‹ ŒuvresChapitre 8 sur 56 · SUR LES ÉLOGES ACADÉMIQUES · texte numérisé non relu

SUR LES ÉLOGES ACADÉMIQUES

Lfs princes sont, pour l'ordinaire, beaucoup plus loués durant leur vie qu'après leur mort ; la plupart des gens de lettres ont un sort contraire : tant qu'ils respirent , on les critique ou on les oublie, selon qu'ils se distinguent ou qu'ils demeurent confondus dans la foule, mais on les célèbre presque tous dès qu'ils ne sont plus : il n'est pas même rare de voir les mânes d'un écrivain illustre encensés parles mêmes plumes qui l'avaient déchiré de sou vivant , et qui semblent destinées à se déshonorer également par leurs satires et par leurs éloges.

Tant d'académies dont les provinces sont inondées , et qui font perdre des hommes à l'Etat sans en faire acquérir aux lettres , ont rendu communs ces panégyriques funèbres. Les plus minces littérateurs ayant souvent l'avantage ou le ridicule d'appartenir à quelqu'une de ces sociétés, ce titre assure à leur mémoire une petite apothéose , à la vérité aussi obscure que leur vie.

Quelques censeurs se sont élevés contre cette multiplicité fastidieuse d'éloges. Si on les en croit , ceux qui par leurs lumières et leurs talens ont éclairé leurs contemporains , et honoré leur patrie , sont les seuls digues de nos hommages ; mais à quoi bon , disent-ils, transmettre à la postérité des noms inconnus à leur propre siècle, et leur accorder solennellement une place dans les fastes littéraires , ou l'on ne pensera jamais à les chercher ? Nous avouerons sans peine que l'usage dont on se plaint a ses abus; et quel usage n'a pas les siens? mais les abus nous paraissent si légers en comparaison des avantages ! Si les anciens qui élevaient des statues aux grands hommes , avaient eu le même soin que nous d'écrire la vie des gens de lettres , nous aurions , il est vrai , quelques mémoires inutiles , mais nous serions plus instruits sur les progrès des sciences et des arts, et sur les découvertes de tous les âges, histoire plus intéressante pour nous que celle d'une foule de souv erains qui n'ont fait que du mal aux hommes. D'ailleurs ne craignons point que la postérité confonde les rangs; en faisant le panégyrique d'un homme de lettres, nous lui assignons à peu près, même sans le vouloir, la place qu'il doit occuper. Quiconque aura lu les éloges de l'Académie des sciences , ne sera pas plus tente de mettre Parent à côté de

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Newton , que Tallard à côté de Yauban. Les hommes médiocres peuvent être élevés par l'orateur un peu au-dessus de leur place, mais le* grands hommes gardent toujours la leur.

Quoi qu'il en soit, nous espérons que les gens de lellres qui sont l'objet des éloges suivans ne paraîtront pas indignes de l'hommage que nous leur rendons. On verra un des pins grands mathématiciens de son siècle, un philosophe pratique du premier ordre , un sage législateur du genre humain , un grammairien de génie ; enfin , ce qui est presque aussi rare, et peut-être plus estimable, un théologien tolérant et modéré, etc. , etc.

C'est par les actions qu'il faut louer ceux qui le méritent ; l'éloge d'un homme de lettres doit donc être le récit de ses travaux. Mais il est peut-être aussi utile de faire connaître ce qu'il a été, et de peindre l'homme en même temps que l'écrivain , au risque de changer quelquefois le panégyrique en histoire. En montrant d'un côté aux lecteurs instruits ce que les sciences ou les lettres doivent à celui qu'on loue , le point oii il les a trouvées, et celui oh il les a laissées par ses veilles, on intéressera de l'autre le* lecteurs philosophes par le contraste ou par l'accord de ses écrits et de ses mœurs. L* caractère des hommes célèbres n'est pas moins digne de fixer nos regards que leurs talens; cette règle a cependant quelques restrictions. L'analyse des écrits est indispensable dans l'éloge historique d'un homme de lettres ; à l'égard du caractère et des mœurs, s'il est du devoir de l'historien de ne pas cacher les défauts qui font rentrer les gens de lettres dans la classe ordinaire de l'humanité ; il est encore plus nécessaire de tirer le rideau sur les vices qui ont quelquefois terni l'éclat des talens. Le but des éloges littéraires est de rendre les lettres respectables , et non de les avilir. Si donc par un malheur qui n'est pas sans exemple, la conduite a déshonoré les ouvrages , quel parti prendre ? louer les ouvrages. Et si d'un autre côté la conduite est sans reproche , et les ouvrages sans mérite, que dire alors? se taire. On oublie qu'on doit parler d'un homme de lettres , ou plutôt on en fait indirectement la satire , quand on se borne à célébrer en lui l'homme verlue.ix , titre très-estimable dans la société, mais très-peu littéraire. Que penserait-on d'un général d'armée , dans l'éloge duquel on ne trouverait ni batailles gagnées ni villes prises?

