‹ ŒuvresChapitre 9 sur 56 · DU PRÉSIDENT ROSE · texte numérisé non relu

DU PRÉSIDENT ROSE

Quoique le président Rose ne soit pas au nombre des acadé-

ns qui ont illustré la compagnie par leurs ouvrages ou

micie

par leur rang , c'est néanmoins un de ceux qui ont le plus de droit à son souvenir. Avant même que d'être reçu dans l'Académie, il lui avait déjà rendu un service signalé. Voici le fait, tel qu'il est racouté dans les mémoires de Charles Perrault. Nous ne changeons rien à ce récit , dont nous croyons que la simplicité naïve ne déplaira pas à nos lecteurs. Le roi jouait à la paume à V ersailles, et après avoir fini sa partie se faisait frotter au milieu de ses officiers et de ses courtisans , lorsque M. Rose, secrétaire du cabinet, qui le vit en bonne humeur , et disposé à entendre raillerie , lui dit ces paroles : Sire , on ne peut pas disconvenir que votre majesté ne soit un très-grand prince, trèsbon , très-puissant et très-sage , et que toutes choses ne soient très-bien réglées dans son royaume. Cependant j'y vois régner

1 Les doges de» membres de l'Académie Française furent publiés en six volumes in-ia. Le premier a clé imprimé sous les yeux de l'auteur, comme pour pressentir le goût du public; les autres volume* furent donnes après sa mort , par les soins de Condorcct. Le premier volume étant an choix des éloges composés par d'Alembert, Condorcet ne put suivre, dans l'impression des cinq volumes qu'il donna, l'ordre chronologique que nous adoptons, comme le plus naturel.

1 Toussaint Rose , secrétaire du cabinet du roi et président a la chambre des comptes de Paris , né en 161 1 ; reçu a la place de Valentin Conrart , le la décembre 1675; mort le 6 janvier 1 7«i .

L'éloge du président Kosc, qui se trouve ici le premier a cause de l'ordre que nous avons adopté, ne fut lu qu'après beaucoup d'autres.

Comme cet académicien e'toil peu connu d'une partie de l'assemblée l'auteur fil précéder son cloge par le discours qu'on va lire.

•< Jusqu'ici, messieurs, votre indulgence m'a soutenu, et vos lamières » m'ont éclairé dans la composition des clones que j'ai soumis a votre censure. » Tous ces éloges ont eu pour objet des hommes très-connus dans les lettres • »> permettez-moi de meitrc un moment sous vos yeux celui d'un académicien i> dont il reste à la vérité peu de souvenir , mais dont la vie renferme qucl- » ques anecdotes qui pourront vous intéresser. Le ton que j'ai cru devoir » prendre dans les éloges précédent , et que vous avez pai u ne pas désap- » prouver, ne doit pas être le même, si je ne me trompe, dans le morceau u que vous allez entendte. Mais puis-je me flatter d avoir saisi la vraie manière i. propre a mon sujet ? C'est , messieurs , sur quoi vous allez prononcer. i> Comme cette lecture sera courte, elle aura pour moi le double avantage, et > de m'obtcnn: vos conseils, et de ne pas vous ennuyer long-temps. » 2. II

un désord re horrible dont je ne puis m'empêcher d'avertir votre majesté Quel est donc, Rose, dit le roi , cet horrible désordre? C'est , Sire, reprit M. Rose, que je vois des conseillers, des présidens , et autres gens de longue robe , dont la véritable profession n'est pas de haranguer, mais bien de rendre justice au tiers et au quart, venir vous faire des harangues sur vos conquêtes, tandis qu'on laisse muets, en si beau sujet déparier, ceux qui font une profession particulière de l'éloquence. Le bon ordre ne voudrait-il pas que chacun fit son métier , et que MM. de l'Académie Française , chargés par leur institution de cultiver le précieux don de la parole, vinssent vous rendre leurs devoirs en ces jours de cérémonie , oii votre majesté veut bien écouter les applaudissement et les cantiques de joie de ses peuples ?.... Je trouve , Rose, dit le roi, que vous avez raison ; il faut faire cesser un si grand scandale , et qu'à l'avenir l'Académie Française vienne me haranguer comme le parlement et les autres compagnies supérieures. Avertissez-en l'Académie, et je donnerai ordre qu'elle soit reçue comme elle le mérite. L'acadcmicien qui était alors directeur, continue Charles Perrault, alla, suivi de toute la compagnie en corps , haranguer le roi à Saint- Germain t à la suite du parlement , de la chambre des comptes et de la cour des aides. Elle fut reçue comme ces compagnies. Le grand-mattre des cérémonies alla la prendre dans la salle des ambassadeurs , où elle s'était assemblée , et la mena jusqu'à la chambre du roi, où le secrétaire <f État de la maison du roi la trouva , et la présenta à sa majesté qui l'attendait. La harangue plut extrêmement , et le roi témoigna de la joie d'avoir appelé V Académie à cette cérémonie. Elle a continué depuis à s'acquitter de ce devoir dans toutes les occasions qui se sont présentées.

