous les siècles , et qu'il avait vu toutes les nations.

L'abbé Massieu ajoute que son prédécesseur était plein d'estime et de zèle pour l'Académie : c'est le sentiment naturel qu'elle doit inspirer à tous ses membres , et qu'elle mérite d'en obtenir. Mais ce sentiment, quoiqu'elle en connaisse le prix, n'eût pas été pour l'abbé de Clerembault un titre suffisant d'adoption, dans le sanctuaire des Muses, s'il n'y avait joint tous ceux dont nous venons de faire honneur à sa mémoire. Distingué , il est vrai , par sa naissance , mais privé de toute autre décoration, il avait besoin , pour justifier le choix de l'Académie, de lui apporter, comme il fit, tout le mérite d'un véritable homme de lettres. En effet, ni la naissance seule, ni même le simple goût des lettres joints à la naissance, ne doivent être des passe-ports suiusans pour ouvrir l'entrée de cette compagnie. Elle doit renfermer, si l'on peut parler de la sorte, trois familles différentes d'académiciens ; la première et la plus importante pour elle , est Celle des écrivains célèbres destinés à soutenir aux yeux de la nation et de l'Europe la gloire de l'Académie Française ; la seconde , moins brillante , mais non moins nécessaire , est celle des gens de lettres instruits , éclairés , laborieux , utiles par leur assiduité et par leurs lumières au travail journalier dont la compagnie s'occupe; la troisième, plus éclatante qu'indispensable, doit être formée d'académiciens respectables par leurs places et leurs dignités, pour faire respecter la compagnie elle-même à celte multitude nombreuse , éblouie et subjuguée par les décorations extérieures , et à qui un cordon en impose plus qu'un bon ouvrage : encore ces décorations , si frappantes pour uu certain public, tenteraient peu l'Académie, si ceux qui en sont revêtus n'y joignaient le droit plus réel que donnent à nos suffrages l'esprit , le goiit et les lumières. Il serait difficile de trouver place parmi nous pour une quatrième famille, pour

DE CLEREMBAULT. 4«* celle de ces faux amphibies qui , ne tenant à la cour que par un fil très-faible , et aux lettres que par un autre fil plus imperceptible encore, voudraient jouir à la fois des avantages du rang et de ceux du mérite, sans avoir ni l'éclat des dignités ni celui des talens ; espèce de contrebande qu'il serait très-dangereux d'admettre parmi nous , par la facilité funeste qu'il y aurait à l'y multiplier. De pareils choix ne pouvant répandre sur l'Acad émie aucune espèce de lustre , racine d'opinion ou de vanité, entraîneraient bientôt sa dégradation, que des circonstances malheureuses amèneront peut-être un jour, mais qu'elle ne doit ni préparer ni accélérer par sa faute.

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