C'est apparemment par celte raison que plusieurs académies n'imposent point au secrétaire la loi rigoureuse de faire l'éloge funèbre de tous les académiciens , l'expérience ayant prouvé que l'intrigue et la faveur ont quelquefois ouvert la porte de ces compagnies à des hommes dont tout l'éloge doit se réduire à la date *le leur naissance , de leur réception et de leur mort. Il serait

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pourtant juste , il serait même à souhaiter que la loi dont nous parlons tût établie. Il en résulterait peut-être qu'on apporterait dans le choix des sujets une sévérité plus constante et plus continua; le secrétaire, et sa compagnie par contre-coup, seraient intéressés à ne se donner pour confrères que des homme» louables.

Le ton d'un éloge historique ne doit être ni celui d'un discours oratoire, ni relui d'une narration aride. Les réflexions philosopiiiques sont l'âme et la substance de ce genre d'écrits; tantôt on \f> entremêlera au récit a\er art et brié\elé , tantôt elles seront rassemblée* et développées dans des morceaux particuliers , où elles formeront comme des masses de lumière qui serviront à éclairer le reste. C'est en cela que l'illustre secrétaire de l'Académie des sciences a surtout excellé ; c'est par là qu'il fera principalement époque dans l'histoire de la philosophie ; c'est par là enfin qu'il a rendu si dangereuse à occuper aujourd'hui la place qu'il a remplie avec tant de succès. Si on peut lui leproclier de légers défauts (et pourquoi ne hasarderionsnous pas une critique qui ne le touche plus , et qui ne saurait efllemer sa gloire?) c'est quelquefois trop de familiarité dans le style , quelquefois trop de recherche et de raffinement dans les idées ; ici une sorte d'affectation à montrer eu petit les grandes ~ choses , là quelque* détails puérils , peu digues de la gravité d'un ouvrage philosophique. "Voilà pourtant , qui le croirait ! en quoi la plupart de nos faiseurs d'éloges ont cherché à lui ressembler ; ils n'ont pris du style de Fontenelle que ces taches légères , sans en imiter la précision , la lumière et l'élégance. Ils n'ont pas senti que si les défauts de cet écrivain célèbre blessent moins chez lui qu'ils ne feraient ailleurs , c'est non-seulement par les beautés , tantôt frappantes , tantôt fines qui les effacent , mais parce qu'on sent que ces défauts sont naturels en lui , et que le propre du naturel , quand il ne déplaît pas, est au moins d'obtenir grâce. Son genre d'écrire lui appartient absolument, et ne peut passer , sans y perdre , par une autre plume ; c'est une liqueur qui ne doit jamais changer de vase. 11 a eu, comme tous les bons écrivains , le style de sa pensée ; ce style , quelquefois négligé , mais toujours original et simple , ne peut représenter fidèlement que le genre d'esprit qu'il avait reçu de la nature , et ne sera que le masque d'un autre. Or le style n'est agréable qu'autant qu'il est l'image naïve du genre d'esprit de l'auteur, et c'est à quoi le lecteur ne se méprend guère, comme on juge qu'un portrait ressemble sans avoir vu l'original. Ainsi, pour obtenir quelque place après Fontenelle dans la carrière qu'il a si glorieusement parcourue , il faut nécessairement prendre un

