‹ ŒuvresChapitre 47 sur 56 · DE GENEST · texte numérisé non relu

DE GENEST

ans : ouvrage auquel le public n'a fait qu'un froid accueil , parce qu'il est venu dans un temps où la faveur du cartésianisme était déjà bien diminuée (i).

» Je n'ai pu voir le fameux Caton Decourt, mort en 1694 ; mais généralement tous ceux qui l'ont vu , disent que c'était un homme qu'on aurait mis au-dessus de tous ses contemporains , s'il n'avait apporté autant de soin à cacher son mérite , que ceux au contraire qui en ont peu étudient les moyens de briller. Il conçut pour l'abbé Genest une amitié sans égale. Quand il avait un moment à prendre l'air, il s'enfonçait avec lui dans un bosquet de Versailles , et, le livre à la main , lui expliquait quelque bel endroit des poètes ou des philosophes anciens. Vous ne croirez pas tout-à-fait que cela seul ait pu lui tenir lieu de bonnes études , ébauchées dès l'enfance, et reprises dans l'âge mûr. Mais du moins il n'en fallait guère davantage pour lui former le goût; et ceux de nos confrères qui ont été de son temps à l'Académie, m'ont dit qu'en effet il opinait toujours avec un grand sens , et que , si l'on s'apercevait quelquefois de son peu d'étude , ce n était que par un' silence également sage et modeste.

» Venons à son troisième maître , M. de Malezieu , dont les mânes , si vous me permettez de parler poétiquement , doivent être bien glorieux de voir que la place qu'il occupait parmi les quarante a été si dignement remplie On lui est redevable de tout ce que l'abbé Genest a fait pour le théâtre : car, non-seulement il le forçait à travailler en ce genre , mais il Péclairait , il le guidait. Vous connaissez Zéionide, Pénélope et Joseph, tragédies imprimées qui ont été jouées (2) avec un grand succès. Une autre de ses tragédies, Pofymnestor , était de pure invention , et sur un plan romanesque tracé par M. de Malezieu , qui prétendait que la nouveauté toucherait les spectateurs, et que les sujets tirés de la fable ou de l'histoire étaient si usés , qu'on ne s'y intéressait plus. Au contraire, M. Decourt soutenait que, pour nous toucher, il faut des objets réels et connus jusqu'à un certain point ; qu'ayant , pour ainsi dire , passé notre enfance avec les héros de la Grèce et de Rome , c'est là ce qui nous fait prendre un intérêt à ce qui leur arrive sur le théâtre , et qu'en conséquence de ces principes , Pofymnestor échouerait , quoique d'ailleurs la pièce fût bien versifiée , bien conduite , pleine de sentimens et d'heureuses situations : l'événement justifia M. Decourt.

» Un homme de lettres ne trouve pas moins à profiter avec les femmes d'une grande condition , lorsqu'elles ont eu une éducation proportionnée à leur rang, et, de ce côté-là , votre con-

• Elle le fui par le président Bouhier , à qui cette letlre e*l écrite.

frère fut aussi heureux qu'en hommes; car madame de Thiange* à qui le duc de Nevers , son gendre , le présenta , ne put lui refuser son amitié , et bientôt le mit en liaison avec ses deux sœurs , madame de Monlespan , et l'abbesse de Fontevrault. Celle-ci joignait , aux solide* vertus de son état , un rare génie , et un savoir encore moins commun. Homère et Platon lui étaient aussi familiers qu'à vous. Elle goûta fort l'abbé Genest : il alla passer plusieurs étés à Fontevrault ; et l'envie de lui plaire l'engagea , quoique âgé de quarante ans, à vouloir apprendre le latin. Il est vrai que notre ami, M. de La Monnaie, n'était guère moins âgé lorsqu'il se mit au grec , où cependant il fit d'étonnans progrès. Mais l'abbé Genest , avec des efforts incroyables , ne parvint qu'à une médiocrité qui est inutile.

m Puisque je vous fais ici la liste des personnes illustres dont le commerce a le plus contribué à lui orner l'esprit, comment oublierais-je madame la duchesse du Maine, qui, pour l'avoir plus souvent auprès d'elle , lorsque ses fonctions de précepteur furent finies auprès de madame la duchesse d'Orléans, lui donna un appartement à Sceaux , où depuis il a toujours passé une partie de l'année , et même son dernier été , les plaisirs ordinaires de cette cour étant de tout âge?

»» Vous souvenez-vous, monsieur, d'avoir lu dans les Divertissemens de Sceaux, que M. le duc et madame la duchesse du Maine , faisant l'honneur à notre confrère de plaisanter avec lui, et cherchant l'anagramme de son nom , Charles Genest , trouvèrent ces mots : Eh , c'est large nés. II avait effectivement un nés qui s'attirait de l'attention , et qui surtout avait extrêmement frappé M. le duc de Bourgogne. Quand ce prince apprenait à dessiner , il tournait tous ses dessins à faire le nez de l'abbé Genest; qu'il fût en carrosse, et que la glace vint à se ternir , aussitôt il traçait avec son doigt ce maître nez. Un jour le comte de Matignon , celui-là même chez qui vous savez que je passe souvent la belle saison , ayant paru au lever de M. le duc de Bourgogne , avec un justaucorps tout blanc de poudre, aussitôt l'aimable prince^, avec la dent d'un peigne , représenta si parfaitement ce fameux nez , qu'il y avait de quoi rire en même temps et de quoi admirer, en comparant la copie avec l'original, qui était présent. J'ai vu entre les mains de l'abbé Genest une grande médaille de carton , ou ce prince l'avait crayonné divinement bien. Autour de la médaille, il y avait mis de sa propre main, Carolus Genestus Naso. A l'égard du revers, je vous dirai tout à l'heure ce que c'était ; mais auparavant il faut que je vous fasse un conte sur ce nez si merveilleux.

" Pendant que l'abbé Genest était à Rome , il allait souvent

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