VICES D'ORGANISATION DE LA MUNICIPALITÉ
Indigne choix de quelques-uns de ses membres ; Administration criante des comités.
On vient d'agiter aux états généraux, comme étant trèsurgente, la question d'organiser les districts, les municipalités et les assemblées provinciales, afin que ces trois
espèces d'assemblées forment avec la nationale la chaîne complète du gouvernement et quc' les décrets du Corps législatif puissent être exécutés.
Remarquons avec soin que l'organisation des districts et des municipalités est un point fondamental de la constitution ; de lui dépend la conservation du droit de souveraineté du peuple, et, suivant qu'il est bien ou mal réglé, la nation est libre ou esclave.
Je développerai, dans un prochain numéro, les précautions à prendre pour que les districts et les municipalités soient réglés de manière à ne pas compromettre la liberté publique. Ici j'observerai simplement que leur organisation actuelle est si compliquée qu'il serait impossible que la machine publique pût longtemps marcher de la sorte. A la vue de cette multitude de comités, et de comités nombreux, toujours en activité pour si peu de chose, on croit voir la massue d'Hercule mise en monvement pour tuer une mouche.
Ce vice d'organisation est très-grave sans doute, mais il n'est rien comparé aux autres qui tendent à dégrader, aux yeux des sages, la municipalité de l'hôtel de ville ; je parle du peu de discernement et du peu de délicatesse que les électeurs ont mis dans leur choix. A peine est-il un seul comité où ne se trouve quelque pensionnaire du prince, quelque membre qui ne subsiste de ses largesses, quelque aristocrate à funestes préjugés, quelque agent corrompu. Croira-t-on qu'à la tête de tous est un académicien, comblé de pensions du roi ! Croira-t-on que dans celui des sub^ sistances siégeaient, il y a quelques jours, deux accapareurs de grains, dénoncés publiquement comme tels? Croi rait-on que, dans l'assemblée des représentants de la commune de Paris, se trouve un homme que l'indignation publique en avait chassé, et que ses collègues y ont rappelé, un lîonune de tous temps vendu aux ministres, foujours prêt à se charger de leurs honteuses négociations (I);
(1) Chargé par un ministre de soutirer la correspondance do la chevalière d'Eon, il a été accusé par elle d'escroquerie.
un homme continuellement réduit à la nécessité de se justifier des crimes qu'on lui impute, et n'échappant à la loi qu'à force de subtilités; un homme qui a diffamé le nom français dans les deux mondes, et dont les rapines ont enlevé à la France le fruit de ses victoires, les avantages du commerce d'un peuple dont elle a contribué à rompre les fers; un honmie qui ne se console de l'opprobre dont il est couvert que par la vue des monceaux d'or qu'ont obtenu pour salaire ses services infâmes ; un homme dont la fortune scandaleuse s'est grossie des dépouilles de l'État, et dont le faste insulte à la misère du peuple, un homme enfin dont le nom seul, sans cesse environné de mépris et de blâme, emporte une flétrissure. Et c'est un homme de cette espèce que les représentants de la commune de Paris n'ont pas craint de blanchir (1) ! Et c'est avec un homme de cette espèce qu'ils ne rougissent pas de siéger (2). O pudeur, qu'es-tu donc devenue? Que penseront les gens de bien de la vertu de nos représentants ? Que pensera. l'Europe entière de leur délicatesse? Et comment ne craignent-ils pas que leurs commettants cessent de rendre justice à leur
Chargé par un autre ministre de transiger pour un libelle avec l'infâme gazetier Cuirassier, il a vécu dans l'intimité avec ce scélérat, etc., et a de même fini par le scandale {sic). {Note de Marat.)
(1) Voyez l'arrêté des Représentants de la commune du 15 septembre, affiché au coin des rues, et signé : Vauvilliers, Blondel, Joli, etc.
[Note de Maiat.)
(2) Les imputations que je viens de rassembler sur la tête du sieur de Beaumarchais, lui ont été faites mille fois par la voix publique, et mille fois il a passé condamnation en gardant le silence. Essaiera-t-il aujourd'hui de s'en laver en promettant telle ou telle somme à qui lui en fournira la preuve? Celte méthode, qui aurait également réussi à un Cartouche, prouve simplement que dans le nombre de ceux qui le pouvaient confondre, aucun ne s'est soucié de se compromettre avec lui. Je ne remuerais pas moi-même aujourd'hui les ordures de sa vie, si je n'étais alarmé des dangers auxquels un homme de cette espèce peut exposer la liberté, quelque mince que soit la part qu'on lui laisse prendre aux affaires de l'État. Je remplis à son égard les fonctions de censeur public, et j'invite les communes de tous les districts à se réunir pour l'expulser de l'assemblée de leurs représentants. {Note de Marat.)
droiture pour les accuser d'être vendus à l'autorité, et de chercher à remettre le peuple dans les fers ?