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ton différent du sien ; il faut de plus , ce qui n'est pas moins difficile , Accoutumer le public à ce ton , et lui persuader qu'on peut tire digue de lui plaire en le conduisant par une roule qui ne lui est p-:< connue. Car le premier mouvement du public, semblable en cela aux critiques subalternes, est de juger par imitation : il court après la nouveauté , qu'il est toujours prêt à proscrire. 11 est vrai qu'il ne tarde pas à revenir de son injustice, au lieu que les critiques subalternes s'opiniàtrent dans la leur.

Les éloges que je publie sont intéressans par la célébrité de ceux qui eu sont l'objet. J'ai tâché de donner à chacun la variété de ton et de style si nécessaire à ce genre d'ouvrage pour en rompre la monotonie, pour rendre en même temps chaque éloge plus analogue et, j'ose le dire , plus ressemblant à celui qui en était l'objet. Il n'a pas fallu louer du même ton l'abbé de Qioisy et Bossuet, Fcnélon et Despréaux, La Motte et l'abbé de Saint-Pierre. J'ai quelquefois emprunté le style des différens académiciens qui , dans leurs discours de réception , ont payé a leurs socceseurs le tribut de louanges ordinaires, ou qui ont fait dans leurs ouvrages un éloge particulier de quelques uns de leurs confrères. Quelquefois j'ai fait parler ceux même dont j'avais à entretenir mes lecteurs ; enfin je n'ai rien négligé pour soutenir et intéresser l'attention des gens de lettres , même dans les articles les plus courts ; car il en est plusieurs qui , par leur nature, ne comportaient que très-peu d'étendue.

Les notes faites sur les éloges , et qui en sont pour ainsi dire le supplément , peuvent se lire de suite ; elles renferment , ou des faits qui nous ont paru intéressans pour les gens de lettres, ou des remarques , aussi utiles que nous avons pu les faire, sur des objets de littérature et de philosophie. Elles contiennent aussi quelquefois , mais très-rarement , des détails purement grammaticaux , relatifs aux ouvrages dont certains académiciens se sont occupés.

Je demande grâce enfin pour quelques redites , courtes et peu nombreuses , que l'étendue de cette histoire peut rendre excusables , et qui concernent d'ailleurs des objets intéressans pour les lettres.

Je n'en dirai pas davantage sur ce travail ; l'amour-propre d'un écrivain croit cependant n'en avoir jamais assez dit pour recommander ses productions à la bienveillance du lecteur ; mais la manière la plus sûre desele rendre favorable, estde ne pas commencer par lui déplaire en parlant de soi trop long-temps.

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L'histoire de l'Académie Française, publiée parPélisson et d'Olivet, se termine aucommencement du siècle où nous vivons. Uuclns, que je remplace dans le secrétariat de la compagnie, avait entrepris de continuer cette histoire. 11 regardait ce travail comme atlaciié à la place qu'il occupait: moins scrupuleux ou moins zélés que lui, ses prédécesseurs s'en étaient crus dispensés; mais Ouclos , entre autres excellentes qualités, avait celle de chercher bien plutôt à étendre qu'à abréger la liste de ses devoirs. Je m'en fais un de succéder à son zèle, et d'ambitionner au moins ce mérite, le seul qui soit en mon pouvoir. L'Académie ne sentira que trop d'ailleurs toute la perle qu'elle a faite en lui. Cette perte est trop grande pour me permettre de m'oc* cuper ici de celle que j'ai faite moi-même. Je ne pourrais parler qu'avec douleur de l'amitié qui nous unissait l'un à l'autre j mais en ti'écoutant même que l'intérêt des lettres et de cette compagnie, je puis dire avec vérité que personne ne le regrette plus que moi, parce que personne n'a mieux su que moi combien cet iulérél lui était cher.

