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(N" 50. — Du 25. novembre 1780.) OBSERVATIONS SUR LE PLAN DU COMITÉ MILITAIRE.
Ce fut sans doute le plus heureux des événements qui mit aux citoyens les armes à la main pour recouvrer leur liberté ; mais, ne nous y trompons pas, le plus grand des malheurs serait qu'ils ne puissent les poser; et jamais il n'y eut de projet plus ridicule que celui d'assujettir la nation entière à devenir un peuple de soldats.
Quoi ! tout Français, sans distinction, serait tenu de consacrer quatre années de sa vie, comme le juste tribut qu'il doit à l'État. Mais quel tort irréparable la perte du temps consacré aux armes ne ferait-elle pas à l'agriculture, aux manufactures, au commerce, aux arts, aux sciences ! Quel découragement ! quel dégoût ne suivraient pas l'obligation de renoncer aux occupations qui font l'état des individus, les douceurs de la société, le charme de la vie ! Que de déclamateurs vantent, sans jugement, les charmes de la liberté! Elle n'a de prix que pour le penseur qui ne veut pas ramper, et pour l'homme appelé par son rang ou sa forlune à jouer un rôle ; mais elle n'est rien pour le peuple.
Que lui font le bastilles (1)? Il ne les connut jamais que de nom.
Le seul bonheur dont les dix-neuf vingtièmes des citoyens puissent jouir, est l'abondance, le plaisir et la paix; ils ne connaissent point d'autres biens dans ce monde.
Qu'on pense un peu aux suites terribles d'un règlement qui condamnerait le manœuvre, l'artisan, l'ouvrier, à consacrer quatre années de sa vie au métier des armes pour s'acquitter envers l'État qui n'a rien fait pour eux, et dont ils ne retirent aucun avantage. Qu'on pense aux suites ter-
(1) C'est un sujet de réflexions singulières pour le philosophe que l'ardeur avec laquelle de malheureux ouvriers ont exposé leurs jours pour détruire un monument de la tyrannie qui n'était que pour leurs oppresseurs. {Note de Marat.)
ribles de ce règlement, mis en exécution contre des marchands, des négociants, des hommes de lettres, des savants, des artistes ! Arrachés de leurs foyers, du sein de leurs familles, de leurs amis, de leurs connaissances, bientôt ils maudiraient une patrie qui les asservit au malheur; ils fuiraient leur terre natale et ils iraient chercher, dans les pays d'esclavage, le repos et le bonheur.
Vu politiquement, le projet du comité miUtaire est absurde; il est odieux, vu moralement.
Assujettir au même service et l'mdigent, et l'opulent, et l'homme qui a de vastes possessions, et l'homme qui n'a aucune propriété, serait établir une loi inique, vexatoire, oppressive; elle romprait toute proportion entre les avantages que les citoyens retirent de la société et les charges qu'elle leur impose, avec cette différence encore que le riche trouverait mille moyens de se faire exempter et que le pauvre resterait presque seul chargé de tout le fardeau.
C'est précisément ce qui est arrivé depuis la révolution. Combien de malheureux ouvriers, de crocheteurs, de porteurs d'eau, qui n'ont que leurs bras pour toute fortune, ont été contraints de donner chaque quinze jours vingtquatre heures pour garder les hôtels des riches qui les oppriment! Ordres tyranniques ! Le comble de l'horreur de la part de ceux qai les ont donnés, et le comble de la bêtise de la part de ceux qui s'y sont soumis ! Que des prédicateurs exaltés prêchent aux grands les devoirs du citoyen, à la bonne heure ! mais il n'en est aucun pour les petits.
Où est la patrie de ceux qui n'ont aucune propriété, qui ne peuvent prétendre à aucun emploi, qui ne retirent aucun avantage du pacte social? Partout condamnés à servir, s'ils ne sont pas sous le joug d'un maître, ils sont sous celui de leurs concitoyens, et, quelque révolution qu'il arrive, leur lot éternel est la servitude, la pauvreté, l'oppression. Que poui'raient ils donc devoir à l'État? Il n'a rien fait pour eux que de cimenter leur misère et de river leurs fers ; ils ne lui doivent que la haine et des malédictions.
Ah! servez l'État, vous à qui il assure un sort tranquille et heureux; mais n'exigez rien de nous; c'est bien assez que le destin cruel nous ait réduits à la cruelle nécessité de vivre parmi vous.
Je ne sais quelles sont les vues secrètes du comité militaire; mais si les auteurs de ce projet ne sont pas des hommes extrêmement bornés, leur dessein est infailliblement d'accabler le peuple, sous prétexte des sacrifices qu'il doit à la patrie ; de l'excéder à veiller nuit et jour à son salut; de lui rendre insupportable jusqu'au nom de la liberté, et de le forcer à redemander des fers.
