‹ ŒuvresChapitre 11 sur 49 · RÉFLEXIONS SUR LES DETTES DU GOUVERNEMENT DEVENUES NATIONALES (I · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR LES DETTES DU GOUVERNEMENT DEVENUES NATIONALES (I

Les dons patriotiques se multiplient chaque jour 5 les citoyens de tous les rangs s'empressent de porter leurs offrandes; est-ce amour de la patrie? est-ce envie de se distinguer? est-ce mauvaise honte de ne se pas montrer? Peu m'importe. Mais il importe beaucoup au salut del'État, de faire quelques réflexions sur ce sujet.

Qu'appelle-t-on la dette nationale? Les dépenses énormes où le faste et les vices scandaleux de la cour, l'inconduite, les déprédations et les folies du gouvernement ont entraîné la nation > les dons immenses que le prince a prodigués et prodigue encore à ses créatures ; les engagements onéreux qu'il a contractés pour anticiper sur les revenus publics. Et c'est par des transactions aussi criminelles que l'État est à deux doigts de sa perte ! Et c'est pour consacrer des ngagements de cette nature que la nation se constitue solidaire I Et c'est pour assurer les moyens de les remplir que le premier ministre des finances, après avoir perdu la nation en leur inspirant la science de l'agiotage, grève chaque citoyen d'un inapôt vexatoire !

(1) Il est plaisant d'entendre toujours les ministres dire : le trésor royal et la dette publique, tandis que l'inverse est l'exacte vérité; et plus plaisant encore d'entendre le public répéter sottement ces discours. Le moyen que cela ne soit pas? leur métier est de leurrer le peuple, et ils sont d'auant plu» effrontés qu'il est plus ignorant. {Note de Marat.)

Et c'est pour les consacrer que les classes même les plus indigentes se privent de leur dernière ressource? Loin de nous l'idée odieuse de vouloir détourner ou tarir la source des richesses qui restent àla patrie, mais craindrionsnous de l'épurer et de la diriger (1)?

Le ministre connaît à fond tous les côtés faibles des Français ; il a spéculé sur leur sotte vanité.

Qu'à sa sollicitation, le prince envoie sa vaisselle d'argent à la monnaie, c'est un acte d'ostentation peu méritoire. Que lui fait la perte d'une argenterie entassée dans ses butfets? Sa table n'en est pas moins couverte. Que dis-je? c'est un faux sacrifice, onéreux à l'État: bientôt cette superbe vaisselle sera remplacée par une vaisselle plus superbe encore.

Que des ministres opulents imitent l'exemple du prince : rien de mieux; le faste jure avec leur caractère apostolique, et le sacrifice de leur vaisselle n'est qu'une petite restitution du bien des pauvres dont ils jouissent et des appointements énormes qu'ils tirent de l'État (2).

Qu'un administrateur des finances , gorgé d'or, verse 100,000 livres dans le Trésor public, rien de mieux j c'est une petite restitution des sonmies immenses qu'a soutirées des rentiers alarmés son pouvoir magique de l'agiotage.

Qu'un duc verse 100,000 livres dans le Trésor public, rien de mieux; c'est une petite restitution des brigandages

(1) Il est de notoriélc publique que la maison Tellisson et Nccker n'a amassé des biens immenses qu'en accaparant des fonds publics adroitement discrédités, achetés à soixante et soixante-dix de perte, et revendus au pair peu de temps après. (Note de M(u-at.)

(2) La fureur des louanges, pour tout ce qui vient des grands de la terre est portée parmi nous jusqu'à la folie. Qu'on se rappelle les éloges dégoûtants dont les papiers étaient remplis à la nouvelle de l'ordre qu'avait donné le monarque de ne plus servir de pâtisserie sur sa table, et cela pour ménager la farine destinée à son peuple affamé.

(Note de Marat.)

de ses ancêtres (1) ou des largesses de quelques-uns de ces tyrans qui affamaient leur peuple pour engraisser leurs favoris.