De tous les vices d'administration, il n'en est aucun aussi révoltant et aussi dangereux que le mode clandestin d'opérer que ces comités ont adopté. Tout s'y passe à huis clos. L'hôtel de ville est rempli d'une soldatesque nombreuse qui en écarte la multitude; toutes les avenues en sont prises ; toutes les portes en sont gardées, et jamais palais de tyran n'offrit un spectacle plus terrible. Mais quels sont ces hommes inaccessibles au peuple? Ses propres délégués. Pourquoi cherchent-ils à se dérober à ses regards? Pour assurer son repos, sa liberté, son bonheur. 0 nos concitoyens! ouvrez, ouvrez ces portes qui vous séparent de nous ; que le public soit témoin de votre zèle à servir la patrie; qu'il admire votre sagesse, votre justice, votre intégrité; qu'il vous environne sans cesse, et ne nous offrez plus, dans ces jours de la liberté, le spectacle odieux de ces inquisitions secrètes qui nous feraient regretter les jours de l'esclavage.
(N- 17. — Du 27 seplerabre 1789.)
OBSERVATIONS IMPORTANTES SDR LA FORMATION D UNE NOUVELLE ASSEMBLÉE NATIONALE.
Voilà donc tous les articles du désastreux projet de constitution, formé par les ennemis de la police, et rédigé par M. Mounier, qui vont passer successivement, sans en excepter celui qui attribue au monarque le droit terrible et honteux de vendre ses sujets comme des moutons. D'après cela, convaincu que l'Assemblée nationale (1) ne peut plus rien faire de bien pour la nation dont elle a lâchement abandonné les intérêts et sacrifié les droits (à moins que
(1) J'enlends la majorité subjuguée par la faction des aristocrates.
{Note de Maral )
revenant elle-même sur ses pas, elle ne réforme ses décrets funestes), je crois qu'elle ne saurait être assez tôt dissoute. Ce qui peut arriver de plus heureux à la France, est donc d'en former immédiatement une nouvelle qui consacre enfin les droits du peuple, et qui mette le prince à sa place.
C'est ici vraiment qu'il faut se donner le spectacle des vains etforts que font les peuples pour établir leur liberté et assurer leur bonheur, lorsqu'ils confient leur autorité à des hommes bornés ou corrompus.
Nous venons d'en faire la cruelle expérience : quelle leçon pour nousl quels motifs de ne faire tomber notre choix que sur des hommes éclairés et vertueux; de repousser tout homme pensionné par le prince, tout homme qui possède quelque place du gouvernement, tout homme qui tient aux parlements, tout homme qui n'a pas une réputation intacte ; de faire prêter serment aux députés de n'accepter du roi, des ministres ou de leurs créatures, ni emplois, ni présents, ni pensions, que dix ans après avoir cessé leurs fonctions de délégués; de nous réserver le droit de les révoquer au premier mot, de nommer des suppléants pour les remplacer, et de leur tracer de point en point la marche qu'ils ont à suivre pour faire la constitution.
Le droit des peuples et les devoirs de leurs mandataires sont connus ; la meilleure distribution des diftërents pouvoirs qui constituent la machine politique, et les précautions à prendre pour lui donner la meilleure marche possible, sont connues pareillement ; il ne s'agit donc que de remettre aux représentants de la nation les textes des lois qu'ils ont à faire sur chacun de ces points, et de leur prescrire l'ordre immuable de leur travail.
Et afin que la nation ne soit pas exposée deux fois au malheur de remettre ses pouvoirs à des mains infidèles, il est du devoir des vrais amis de la patrie d'éclairer son choix et de lui faire connaître, parmi les membres de l'Assemblée actuelle, ceux qu'elle doii honorer d'une seconde élection, et ceux qu'elle doit proscrire à jamais.
Pénétré de l'importance de ce devoir sacré, je m'attacherai également à rendre justice aux membres qui ont bien mérité de la nation par leur fidélité inviolable et aux membres qui se sont montrés indignes de sa confiance. Je nommerai tout haut ceux qui lui ont manqué de foi, je rappellerai les circonstances où ils ont abandonné ses intérêts, sacrifié ses droits, je les peindrai par leurs œuvres, je les poursuivrai sans relâche jusqu'à ce que l'opinion publique les ait couverts d'opprobres, forcé de s'éloigner du maniement des affaires publiques, et réduits à la honte de cacher leurs noms.
(N" 21. — Du 1" octobre 1789.)
OBSERVATIONS ESSENTIELLES SDR LE CHOIX DE NOS DÉLÉGUÉS A L'ASSEMBLÉE NATIONALE.'
Serons-nous donc toujours de vieux enfants? N'auronsnous jamais ni principes, ni vues, ni connaissances politiques? Les passions nous en imposeront-elles continuellement? Livrés à ces guides aveugles, nous jetterons-nous sans cesse sur Un écueil pour en éviter un autre?
Le nouveau comité de constitution a fixé à sept cent vingt le nombre des représentants de la nation. Ce nombre est trop grand de moitié tout au moins; il est constant que plus une assemblée est nombreuse, plus elle perd de temps à de petites choses et moins les affaires avancent. Le moyen que cela ne soit pas : les esprits alors agités par un plus grand nombre d'intérêts divers et partagés par un plus grand nombre d'opinions opposées, étant moins disposés à s'accorder sur le bien général et à le faire.