Cet honneur de haranguer le roi comme les cours souveraines, est d'autant plus précieux à la compagnie , qu'elle est la seule Académie qui en jouisse. Aussi Ta-t-elle préféré à toutes les grâces que les autres corps littéraires ont acceptées. Elle s'est contentée d'un simple droit de présence très-modique , et n'est jamais plus satisfaite que lorsqu'un grand nombre d'académiciens vient le partager T. Colbert, qui a institué ce droit, voulait le rendre beaucoup plus considérable; le président Rose, n'étant pas encore membre de la compagnie, et par conséquent trèsexcusable d'ignorer l'esprit dont elle était animée, appuyait au-

» CV*t par ci? motif que l'Académie a demande, il y a quelque* année», des vacance* qu'elle n'avait pas auparavant, et qu'elle a obtenue». L'absence d'un grand nombre d'académicien* pendant les mois de septembre et d'ualobre rendait le* astcroblcet trop peu nombreuse*.

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près du roi, par un mouvement de zèle, les vues libérales du ministre. L'Académie s'y opposa ; elle pensa , dit encore Charles Perrault , que cette rétribution, devenue plus forte, pourrait être regardée comme une espèce de bénéfice , que les grands de la cour feraient avoir à leurs aumôniers , aux précepteurs de leurs enfans, et même à leurs valets-de-chambre ; et l'Académie, comme bien d'autres républiques plus considérables , se serait perdue par les richesses. Égalité, désintéressement , liberté, ces trois mots sont écrits dans le cœur de tous les gens de lettres qui la composent , et de tous ceux qui sont dignes d'y aspirer. Ce sont ces sentiraens si nobles que Fontenelle exprimait dans une harangue qu'il fit à un ministre des finances , à la tête de la compagnie : Vous ne recevrez point , lui dit-il, de complimens plus désintéressés que celui de V Académie Française ; s'il nous arrive de demander des grâces , nous n'en demandons que de si légères et de si anciennes , que nous ne courons presque pas le risque d'un refus. Utile avertissement pour nous de n'en jamais désirer dé plus grandes.

Le président Rose , qui avait rendu à l'Académie le service important dont nous avons parlé , en reçut de la compagnie même la récompense la plus flatteuse. Elle le nomma le 12 décembre 1675 à la place de Conrart, qui en était, comme lui, un des bienfaiteurs , puisque sa maison en avait été le berceau. Cependant l'Académie, en adoptant le président Rose,. ne fit pas seulement un acte de reconnaissance : elle fit encore un bon choix , et notre académicien le prouva par l'éloquence et la dignité avec laquelle il harangua plusieurs fois le roi à la tête de la compagnie. Il était bien juste qu'elle eut souvent la satisfaction de voir cet honneur déféré par le sort à celui qui l'avait obtenu pour elle.

Habitant de la cour , le président Rose devait en connaître l'esprit et le style. On l'a pourtant accusé , à la vérité sans aucune preuve , d'avoir écrit au nom du roi , comme secrétaire du cabinet , une lettre peu convenable. Elle était adressée au duc de La Rochefoucauld , que le roi avait fait grand-maître de sa garde-robe. Je me réjouis comme votre ami , lui disait le roi , du présent que je vous ai fait comme votre maître. Des personnes qui avaient approché Louis XIV , et que nous avons connues , nous ont paru persuadées qu'il avait lui-même dicté cette lettre. Il croyait saus doute compenser avec usure par la qualité d'am/, qu'il voulait bien prendre avec un sujet grand seigneur, celle de maître, dont il le faisait souvenir; et le$ courtisans de ce prince étaient d'ailleurs pénétrés pour lui d'uu sentiment de vénération si profonde , que de pareilles expres-