L'ouvrage que je me propose de continuer doit avoir deux objets; le récit des laits généraux qui concernent l'Académie, et l'éloge des membres qu'elle a perdus. Le premier objet offre jusqu'ici peu d'événcmens. Bien loin de nous plaindre de cette stérilité historique, regardons-la comme le bien le plus désirable pour une compagnie littéraire : la sécheresse de ses annales est le témoignage précieux de sa tranquillité intérieure : heureux le corps dont l'histoire est courte, ainsi que les peuples dont l'histoire ennuie! Le second objet, Téloge des académiciens, offre plus de champ, de variété et d'intérêt, mais n'est pas sans écueil pour l'historien. Ceux dont il doit parler sont déjà jugés sans retour parce public redoutable, qui commence quelquefois par être séduit, mais qui finit toujours par être juste: tous les noms de nos prédécesseurs sont inscrits dans le grand livre de la postérité, à la place qu'ils méritent, et celte place n'est pas toujours également favorable à leur mémoire. Pourquoi l'Acauémic le dissimulerait-elle? pourquoi même en craindrait-elle le reproche, comme si. chaque place vacante pouvait toujours trouver à point nommé un mérite éminent pour la remplir, et comme si les circonstances, qui se trouvent quelquefois contraires aux intentions les plus louables, nous avaient toujours permis de suivre dans nos élections la voix publique et le vœu des gens de lettres? L'historien de la compagnie, obligé de parler de quelques membres quelle a plutôt reçus qu'adoptés, se trouve pressé, pour ainsi dire , entre les mânes de son confrère, dont il doit ménager la cendre, et la vérité, plus respectable que toutes les Académies. D'ailleurs, il a souvent à distinguer le public vraiment éclairé qui doit diriger sa plume , d'avec

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cet te multitude aveugle et bruyante, qui croit fixer les rangs parce qu'elle se mêle de les donner, très-jalouse néanmoins qu'on se soumette aux arrêts sans appel quelle prétend avoir rendus, et toujours prête à accabler les réfraclaires , sinon par la force de ses raisons, au moins par celle de ses clameurs. Il faut savoir la contredire sans trop paraître la combattre, et ménager sa vanité en déclinant sa juridiction.

Il n'y a pas long temps encore que dans toutes les assemblées publiques de ces sociétés littéraires si répandues, le directeur ouvrait régulièrement la séance par un discours sur l'utilité des Académies. Ce sujet, aussi rebattu que les déclamations fastidieuses contre la philosophie moderne, est usé jusqu'au dégoût, et on ne peut s'exposer à y revenir, sans risque d'ennuyer. Ce n'est pourtant pas que le public soit unanimement convaincu de cette utilité des Académies , dont il ne veut plus qu'on lui parle. Elle trouve encore des contradicteurs en assez grand nombre, surtout dans cette classe d'hommes, qui:, pour le moins inutiles à l'État, n'y pardonnent d'inutilité que la leur. Ils sa veut néanmoins, à force de discernement , mettre une distinction entre les Académies. Ils font à l'Académie des sciences la grâce de croire qu'elle peut être utile; ils veulent bien même étendre celte grâce jusqu'à l'Académie des belles - lettres , en considération des recherches historiques dont elle s'occupe ; mais ils se dédommagent de cette indulgence sur l'Académie Française. A quoi est-elle bonne , disent-ils, avec cette fine satisfaction que la sottise laisse échapper, quand elle croit avoir fait une question insidieuse ? Mous conviendrons sans peine qu'il est plus nécessaire à l'État d'avoir dis laboureurs et des soldats qu'une Académie Française ; mais nous de . manderons d'abord si dans une nation florissante, dont toute l'Europe étudie le goût et apprend la langue, il n'est pas utile qu'il y ait u» corps destiné à maintenir la pureté de la langue et du goût? nous demanderons si la perfection de ces deux objets n'est pas essentiel!"? an y agrémens de la société, dans une nation dont la sociabilité f.nt le principal caractère , et qui a porté plus loin que toutes les autres le talent «le jouir et l'art de vivre? Quand l'Académie Française se bornerait à cet objet; quand elle ne serait qu'une espèce de luxe littéraire, ce serait au moins un luxe bien modeste, et surtout qui ue coûte rien à l'État; puissions-nous en dire autant de tous les genres de hue qu'on y tolère, ou même qui s'y croient protégés!