Nous avons senti les cruels effets de cette fureur de briller, qui change nos délégués en rhéteurs et consume le temps en vains discours. Pour éviter à l'avenir ce terrible inconvénient, le nouveau comité ne veut composer les prochains états que de propriétaires et de propriétaires qui payent à l'État une contribution équivalente à un marc
d'argent; c'est-à-dire d'hommes opulents, presque toujours sans éducation ou gâtés par une éducation vicieuse ; d'hommes adonnés à la dissipation, aux plaisirs, ou livrés à des spéculalions de fortune, à l'intrigue, aux manœuvres; en un mot, d'hommes trop bornés pour avoir un avis même sur les aflFaires majeures; ainsi l'Assemblée entière oflTrira à chaque instant le ridicule spectacle qu'une partie vient d'offrir sur le veto suspensif (1). Disons même que si de beaux parleurs en imposent à des hommes bornés, des hommes bornés ne s'en imposent pas entre eux : que de sots à faire les beaux-esprits ! Ainsi nous retomberions dans le même inconvénient. Et comment l'éviter au milieu d'une nation si peu réfléchie, au milieu d'une nation babillarde, toujours conduite par sa sotte vanité? Mais hélas! un malheur plus terrible encore serait la suite inévitable de ce règlement dangereux (2) . Comme la noblesse et la finance possèdent presque toutes les terres du royaume, on ne verrait bientôt pour candidats que des nobles, des financiers, et le corps législatif ne formerait enfin qu'une conjuration d'aristocrates.
Les hommes ineptes ne sont bons à rien. Mais en leur supposant des connaissances, quel garant aurions-nous de la fidélité de nos représentants, si la richesse était l'unique qualification requise? Insensés que nous sommes, nous attendons tout de la fortune, et nous comptons pour rien les lumières et les vertus, seules qualités qui rendent un candidat digne de notre confiance, et qui peuvent nous assurer de la sagesse de nos délégués, nous donner de bonnes lois et nous faire jouir des heureux fruits de la liberté.
Au choix de nos représentants tiennent nos dernières espérances; écartons donc de la lice les prélats, les nobles, les financiers, les membres des parlements, les pension-
(1) En déclarant qu'ils n'avaient point d'avis sur ce point capital, cent vingt-deux de nos représentants n'ont pas craint de se donnera eux-mémei un certificat d'imbécillité. {Note de Marat).
(2) Ce début d'un nouveau comité est un piège adroit, tendu pour nous perdre légalement. [Note de Marat.)
naires du prince, les officiers et leurs créatures; ces genslà ne pourraient que nous perdre; nos mortels ennemis avant la journée du 12 juillet, par quel prodige seraientils aujourd'hui nos fidèles défenseurs! Qu'une mauvaise conduite, l'oubli de l'honneur, des principes suspects et le manque de patriotisme soient aussi des titres d'exclusion; que la gloire de servir la patrie et de sauver l'État soient le partage des hommes sages et des hommes de bien.
Vainement fixerions- nous les qualités qui seules doivent être requises de nos représentants, si les électeurs n'avaient eux-mêmes ni discernement ni honnêteté. Les mœurs! les mœurs! quand elles manquent, rien ne les supplée, et l'État divisé par des factions criminelles, se voit enfin déchiré par ses propres enfants. Pour assurer l'impartialité des électeurs, il importe d'écarter avec soin les moyens de séduction. Que tout candidat, convaincu d'avoir brigué ou capté un seul suffrage par des assiduités, des caresses, des promesses ou des présents, soit déclaré incapable de siéger dans l'Assemblée nationale ; et pour assurer la fidélité de nos représentants, qu'ils soient obligés à s'engager par serment de n'accepter du gouvernement avant le terme de dix années, ni place, ni pension, de n'écouter aucune proposition de ses créatures, de rester inviolablement attachés aux intérêts de la patrie, de défendre jusqu'à la mort les droits de la nation et des citoyens, et de se déclarer infâmes, si jamais ils étaient convaincus d'avoir manqué de foi.
L'assemblée actuelle renferme une multitude de lâches qui ont triihi la confiance de leurs commettants et sacrifié les droits des peuples pour consacrer ceux du prince : ils ' sont indignes d'y siéger; ils doivent en être exclus à jamais. Et crainte qu'ils n'échappent à l'indignation publique, j'ai pris l'engagement sacré de leur imprimer à chacun le cachet de l'opprobre sur le front.
Enfin pour contenir dans le devoir le Législateur luimême, appuyons sur un point éternellement mis de côté par les états généraux ; je parle de la souveraineté du peuple, du droit sacré qu'ont les commettants de révoquer
à volonté leurs délégués, de leur nommer des substituts, et d'imprimer le cachet de l'infamie à ceux qui ont trahi leur devoir. Et où trouver des hommes qui veuillent servir la patrie? Ne craignez pas d'en manquer, tant que l'amour de la gloire ne sera pas éteint dans le cœur des Français.
(N» 25. — Du 5 octobre 1789.)