sions ne pouvaient les offenser de sa pari ; ils devaient être bien plus flattés de se croire les amis de leur souverain , qu'humiliés de s'entendre rappeler une dépendance dont ils se trouvaient honorés ; et la vanité était en eux plus chatouilleuse que l'orgueil. Loin que le président Rose mérite le reproche d'avoir composé cette lettre , on assure qu'il persuada au roi de ne la pas envoyer ; mais il s'y prit , dit-on , avec la plus heureuse adresse. Il n'eut garde de faire sentir au maître que son amitié n'avait pas eu le tact assez délicat , ni la main assez légère ; il sut. au contraire le flatter habilement et saus affectation , en lui demandant par forme de doute , si dans ce compliment , d'ailleurs plein de bonté , il n'y avait pas trop d'esprit et de finesse, et si la majesté du trône n'exigeait pas un tour plus grave et plus simple. Le roi approuva cet avis , et supprima par un principe de bon goût , la lettre que peut-être il aurait dû supprimer par un autre motif (i).

Ce courtisan fin et délié , qui par son caractère souple et son esprit aimable, plaisait beaucoup à Louis XIV, n'usa jamais de sa faveur que pour obliger tous ceux qui en avaient besoin. Il savait surtout , ce qu'on ne sait guère à la cour , défendre ses atnis accusés et absens ; mais il joignait au courage de les défendre , l'art nécessaire pour ne se point compromettre , et il en donna la preuve dans une occasion délicate. Voici de quelle manière l'abbé d'Olivet , dans une lettre à M. le président Bouhier , raconte cette anecdote curieuse.

Vittorio Siri (2) , que vous connaissez par son Mercurio et par ses Memorie recondite , demeurait , sur la fin de ses jours , à Chaillot , oit il vivait d'une pension considérable que le cardinal Mazarin lui avait fait donner. Sa maison était le rendez-vous des politiques , et surtout de ministres étrangers , qui ne manquaient guère de s'arrêter chez lui au retour de Versailles , les jours qu'ils j- allaient pour leur audience. Un jour , plusieurs de ces ministres , s'j trouvant rassemblés , Vun d'eux mit la conversation sur la campagne de Flandre , dont il paraissait renvoyer toute la gloire à M. de Louvois. Vittorio, qui baissait ce ministre, interrompit l'éloge; et avec son jargon, qui n'était ni italien , ni français , monsu, lui dit-il y vous nous faites ici de votre monsu Louvet , il piu grand homme qui soit dans l'Europe ; contentez-vous de nous le donner per il piu grand commis., et si vous y ajoutez quelque chose, per il piu grand brutal. V ous jugez bien , monsieur, que di s le lendemain M. de Louvois fut instruit , et ne manqua pas de se plaindre au roi. Ce grand prince , qui eut toujours pour maxime , que s'attaquer à ceux qu'il honorait de sa confiance, c'était lui man-

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ijucr de respect à lui-même , répondit qu'il châtierait l'insolence de Vabbé Siri. Rose , dont le roi se servait pour écrire ses lettres particulières * était en ce moment dans le cabinet de sa majesté; il entendit ce qui se disait. ()uand le ministre se fut retiré, ilsuj)plia le roi de vouloir bien suspendre sa juste colère jusqu'au soir : il va promptement à Chai Ilot ; il se met au fait ; il revient au coucher du roi , et lui ayant demandé un moment d'audience , Sire, lui dit-il , le fait est à peu près tel qu'on l'a rendu à votre majesté. Vous savez que mon ami Siri a une méchante langue , et se met en colère aisément ; mais il devient fou et furieux lorsqu'il croit qu'on blesse la gloire de votre majesté. On s'est avisé, en présence de tous les étrangers qui étaient chez lui , de louer M. de Louvois, comme si la campagne n'avait roulé que sur ce ministre. On l'a voulu faire admirer à tous ces étrangers , comme le plus grand homme de l'Europe. Alors la tête a tourné à mon pauvre ami , il a dit que M. de Louvois pouvait être un grand commis , et rien autre chose ; qu'il était aisé de réussir dans son métier, lorsqu'avec tout l'argent du royaume, on n'avait qu'à exécuter des projets aussi sagement formée , et des

ordres aussi prudemment donnés que ceux de votre majesté

Ah! il est si âgé , dit le roi , qu'il ne faut pas lui faire de la

peine. Notre courtisan philosophe (si ces deux mots peuvent

aller ensemble ) aimait à raconter cette histoire , que l'abbé *

d'Olivet termine en y appliquant l'exclamation de Perrin Dandin

dans les Plaideurs :

Ce que c'est qu'à propos toucher la passion !