Mais portons nos vues plus loin, et voyons si cette compagnie ne pourrait pas être dans l'État quelque chose de plus qu'un simple ornement.

L'Académie Française est l'objet de l'ambition, secrète ou avouée, de presque tous les gens de lettres , de ceux même qui ont fait contre elle des épigrammes bonnes ou mauvaises, épigrammes dont elle serait privée pour son malheur, si elle était moins recherchée. Quelques écrivains, il est vrai, affectent de mépriser cette distinction avec autant de supériorité que s'ils avaient droit d'y prétendre; on ne devinerait pas en les lisant sur quoi ce mépris est fondé : aussi personne n'cst-il la dupe de cette morgue d'emprunt, et si j'ose m'ex-

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prime r ainsi, de cette vanité rentré*, qui pour « consoler de rïndiT tférenee qu'on lai montre, feint de repousser ce qu'on ne pen>e point à loi offrir. Malgré ce faux dédain et cet orzoetl de commande, i'empressem ent ^en*rral des gens de lettres poar l'Académie n'en est ni moins réel , ni moins estimable : et quel bien cette ambition ne peutelle pas produire entre les mains d'an gouvernement éclairé? Plus il attachera de prix aux honneurs littéraires, et de considération à la compagnie qui les dispense , plus la couronne académique deviendra une récompense flatteuse pour les écrivains distingués qui joindront au mérite des ouvrages 1 honnêteté dans les moeurs et dans les écrits. Celui qui se marie , dit Bacon , donne des otages à la fortune ; T homme de lettres qui tient ou qui aspire à f Académie , donne des otages à la décence. Cette chaîne , d autant plus puissante qu'elle est volontaire , le retiendra sans effort dans les bornes qu'il serait peutêtre tenté de franchir. L'écrira in isolé , et qui veut toujours l'être , est une espèce de célibataire, qui ayant moins à ménager, est par là plus sujet ou plus exposé aux écarts. L autorité, il est vrai, peut l'obliger à être sur ses gardes ; mais n'est-il pas plus doux et plus sûr d'y intéresser l'amour -propre ? S'il y avait eu une Académie a Rome , et qu'elle y eût été florissante et honorée, Horace eût été flatté d'y être assis à côté du sage Virgile son ami : que lui en eût-il coûté pour y parvenir ? d'effacer de ses vers quelques obscénités qui les déparent ; le poète n'aurait rien perdu, et le citoyen aurait fait son devoir. Parla même raison, Lucrèce, jaloux de l'honneur d'appeler Cicéron son confrère, n'eût conservé de son poème que les morceaux sublimes où il est si grand peintre, et n'aurait supprimé que ceux où il donne, en vers prosaïques, des leçons d'athéisme , c'est-à-dire, ou il fait des efforts aussi coupables que faibles, pour éter un frein à la méchanceté puissante, et une consolation à la vertu malheureuse.

Ce point de vue si intéressant n'est pas le seul sous lequel l'Académie puisse être envisagée. Non-seulement tout gouvernement sage a intérêt que sa nation ait des mœurs, il a de plus intérêt qu'elle soit éclairée, parce que l'ignorance et l'erreur sont également funestes aux souverains et aux sujets , et ne peuvent être utiles qu'aux tyrans. Mais parmi les vérités importantes que les gouvernemens ont besoin d'accréditer, il en est qu'il leur importe de ne répandre que peu à peu, et comme par transpiration insensible j parce que le préjugé de la nation , souvent plus fort que l'autorité même, se révolterait contre ces vérités, si elles se montraient d'abord trop à découvert. Qui aurait osé, par exemple, au douzième siècle, heurter de front, même avec l'appui des souverains, les superstitions enracinées sur les épreuves judiciaires, sur les croisades, sur la crainte d'obéir aux monarques excommunié* ? Chaque siècle a de même ses erreurs chéries , toujours contraires aux vrais intérêts des peuples, souvent même à ceux de l'autorité légitime j et c'est à la destruction lente et paisible de ces erreurs, que le gouvernement peut employer avec succès les sociétés littéraires, surtout une compagnie semblable à celle dont les productions, faites pour être répandues, doivent être plus propres à fléchir et a diriger les opinions vers le bien général de U nation et du sou-

