‹ ŒuvresChapitre 41 sur 56 · D'ABEILLE · texte numérisé non relu

D'ABEILLE

gramme ; ils en firent une entre autres ou ils appliquaient sans pitié à tous les ouvrages de l'abbé Abeille, ce vers qui lui avait été si funeste.

Ma foi, s'il m'eu souvient, il ne m'en souvient guère.

Malheureusement pour l'anecdote qui servait de prétexte à ces sarcasmes, plusieurs écrivains exacts et instruits »n ont prouve la fausseté : mais cette fausseté bien reconnue n'empêchera pas que l'anecdote ne soit encore répétée plus d'une fois ; il sulîit pour cela qu'elle soit propre à amuser un moment la malignité publique , qui , toujours pressée de jouir, reçoit avec avidité les alimens qu'on lui offre , de quelque part et sous quelque forme qu'ils lui soient présentés.

Quoique l'abbé Abeille ( pour parler le langage très-usité de son temps, et heureusement beaucoup plus rare du nôtre) pût se flatter d'avoir des protecteurs puissans , il eut toujours la sagesse ou le courage de ne point s'appuyer de leur secours , soit pour faciliter ses succès au théâtre, soit pour y retarder ses chutes. Il refusa constamment de recourir à cette vile ressource, toujours inutile et souvent fatale à ceux qui ont la bassesse et l'ineptie d'en faire usage. Il ne s'exposa point à la même humiliation qu'un poëte son contemporain , dont la pièce fut solennellement sifllée , quoiqu'un ministre, digne Mécène du poêle , eût envoyé un corps de troupes pour tenir en respect les spectateurs , qui ne s'y tinrent pas. Ce même ministre ayant laissé prendre dans le même temps, faute de secours, une ville que les ennemis nous enlevèrent , eut la satisfaction d'entendre dire qu'il aurait été plus heureux, s'il avait seulement envoyé pour défendre cette place , autant de soldats qu'il en avait perdus à soutenir l'ouvrage de son malheureux protégé. L'homme puissant apprit, par cet écueil , ou sou pouvoir vint si maladroitement se briser, ce que l'abbé Abeille savait trop bien pour compromettre de la même manière sespropres Mécènes ; qu'il est desobjets sur lesquels le despotisme veut en vain donner la loi; qu'on éprouve même alors d'autant plus de plaisir à le braver , qu'on se sent d'ailleurs plus chargé de chaînes, et plus maître de les secouer un moment sans crainte et sans péril ; qu'enfin rien n'est plus fâcheux pour l'autorité , que de se rendre ridicule en voulant commander au bon goût. Si les ouvrages dramatiques de l'abbé Abeille ne sont pas d'excellens modèles pour les poêles , sa manière de penser ^ sur la liberté littéraire, et son attention à n'y point porter atteinte , est pour eux d'un grand exemple; et cette leçon de conduite qu'il a donnée à ses confrères , peut lui tenir lieu de quelques bonnes scènes de tragédie.

ÉLOCE

.ia pas au genre tragique ses travaux pour le théâtre; une espèce de farce en un acte, intitulée Cris/un bel ai fut représentée comme ses autres pièces sous le nom nédien , et qui depuis a osé reparaître quelquefois, parce est gaie, semée de traits vifs et plaisans, et que les specs , attendris ou ennuyés par une tragédie , consentent vo- *rs à s'amuser un moment d'une bagatelle sans prétention et saus apprêt , destinée à essuyer leurs larmes ou à dérider leur front.

Notre académicien fit aussi dans le genre lyrique l'essai de ses forces; il fut auteur de quelques opéras qui obtinrent le suffrage des connaisseurs à qui il en lit lecture : cependant, comme il ne croyait pas qu'on pût faire de l'opéra une école de mœurs ainsi que de la comédie, un scrupule austère, si l'on veut, mais toujours louable , le porta à supprimer ces ouvrages.

