ÉLOGE DE GENEST
Lettre de Vabbé cTOli'vet au président Bouhier.
• Personne, monsieur, n'était plus en état que moi de satisfaire pleinement votre curiosité sur ce qui regarde l'abbé Gènes t. Je l'ai fort connu , et , pendant les trois ou quatre dernières années de sa vie, il ne s'est guère passé de mois que nous ne nous soyons vus à table. Voilà où ses amis le possédaient tout entier. Vous allez donc le voir tel qu'il s'est montré à moi. Homme simple et vrai , dans qui les révolutions d'une vie de quatre-vingts ans , dont il passa la moitié à la cour , n'avaient pas gâté les présens que la nature lui avait faits. Homme sans éducation, sans fortune, sans étude ; mais qui, par son bon sens, par ses talens , par sa bonne conduite , parvint à un rang distingué, et dans les lettres et dans le monde.
»» Je sais de lui-même qu'il était né à Paris , et baptisé dans l'église de Saint-Gervais , le 17 octobre 1639. A l'égard de sa famille, n'en parlons point , si ce n'est pour dire qu'un homme aussi vertueux que l'abbé Genest eut ce trait de ressemblance avec Socrate, d'être né d'une sage-femme. Quand son origine serait moins obscure, vous ne lui en feriez pas un mérite, vous , monsieur, qui mettez votre gloire, non à être sorti d'ancêtres que la Bourgogne respecte , mais à les imiter. Peu de temps après sa naissance , il perdit son père ; et il avait déjà treize à quatorze ans, que sa mère n'avait pas encore songé à lui rien apprendre. Heureusement elle fut appelée pour accoucher la femme d'un commis de Colbert ; et l'accouchée , dans le cours de sa convalescence , lui ayant bien répété que , pour faire fortune au prè* du ministre, il ne fallait qu'avoir une belle main, le jeune homme fut envoyé chez le plus fameux maître à écrire , où durant trois ou quatre ans il travailla sans relâche ; mais son projet de chercher place dans un bureau fut dérangé par l'espérance qu'on lui donna de gagner des millions en peu de temps. Uu de ses camarades , héritier d'un petit fonds de boutique, se irait en tête d'aller le négocier aux Indes, et s'obligea d'en partager le produit avec Genest , qui n'eut à mettre dans la société que sa bonne humeur et la disposition qu'il avait pour bien tenir un registre. Jeunesse ne doute de rien : ils vont à la Rochelle, et s'embarquent. A peine furent-ils en haute mer, qu'un vaisseau anglais qui retournait chez lui les attaqua , et , les ayant débarrassés de leur pacotille , prit soin de les transporter à Londres , où ils furent jetés sur le pavé , sans argent et sans ressource.
m Vous voilà bien en peine , monsieur , pour notre aventurier. Il s'en tira par le moyen d'un seigneur anglais , qui l'envoya.
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clans sa campagne à quatre journées de Loudres , pour enseigner le français à ses enfans, sortis depuis peu du collège, et dont la plus forte passion était de monter à cheval : passion qui bientôt devint aussi vive dans le précepteur que dans les élèves ; mais avec cette différence, que ce qui n'était qu'un amusement pour eux , fut pour lui une étude. Il acquit une grande connaissance des chevaux ; et ce fut là, par un coup de hasard , ce qui lui servit d'échelon pour monter où il arriva depuis : car le duc de Nevers ayant envoyé acheter des chevaux en Angleterre, son écuyer tomba dans la maison ou était Genest, profita de ses conseils pour l'empiète qu'il était chargé de faire , lui persuada de s'en revenir en France par la même occasion, et au retour le présenta à son maître, comme un homme qui pouvait être bon à tout.
m Vous savez que le duc de Nevers se piquait d'être poëte. Mais je ne vous ai pas encore dit que l'abbé Genest, avant même que de savoir écrire, savait déjà ce que c'était que vers. Une fille de mérite, et dont les nouveaux Moréri ont immortalisé le nom , Louise- Anastasie Serment , logeait sur le même pallier que Genest , qui voyant arriver chez elle quantité de personnes distinguées par la naissance, car c'était encore le temps ou la qualité de bel esprit donnait du relief, conçut pour celte vertueuse fille une sorte de vénération , et obtint , par son empressement à lui rendre de petits services, qu'elle daignât employer quelques momens à l'instruire. Il savait lire alors , mais rien de plus. Elle lui fit apprendre le Cid par cœur, et ne fut pas long-temps à s'apercevoir que le feu qui fait les poètes, commençait à étinceler déjà dans son esprit. Il recevait de son oreille les premières et les plus importantes leçons; en sorte que sa voisine lui ayant expliqué la mécanique du vers , il ne tarda pas à faire voir de quel côté son génie devait se tourner. Quand sa main se fut un peu fortifiée chez son maître â écrire , si l'occasion se présentait de faire des copies , dont il espérât d'être payé , il y passait les nuits pour avoir de quoi aller à la comédie. En un mot, à travers les ténèbres même d'une éducation si négligée, ses dispositions pour la poésie se firent jour, quoiqu'il n'ait proprement commencé à les cultiver que lorsqu'il fut attaché au duc de Nevers. On distribua les premiers prix de l'Académie en 167 1. Tout ce que la France avait de poètes et de versificateurs , se mirent sur les raugs. Ils étaient soixante et seize , dont le victorieux fut M. do La Monnaie , votre ami particulier , et l'un de mes premiers maîtres. Parmi tant de concurrens , si Genest n'atteignit pas à la couronne , du moins il en approcha de fort près ; et sa pièce lui mérita des louanges, à la faveur desquelles il sentit croître
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•on ulent ; il produisit coup sur coup diverses autres poésies , qui affermirent les fondemens de sa réputation , non-seulement par leur propre valeur , mais encore par les circonstances ob elles parurent. Il fit, à la suite du duc de Nevers, la campagne de 1673 et celle de 1673. Dans la première , il eut l'honneur de présenter au roi une ode sur la conquête de la Hollande 1 , et dans la seconde, une ode sur la prise de Mastricht. Outre que ses vers étaient vraiment beaux, ils avaient d'ailleurs l'avantage d'être chantés , pour ainsi dire, sur le champ de bataille, et mêlés avec les acclamations d'une armée triomphante. Pélisson , cet homme illustre , dont le cœur méritait encore plus de louanges que l'esprit , et qui jamais ne perdit une occasion d'être utile aux gens de lettres, se joignit au duc de Nevers, pour faire valoir auprès du roi les poésies de Genest. Aussi furentelles honorées des regards de sa majesté , et récompensées de ses bienfaits , comme l'auteur nous l'apprend dans une épttre dédicatoire , où il témoigne son étonnement d'avoir pu , sans art , sans étude , sans éducation , parvenir à faire ces poésies, et, si Von ne m* a point trompé, ajoute-t-il , rencontrer quel' que/bis les pensées de ces anciens, que je n'ai jamais lus. Voila , dans un aveu si humble , la confirmation de ce que je vous ai dit.
