ELOGE DE GASPARD ABEILLE
Etant venu jeune à Paris , il s'y fit connaître de bonne heure avantageusement, et fut introduit auprès du célèbre maréchal de Luxembourg , qui se l'attacha en qualité de secrétaire. Nonseulement i! mérita la confiance et la faveur du maréchal par son attachement et par sa probité , il obtint aussi dans cette place l'estime des personnes les plus distinguées par leur rang , qui , ayant contribué aux victoires de ce grand capitaine et partagé ses lauriers , formaient à la cour sa société intime. L'abbé Abeille, admis dans cette société brillante, se fit goûter par les agrémens de son esprit, pas sa gaieté naturelle, par des plaisanteries auxquelles il savait donner une forme piquante , et cependant assez mesurée pour ne sortir jamais des bornes de la circonspection et de la décence. On ne saurait assez dire au* gens de lettres, quelquefois trop flattés de la redoutable familiarité des grands , « que cette familiarité, s'ils ont Pimprudenc«
' y °ye£ 'c choix des anciens Mercurcs, t. 37, r- '"7-
* Prieur de Notre-Dame de la Mcrcv, ne a Rie* en Provence, en 1G48 ie,-u fi ]r» place d ■• Cliarlei Boikau , le 1 1 août 1704 ; mon le n tuai 171b.
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» de s'y livrer sans réserve, peut devenir un fâcheux écueil pour » eux ; que les démonstrations du respect et de la déférence , » constamment soutenues de leur part , sont pour leur vanité » même un abri bien plus commode, et un garant beaucoup » plus sûr des égards qu'à leur tour ils sont en droit d'exiger ; » qu'en un mot , dans cette position hasardeuse et critique , ils » ne sauraient être trop attentifs à mesurer leurs discours , ni » trop s'observer dans leur liberté même , pour ne pas dégrader » la noble indépendance de leur état, et ne pas l'exposer au » mépris de ceux qui ont tant d'intérêt de l'honorer. » Bien persuadé de ces maximes , l'abbé Abeille y conforma sa conduite. Obligé de vivre avec des hommes fort supérieurs à lui par leur rang , et qu'il sentait apparemment disposés à abuser de cette supériorité, il vit toujours, à travers les caresses qu'il en recevait , les ongles et les dents de ces loups bergers, suivant l'expression d'un philosophe (i). En un mot, il sut avec eux être toujours à sa place, non dans le sens humiliant que l'orgueil de la grandeur attache trop souvent à ce mot, mais dans le sens noble que doivent y attacher les talens , pleins d'une juste confiance sur la considération qui leur est due , et que réclame pour eux le rare avantage d'être à la fois nécessaires et agréables. h J'ai trouvé moyen, disait l'abbé Abeille, par un mélange » heureux de liberté et de prudence , de vivre doucement et » décemment avec les grands, sans avoir jamais à m'eu plaindre ; » et je n'ai point été réduit à m'écrîer comme ce personnage de » Molière , désespéré de s'être allié à ce qu'il appelle la gen- » til homme rie : George Dandin, oii t'es-tu fourré? » Combien d'hommes de lettres ont eu les mêmes regrets que George Dandin, pour n'avoir pas tenu , comme celui dont nous parlons, la sage conduite qui aurait pu les leur épargner !
Quoiqu'engagé dans l'état ecclésiastique, l'abbé Abeille ne crut pas apostasier en travaillant pour le théâtre: il pensait, et avec très-grande raison , que 'la scène péut être une école de vertu , et qu'à ce titre jamais un citoyen honnête ne doit avoir de scrupule d'y consacrer ses talens. Il donna donc un assez grand nombre de tragédies qui, presque toutes, furent accueillies dans leur nouveauté ; mais la sévérité de l'habit qu'il portait, et le contraste de cet habit avec le genre de travail auquel il s'était livré , lui attirèrent les reproches de quelques personnes régulières ou scrupuleuses , qu'il ne voulait pas scandaliser et qu'il avait intérêt de ménager. Il prit donc le parti de ne point faire représenter et iorprirner sous son nom ses derniers ouvrages^). Il n'osa même, par une suite de celte délicatesse, ni faire paraître sur le théâtre, ni mettre au jour quelques autres
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pièce* dramatiques , malgré les applaudissemens qu'elles avaient reçus dans les sociétés les pins choisies et les plus faites pour être difficiles. Nous citerons entre autres Caton d'Utique , dont un grand prince disait que, si cet illustre républicain revenait au monde, il ne serait pas plus Caton que celui de l'abbé Abeille. Il serait à souhaiter néanmoins, pour confirmer une décision si favorable , que cette pièce eût été soumise au j u— getnent du public ; lui seul aurait pu constater irrévocablement , si celui qui a porté ce jugement était aussi grand connaisseur que grand prince : plus d'un exemple pouvait faire craindre que le second juge ne cassât en celte occasion l'arrêt du premier, comme il n'a fait que trop souvent avec une liberté peu respectueuse.
Parmi les tragédies que l'abbé Abeille a fait représenter, nous citerons Coriohm , sujet que tant d'autres auteurs ont depuis traité sans succès ; notre poète fut plus heureux , sa pièce avant eu près de vingt représentations. Cet ouvrage , dit-on , donna aux Corneille et même aux Racine de grandes espérances des talens du jeune écrivain. Si ces deux grands hommes se sont trompés sur son sujet , il faut pardonner an public de s'être trompé un moment comme eux , et peut - être même a l'abbé Abeille de n'avoir pas tenu tout ce qu'ils attendaient de lui. Le jugement des deux maîtres de la scène tragique put lui faire illusion à lui-même , et lui inspirer plus d'ardeur que la nature ne lui avait donné de force. Ces méprises de talent, nous l'avons déjà dit à l'article de Charles Perrault, ne sont que trop communes ; et l'écrivain qui a le malheur d'y tomber, n'en est détrompé , pour l'ordinaire , que par le triste avortement qui le* suit : heureux celui qui reconnaît sa méprise d'asse* bonne heure pour n'en pas être la victime !
Une prétendue anecdote , qui s'est conservée et perpétuée jusqu'à nos jours , a répandu des nuages fâcheux sur la réputation dramatique de l'abbé Abeille. On a dit, et mille brochures ont répété, qu'à la première représentation d'une de ses tragédies , où une princesse disait à une autre :
Vous souvient-il, ma soeur , du feu roi notre p«re? un plaisant du parterre répondit sur-le-champ :
Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en sourient guère.
On ajoute que cette saillie fut saisie avidement par le* spectateurs ( il n'en fallait pas tant pour faire rire des Français), et que la pièce ne put être achevée. Des faiseurs de satires , que ce conte devait bien tenter , se pressèrent de le tourner en cpi-
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