Qu'un financier verse 10,000 écus dans le Trésor public, rien de mieux ; c'est une petite restitution des vols qu'il a faits à l'État.

Que des communautés religieuses abandonnent tous leurs biens à l'État en se réservant une honnête pension, rien de mieux; c'est lui restituer des fonds dont la superstition l'avait privé.

Mais que des indigents se cotisent pour donner à l'État le denier de la veuve; qu'un ministre opulent les y invite sans pudeur, et que l'assemblée nationale y souscrive sans examen, voilà de ces traits inconnus dans l'histoire et réservés aux annales de nos jours. 0 Français! serez -vous donc toujours dans l'enfance, ne réfléchirez-vous jamais et faudra-t-il sans cesse que l'ami du peuple vous dessille les yeux !

Quoi ! c'est pour assurer ,a créance des rentiers, soudoyer les pensionnaires du prince, des ambassadeurs inutiles, des gouverneurs et des commandants dangereux, des femmes galantes (2), des chevaliers d'industrie, des académiciens ignares et fainéants, des sophistes soudoyés, des saltimbanques aériens, des histrions, des baladins, des ex-ministres ineptes, des exempts de police, des espions, et cette brillante tourbe des créatures du prince qui forment la chaîne des instruments de la tyrannie, que de pauvres artisans, de pauvres ouvriers, de pauvres manœuvres, qui ne gagneront jamais rien, ni aux marchés ministériels, ni aux révolutions, achèveront de donner leurs tristes dépouilles I Quoi ! c'est pour payer les friponneries des agio-

(1) Le souvenir de ces temps affreux, où les Gaulois furent dépouillés par les Francs, les Bourguignons, etc., n'est pas effacé de l'histoire.

■-Vo/e de Marat.)

(2) Les pensions des maîtresses de Louis XV montent à plus de 100,000 écus; que dé malheureux cultivateurs réduits à l'indigence pour payer les honteux plaisirs du monarque! {}\ote de Marat.)

leurs, le brigandage des traitants, et conserver la fortune de leurs propres ennemis, de leurs déprédateurs, de leurs tyrans, que vingt millions d'hommes se réduisent à la mendicité. Ah! reprends tes haillons, honnne infortuné; apaise ta faim, et s'il te reste encore un morceau de pain à partager, regarde tes frères prêts à périr de misère !

(N" 27. — Du 7 oclobre 1789.) ARRIVÉE A PARIS DU ROI ET DE LA FAMILLE ROYALE (1).

Le roi, la reine et le dauphin sont arrivés dans la capitale vers sept heures du soir. C'est une fête pour les bons parisiens de posséder leur roi. Sa présence va faire promptement changer les choses de face : le pauvre peuple ne mourra plus de faim. Mais ce bonheur s'évanouirait bientôt comme un songe, si nous ne tixions au milieu de nous lafamille royale jusqu'à ce que la Constitution soit complètement consacrée. L'Ami du peuple partage la joie de ses chers concitoyens, mais il ne se livrera plus au sommeil.

(t) On sail que la famillo royale fut ramenée à Paris par les femmes (lu peuple qui, exaspérées par la disette, avaient été porter leurs plaintes à Versailles, dans les fameuses journées des 5 et G octobre. Marat avait eu sa part dans ces événements. Nous lisons dans les Révolutions de France et de Brubaid (n° 20), le journal de Camille Desmoulins : « Wa- « rat vole à Versailles, revient comme l'éclair, fait lui seul autant de <( bruit que quatre trompettes du jugement dernier, et nous crie : 0 morts, « levez-vous. » Marat iiuli(]uait ainsi les mesures à prendre dans son numéro du 5 oclolirc : « Tous les bons citoyens doivent s'assembler en « armes, envoyer un nombreux délacliement pour enlever toutes les pou- « dres d'Kssonnc; cbaque district doit retirer ses canons de l'Holel de « ville. La milice nationale doit s'assurer de ses cbefs, s'ils donnent dos « ordres hostiles. »

(N° 28. — Du 8 octobre 1789.)

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