Enfin il a publié, en différentes occasions, des épttres et des odes, dont quelques unes ont été lues avec succès dans les séances publiques de l'Académie ; il en lut une entre autres sur la ymtience et la constance dans l'adversité , qui fut assez applaudie pour mériter l'honneur d'une épigramme , dont le bon mot n'était pas un grand effort d'esprit ; on opposait la constance de l'académicien à faire de mauvais vers, à la patience que le public avait de les entendre. Le motif qui avait dicté cette épigramme, aurait suffi pour la décrédiler. Elle était de l'abbé de Cliaulieu , qui, mécontent de l'Académie dont il n'avait pu obtenir les suffrages, et mécontent des amis fle l'abbé Abeille qui Ini en avaient fermé l'entrée, cherchait à se venger de ce dégoût, par ces petits moyens, peu digues de ses talens.

Si les poésies de l'abbé Abeille ne sont pas des chefs-d'œuvre de versification, elles respirent du moins partout la vertu et \es mœurs. Les sentimens estimables que l'auteur a exprimés daus ses vers, étaient la peinture de son âme. Bienfaisant et dêsiutéressé , il n'usa jamais de son crédit que pour obliger ceux qui avaient recours à lui; tout ce qui souffrait avait droit sur son cœur ; et quoique sa position lui fournît des occasions fréquentes d'augmenter sa fortune, il jmourut dans cette médiocrité honorable qui donne tant d'éclat à la vertu.

Il recueillit dans une circonstance flatteuse le prix de l'honnêteté de son caractère. LTn poète , qui avait fait contre lui une épigramme injurieuse, se trouva quelque temps après à Rouen, où notre académicien était aussi à la suite du maréchal de Luxembourg, gouverneur de Normandie. L'abbé Abeille , qui n'ignorait ni l'épigramme ni l'auteur, alla chercher le poète . le présenta au inaréchaj de Luxembourg en le comblaut cVe-

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loges , lui procura tous les agremens que les satiriques n'attendent guère de ceux qu'ils ont offensés, enfin témoigna tant d'empressement à le servir , que le poëtc s'écria dans la violence de, ses remords : Ah ! monsieur, quelle vengeance vous exercez contre moi , et quelle leçon vous venez ile me donner ! Aie voilà corrigé pour jamais de la satire. Le faiseur d'épigramine* , qui nous a lui-même appris cette anecdote, ajoutait qu'il l'avait souvent racontée à de jeunes poètes, dans le dessein très-louable de les détourner de ce malheureux genre d'écrire, pour lequel il leur voyait de fâcheuses dispositions. Mais, disait-il en soupirant,/*? suis jusqu'à présent le seul que cette aventure ait rendu meilleur (3).

NOTES

(i) philosophe , un peu amer daus ses qualifications , qui donnait ù tous les grands lcpithètc énergique de loups bergers , aurait été bien injuste s'il n'y avait pas reconnu «les exceptions. Plus même ces exceptions seraient rares , plus ceux qui les méritent sont dignes du respect et de l'attachement des gens de lettres. L'Académie Française se glori6e d'en compter plusieurs parmi ses membres. ( Payez l'article du maréchal d'Estrécs.)

(*>) Les tragédies de l'abbé Abeille étaient données sous le nom du comédien La Thuillcrie. Parmi ces pièces , il y en eut une nommée Hercule , dont le succès fut si marqué, que les comédiens , jaloux , dit-on , de la gloire (peu méritée) de leur camarade , en interrompirent brusquement les représentations au milieu de son cours. On soupçonnait cependant La Thuillcrie de n'en être que le père adoptif ; mais celuici , soit par vanité , soit de concert avec le véritable et secret auteur , s'éleva dans la préface d'Hercule contre ce soupçon injurieux à ses talens et à sa réputation. « Je crois , dit Voltaire , dans une lettre au » comédien La Noue , auteur de la tragédie de Mahomet second, que n vous êtes le premier parmi les modernes qui ayez été à la fois auteur » et acteur tragiques ; car La Thuillerie , qui donna sous son nom les » tragédies de l'abbé Abeille , n'en était point l'auteur ; et d'ailleurs » ces tragédies sont aujourd'hui comme si elles n'avaient point été. » Connaissez-vous l'épitaphc de ce La Thuillcrie ?

« Ci-glt un Gacrc nomme Jean, » Qui croyait avoir (ait Hercule et Soliman. »

Les ennemis de l'abbé Abeille prétendaient que , s'il avait donné ses deruières pièces sous un autre nom que le sien , n'ayant pas eu le même scrupule pour les premières , ce n'était nullement par respect pour su

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