» A la fin de la campagne de 1673, sa muse reçut de nonveaux honneurs ; il remporta le prix de l'Académie. Une victoire de cette espèce , annoncée par les gazettes , retentit dans tout le camp ; et chacun prit part à sa joie. Toutes les tables de l'armée se le disputaient matin et soir. Je crois, monsieur, vous avoir déjà fait entendre qu'il aimait les plaisirs de la table , et qu'il s'y livrait de bonne grâce. Un jour entre autres, pendant qu'il buvait et qu'il folâtrait avec une troupe de jeunes officiers, le P. Ferrier, confesseur du roi , vint a passer devant leur tente; et lui ayant fait signe d'approcher : Je voudrais bien , lui dit-il a l'oreille, vous voir plus de sageste , et un autre habit ; paroles énergiques qui trouvèrent un auditeur docile , en sorte qu'il n'eut pas plus tôt regagné Paris , qu'il accourcit sa perruque et troqua son épée contre un petit manteau noir. Pour peu que le
' On cite avec éloge dans le Ménagiana quelques vers de cette ode , ou l'auteur dit que Louis-Ie-Grand , plus terrible que te monarque des cieux , qui ne lance sa fondre que durant l'été, a fait gronder la sienne au plu* fort des hivers ; parce qu'en effet la Hollande fui conquise presque toute entière dans cette saison. Celte flatterie , un peu grossière , n'était pas nouvelle \ plusieurs poètes l'avaient déjà mise en oeuvre quelques années auparavant pour la conquête de la Franche-Comté par le même prince. L'abbé Genest n'eut auprès du roi que le triste mérite de la répéter.
P. Ferrier eût vécu , ses bonnes intentions ne seraient pas demeurées sans effet. Il faisait cas des gens d'esprit , étant luimême très-savant , et auteur d'un excellent traité de Deo ; je parle ainsi de ce livre pour l'avoir lu. Mais une mort prématurée enleva le P. Ferrier , et trompa les espérances de l'abbé Genest , qui , ne pouvant plus , par respect pour sa soutanelle, donner des ordres dans l'écurie du duc de Nevers , prit le parti d'aller à Rome, où ce seigneur avait de grands biens. Il y passa deux ou trois ans , au bout desquels il fut rappelé par Pélisson , qui le prit chez lui à Versailles , où il se trouvait en même temps à couvert des besoins et à portée des grâces. Mais ce qui me paraît plus heureux encore , il y eut toute facilité de se faufiler avec les hommes choisis , qui furent successivement préposés à l'éducation de M. le dauphin , de M. le duc du Maine, et de M. le duc de Bourgogne. Quels hommes c'étaient ! Vous les connaissez, monsieur , et je me borne ici à vous dire, qu'ils furent tous les amis et les protecteurs de l'abbé Genest ; et qu'après l'avoir bien connu , ils conspirèrent tous ensemble , pour le placer, en qualité de précepteur, auprès de mademoiselle de Blois, aujourd'hui son altesse royale madame la duchesse d'Orléans.
» Juge* combien ses mœurs devaient être aimables , puisqu'un Bossuet , un Decourt , un Malezieu , charmés de voir jusqu'à quel point la nature avait été libérale pour lui , entreprirent à frais communs de suppléer à ce que l'éducation ne lui avait pas donné. Pendant qu'il était chez le duc de Nevers, une prodigieuse envie d'apprendre , mais jointe à l'impossibilité de puiser dans les sources, le rendait assidu aux conférences du célèbre Rohaut, qui enseignait la philosophie de Descartes. Il n'en avait pu prendre, dans les entretiens publics , qu'une teinture superficielle , jnais suffisante néanmoins pour entrer làdessus en matière avec Bossuet, qui, comme nous le savons d'ailleurs , était grand cartésien. D'abord ce savant maître s'aperçut que les fonderaens nécessaires pour bâtir solidement , n'étaient pas jetés dans l'esprit de son disciple ; je veux dire , que les règles de la dialectique lui étaient inconnues. Ainsi , les leçons qu'il lui donna commencèrent par cette science , qui est la clef du raisonnement. Tous les mardis , l'abbé Genest se trouvait au lever du prélat , et jouissait de son entretien jusqu'à rheure où M. le dauphin entrait à l'élude. Peu à peu ils attaquèrent toutes les parties de la philosophie , et ce fut là ce qui donna naissance à cette espèce de poème qu'il ne publia que sur la fin de ses jours , mais dont il s'était occupé plus de trente