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verain. Ud pareil corps également instruit et sage, organe de la raison par devoir, et de la prudence par état, ne fera entrer de lumière dans les yeux des peuples que ce qu'il en faudra pour les éclairer peu à peu sans les blesser; il se gardera bien de jeter brusquement la vérité au milieu de la multitude, qui la repousserait avec violence ; il lèvera doucement et par degrés le voile qui la couvre. Réconciliée ainsi de jour en jour avec ceux qui auraient pu la craindre, elle se verra insensiblement conduite et établie sur son trône , sans qu'il en ait coûté de trouble et d'effort pour l'y placer ; et la nation instruite, pour ainsi dire , à petit bruit, et presque avant de s'en être aperçue, sera également surprise et flattée de ses progrès. Si Louis le Gros, prince éclairé pour son temps, eût institué une Académie telle que la nôtre; si l'abbé Suger son ministre eût senti, comme Richelieu, combien un semblable établissement pouvait influer sur l'esprit national, les superstitions dont nous venons d'accuser et de plaindre leur malheureux siècle auraient été , sinon tout à coup anéanties , au moins rainées successivement et sans relâche, et par conséquent au grand avantage de la raison, du monarque et du royaume, auraient disparu un ou deux siècles plus tôt» X* en suis fâché pour les détracteurs de l'esprit philosophique ; mais quand il sera dirigé vers des objets si utiles, tant pis pour ceux qu'il épouvanterait encore. Il ne pourrait, au contraire, trop dominer dans l'Académie Française, pour seconder les vues sages et indubitables du gouvernement en faveur du progrès des lumières. Ce serait donc une grande illusion de croire , comme l'ont prononcé des littérateurs très-peu académiques , que cette compagnie doive être exclusivement composée de poètes et d'orateurs; et d'ailleurs, où trouver à la fois quarante grands écrivains contemporains, tant orateurs que poètes ? c'est à peu près ce que toutes les nations ensemble en ont produit depuis deux mille ans. Ces deux classes d'hommes dont la nature est si avare, devenues tout a coup assez nombreuses pour peupler à elles seules une académie, ressembleraient à ces deux chœurs d'opéra , dont Pun avait pour titre, troupe de héros, et l'autre , troupe d'amans conteru. L'Académie Française est d'ailleurs journellement occupée d'un dictionnaire, dont la perfection exige la connaissance approfondie d'un grand nombre d'objets, et beaucoup de précision dans la manière de les présenter. Cette compagnie a donc besoin d'ouvrir ses portes, non-seulement aux orateurs et aux poètes, mais aux % bons écrivains dans tous les genres, grammaire, métaphysique, histoire, beaux-arts, érudition même et sciences exactes. Je vais sans doute proférer une espèce de blasphème littéraire ; mais j'oserai dire que Malebr anche eût peut-être été mieux placé à l'académie Française, qu'à celle des sciences. Il n'est pas bien sûr que Malebranche fût un grand philosophe ; mais il est certain que son style offre le meilleur modèle de la manière dont les ouvrages philosophiques doivent être écrits. Si Ton ne cherche en le lisant qu'a s'instruire, on apprendra que nous voyons tout en Dieu ; qu'il y a des petits tourbillons ; que nous ne sommes assurés de l'existence des corps que par la foi, ce qui signifie, comme l'a dit un de ses critiques, aus si nous ne Usions