Nous dirons avec plus de gravité, et surtout de justice, qu'on doit pardonner ces petites faiblesses de l'amour-propre à un prince que la flatterie attaquait , pour ainsi dire , de toutes parts, et qui est bien excusable de n'avoir pu s'en défendre. Que ceux qui voudraient le juger là-dessus, avec rigueur, se mettent un moment à sa place , et conviennent de bonne foi qu'ils n'auraient pas été moins faibles que lui. Bien convaincus de l'indulgence qu'il mérite sur ce sujet , nous nous permettons d'ajouter à l'anecdote précédente , ce que le président Rose y ajoutait en la racontant ; que de tous Jes éloges qui ne cessèrent pendant cinquante années de pleuvoir sur Louis XIV, aucun ne l'avait flatté davantage que celui qu'il reçut de madame Deshoulières , dans une ode sur la prise de Mous , ou célébrant cette conquête et M. de Louvois , elle disait en assez mauvais vers :

Utile et glorieux otivrage De ce ministre actif, infatigable, sage,

Que le plas grand des rois de sa main a forme , Que ni difficulté ni ]u:ril ne rebute, El qui, soit qu'il conseille , ou bien qu'il exécute , De l'esprit de Louis est toujours anime.

C'était en effet , comme Ton sait, la prétention du monarque, que d'avoir formé Louvois ; et le président Rose , qui avait vu de près Louis XIV , dans tous Jes sens possibles de ce mot , avouait , à l'oreille de ses amis , que le roi lui avait toujours paru persuadé des obligations qu'un si célèbre disciple avait à ses lumières. 11 est vrai que ce maître , si utile à Louvois , ne fut pas aussi heureux à former Chamillard : mais ce qui peut en quelque sorte excuser le prince > c'est qu'il s'était donné, par ses propres lumières, le ministre habile , et qu'il se laissa donner par d'autres le ministre incapable; il avait choisi Louvois, et ne fit que nommer Chamillard. Encore une fois , pardonnons à un monarque si long-temps heureux , d'avoir eu quelque prévention en sa faveur. Souvenons-nous que les souverains sont hommes , et qu'un souverain puissant , long-temps accablé d'éloges , doit être plus homme qu'un autre.

Aimé du roi , considéré à la cour et plein d'amour pour les lettres , on ne sera point étonné que le président Rose ait été en liaison intime avec les plus célèbres écrivains de son temps. Il était surtout fort ami de Molière, avec lequel il eut pourtant une querelle asser plaisante. Dans le Médecin malgré lui, Sganarelle , comme tout le monde sait , chante un couplet à sa bouteille ; le président Rose se trouvant avec Molière dans une compagnie nombreuse, l'accusa , d'un air fort sérieux , d'avoir été plagiaire en s'appropriant cette chanson , et de n'en avoir pas fait honneur à qui elle appartenait. Molière soutint qu'elle était de lui ; Rose répliqua qu'elle était traduite d'une épigramme latine , imitée même de l'Anthologie grecque ; Molière le défia de produire cette épigramme ; Rose la lui dit sur-lechamp , telle qu'il l'avait faite '. La latinité avait assez le goût antique pour en imposer aux plus fins connaisseurs en ce genre ; Ménage et La Monnaie y eussent été trompés ; aussi Molière

* Voici le caoplct ei la traduction :

Qu'il* sont doux , Bouteille jolie ,

Qu'ils sont doux.

Vos petits glouglonx!

Mais mon sort ferait bien des jaloux , Si vous e'tici toujours remplie \ Ah! bouteille, ma mie, Pourquoi vous vide*- vous?

Quant du/ces , si m pU or a amans ,

Quant dulecs , Sunt tua- voces !

Dum fondis merum in calices , Utittam semper esses plena !

A.H ! car a mia lagena, tracua eut jaces?

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