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pas la Bible, nous ne pourrions affirmer qu'il y a des livres. Mais c« qu'on apprendra réellement dans les ouvrages de Malebranchc, c'est à faire parler à la philosophie le langage qui lui convient, le seul même qui soit digne d'elle, à être méthodique sans sécheresse, développé sans verbiage, intéressant et sensible sans fausse chaleur, grand sans effort, et noble sans enflure. Cependant, si au lieu d'un poète ou d'un orateur médiocre, l'Académie Française eût adopté jUalebranchc , vingt auteurs de tragédies si/flées , d'histoires ennuyeuses, et de romans insipides, auraient crié à l'injustice, et déploré surtout, avec une éioqueucc vraiment touchautc, le malheur de la littérature, desséchée et perdue par la philosophie. De nos jours l'Académie entend de même murmurer contre ede une horde «le frondeurs littéraires qui se croient destinés à réparer les maux sans nombre que l'esprit , selon eux , ne cesse de faire au bon goût ; fermement persuadés que cette compagnie devrait au moins payer Jéur zèle, en les adoptant pour membres , iis sont d'autant plus étonnés de son peu d'empressement à leur égard, que pour éviter plus sûrement l'abus de l'esprit , ils ont un grand soin de n'en poiut mettre dans leurs ouvrages.

Non-seulement l'Académie a besoin d'écrivains distingués dans tous les genres de littérature ; elle a besoin de plus, et toujours d'après les mêmes principes, de membres distingués par la naissance et par le rang , et dont la cour soit le séjour ordinaire et naturel. La compagnie doit renfermer des académiciens de celle classe, non à simple titre d'honoraires , mais à titre vraiment honorable d'académiciens utiles , nécessaires même à l'objet principal de l'Académie. En effet, * quel est cet objet principal? c'est, comme nous l'avons déjà dit, la perfection du goût et dt la langue. Qu'est-ce que le goîU ? c'est en tout genre le sentiment délicat des convenances. Et qui doit mieux avoir ce sentiment en partage, que les habitaus de la cour, de ce pays si décrié et si envié tout à la fois , où les convenances sont tout et le reste si peu de chose , où le tact est si lin et si exercé sur les deux travers les plus opposés au bon gout, ^exagération et le ridicule? Qui doit en même temps mieux connaître les finesses de la laugue, que des hommes qui obligés de vivre continuellement les uns avec les autres, et d'y vivre dans la réserve, et souvent dans la défiance, sont forcés de substituer à l'énergie des senlimens la noblesse des expressions ; qui ayant besoin de plaire sans se livrer, et par conséquent de parler sans rien dire, doivent metlrc dans leur conversation un agrément qui supplée au défaut d'intérêt, et couvrir par l'élégance de la forme la frivolité du fond1? frivolité dont on ne doit pas plus leur faire un reproche, qu'on n'en ferait à quelqu'un de parler la langue du pays qu'il habite, et d'en observer les usages.

Ce serait donc un préjugé également offensant pour tous les membres de cette compagnie , de croire non-seulement qu'il y ait , mais qu'il puisse y avoir ici deux classes d'académiciens distinctes et séparées , celle des gens de lettres, et celle des grands seigneurs. Ces derniers surtout, c'est une justice qu'ils désirent depuis long -temps qu'on leur rende, se tiendraient fort blessés de cette distinction prétendue j

PREFACE

ils regarderaient comme une espèce ridicule dans l'Académie Français»- la qualité d'honoraires, qui dans les autres académies peut avoir un sens raisonnable. En eîï'cl, qu'est-ce qu'un honoraire dans une academi ■ ? cV.>t un simple amateur, qui ne se pique pas d'avoir approfondi l'objet dont celte académie s'occupe. On conçoit donc que darij l'Académie des sciences, par exemple, et dans celle des belles lettres*, il peut y avoir des honoraires, c'est-à-dire de simples amateurs de ia géométrie, de la physique, ou des matières d'érudition , qui tu- se piquent d'ailleurs d'être ui géomètres, ni physiciens, ni crodils, <l qui ne doivent pas même se piquer de l'être, parce que les places importantes qu'ils remplissent, les objets interessans dont ils sont occupés, ne leur permettent pas de donner à l'élude de ces sciences protondes le temps et l'app ication qu'elle exige. Mais dans une académie dont l'objet est le bon goût, qui ne s'apprend point, et la pureté du langage , qu'il serait honteux à un courtisan d'ignorer, que signifierait uue classe de simples honoraires, c'est-à-dire, de simples amateurs de la langue et du bon goût, qui ne se piqueraient d'.ulieurs ni d'avoir du goût, ni de bien parler leur langue f Dans les autres académies, des honoraires peuvent n'être pas indispensables, mais peuvent au moins n'être pas déplacés ; dans l'Académie Française, ils ne pourraient jouer qu'un rôle très-embarrassant pour leur amour-propre. Si l'on eut proposé à Scipion et à César, à ces hommes qui joignaient les talens de l'esprit au géuie de la uerre, d'être honoraires dans une académie de la langue latine, ont Téreuce et Cicéron eussent été membres , Scipion et César auraient cru qu'on se moquait d'eux.

L'égalité académique n'est donc pas une simple prérogative de l'Académie Française, mais un des f'ondemens essentiels de sa constitution, el qu'on ne pourrait ébranler sans anéantir l'Académie. Aussi avons-nous vu, dans une assemblée publique, le respectable chef (le prince de Beauvcau ) qui nous présidait, célébrer les avantages de celle égalité jrécieuse, avec une noblesse vraiment digne de sa naissance, et avec un zèle plus digne encore, s'il est possible, de son amour éclairé pour les lettres, de l'intérêt dont il adonné tant de preuves à cette compagnie, rt surtout de ses talens académiques, si justement couronnés par vos applaudissemens. Quiconque se sentira aussi digne que lui de porter le litre si flatteur et si noble de simple académicien , u'aura point l'humiliante vauilé d'eu vouloir un autre.

Croira-t-on pourtant qu'une égalité si peu dangereuse, si métaphysique pour ainsi dire, et dont les lettres tirent uue gloire si moJeste, serve de prétexte à la calomnie pour décrier ceux qui les cultivent ? ou plutôt en sera-t on surpris dans un temps où l'imbécile envie, et la basse intrigue, digne de s'y joindre, l'ont armes de tout pour nuire aux vrais talens? aurons-nous le courage de rappeler ici, même pour la tourner en ridicule, celte imputation si laslidieusement rebattue contre les gens de lettres , qu'ils prêchent Wgaltti df» condition*? Faut-il donc un grand elTort de philosophie pour sentir que dans la société, et surtout dans uu grand Etat, il estindispen-

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*ablc qu'il y ait entre les rangs une distinction marquée; que si lu vertu et les lalcns ont seuls droit a nos vrais hommages, la supériorité de la naissance et des dignités exigent notre déférence et no» égards ; que plus le sage a d'intérêt d'être mis à sa place , plus il doit respecter celle des autres, et qu'enfin , comme l'a dit un philosophe, le moyen de n'être pat écrasé far set créancier* , est d'être cxac! à payer tes dettes? Kl comment les gens de lettres pourraient-ils envier ou méconnaître les prérogatives si légitimes des autres états? pourquoi cette profession, si noble par .le bnt qu'elle se propose d'instruire et d'éclairer les hommes, si indépendante par les ressources qu'elle trouve en elle-même, si digne de considération par la renommée qu'elle dispense et par l'opinion qu'elle gouverne, disputerait-elle aux différens ordres de la société les avantages qui leur sont propres? quelle distinction plus prérieuse les gens de lettres peuvent-ils désirer, que de jouir avec sagesse de cette liberté noble et décente, dont le sage ne peut jamais consentir à se priver, parce qu'il n'en abuse jamais , et que pour la conserver pure et entière , il préfère la retraite aux hnnneurs, et la médiocrité k la fortune? Ne cessons donc point de réclamer contre un reproche, aussi odieux par le motif que méprisable par l'ineptie ; mais malgré notre réclamation , allendons-nous que cette absurdité sera encore répétée plus d'une fois par ceux qui se croient intéressés à l'accréditer. Plus d'un sot im-

Ï mitant ne cessera pas de l'attribuer pour devise aux gens de lettres es plus estimables, les plus disposés , comme ou l'a dit ailleurs (t), à respecter ce qu'ils doivent , en estimant ce qu'i'.s peuvent , aussi persuadés enGn de t inégalité des rangs, que dt celle des esprits.

(i) Voycx VEtsai sur la Société des Gens de Lettres et des Grands , etc.

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