(N" 88. — Du 5 janvier 1790.)
L'AVENTURE SINGULIÈRE, OU L'ÉVASION D'UNE RELIGIEUSE DE L'ABBAYE DE PAUTEMON, POUR SE SOUSTRAIRE A LA TY- RANNIE DES SUPÉRIEURES.
Soir et matin le pauvre ami du peuple est assailli par une foule d'infortunés et d'opprimés qui implorent son secours. — Vendredi dernier, sur les trois heures du soir, s'est présentée chez moi sœur Catherine, religieuse à l'abbaye de Pautemon. Elle était accompagnée d'une femme qui lui servait de mère ; et pour pouvoir m'entretenir, elle força en quelque manière ma porte.
La visite d'une grande, jeune et belle femme, sous un pareil costume, ne laissa pas que de m'étonner. Je lui demandai le sujet de sa visite; elle tenait à la main une feuille de mon journal, et elle m'apprit qu'elle arrivait du faubourg Saint-Antoine pour me prier de l'aider de mes conseils.
Son air ouvert et naïf, le ton de douleur qui animait sa voix et son ingénuité qui annonçait une âme simple et honnête, m'inspirèrent de l'intérêt. Je lui demandai la cause de ses malheurs ; elle m'apprit que dans la matinée elle s'était échappée par le tour, d'où un homme l'avait retirée comme il avait pu. Voici notre petit dialogue à peu près mot pour
mot, autant qu'il m'en souvient; car je n'ai pas pris note de tout. — Qui vous a déterminée, ma sœur, à une démarche aussi gaillarde ? — Les mauvais traitements que j'avais continuellement à soutïrir dans le couvent. — Plt de la part de qui, je vous prie? — De la part de mesdames de Chérie, de Creveton, et surtout de madame de Bétisi, ma maîtresse. — Quels étaient ces mauvais traitements? — De me molester sans cesse, de m'avoir frappée plusieurs fois et de m'avoir mise si longtemps en pénitence que j'en ai les genoux éoorchés. — Vous me paraissez bonne personne; quelles raisons pouvaient donc avoir ces dames de vous traiter de la sorte? La pauvre fille ne s'en doutait pas; mais elle me fit une longue histoire qui ne ressemblait à rien. Elle prétendait que ces mauvais traitements venaient de ce que madame de Bétisi, qui l'avait fait entrer au couvent, était jalouse de la confiance qu'elle témoignait à la coadjutrice, madame de Virieu.
Quelque rétrécies et acariâtres que deviennent les âmes dans ces tristes demeures, où tant de femmes sensibles sont forcées de consumer leurs beaux jours, j'avais peine à me figurer que des dames de condition missent leur bonheur à tourmenter une pauvre innocente pour quelques égards qu'elle aurait témoignés en s'abandonnant au penchant de son cœur.
Ne pouvant me persuader que de petites jalousies fussent le motif d'une conduite aussi peu humaine; mais conjecturant à l'air décidé d'Anne Barbier (1), c'est le nom de la religieuse, qu'elle n'était pas née pour la servitude, et d'après son recours à l'ami du peuple, ([u'cUo pouvait liien être patriote, je lui demandai comment elle me connaissait et si elle lisait quelquefois les papiers publics. — Nous avons dans le couvent le Co2<n'/er de M. iMirabeau(''2), ces dames le lisent avec humeur, mais moi j'aime bien à le lire. — N'auriez-vous point, ma sœur, parlé quelquefois en présence de
(1) Anne Barbier, de Dicuzc en Alsace, âgée de vingt-trois ans.
{Noli' (le Marot.)
(2) Le Courrier (/rProvcnri', \o\ivnn\ pulilit' par Mirabeau.
VOS dames des affaires publiques? — Oh! très-souvent; je nie suis même disputée avec elles. Le jour que l'on prit la Bastille, elles me disaient, en voyant courii- les citoyens aux armes : « Les voilà ces chiens, ces pouilleux qui vont massacrer les fidèles sujets du roi. — Eh pourquoi donc des chiens, ils vous valent bien peul-être? — Taisez-vous, insolente; savez-vous ce que vous dites? » — Chaque fois qu'il y avait du bruit dans Paris, ou que les bénédictions de drapeaux passaient, nous recommencions à nous disputer, etc.
D'après le simple exposé des faits, il est clair que sœur Catherine, livrée à la merci de ces béguines aristocrates, est devenue (à raison de ses sentiments patriotiques) l'objet de leurs petites vengeances couvertes du voile de l'hypocrisie. Elle a donc été en quelque sorte martyre de la liberté; car jusqu'où ne va pas le ressentiment des dévotes aigries par leur réclusion dans l'asile des regrets, de l'ennui, de la douleur et des larmes !
Anne Baibier s'est échappée du couvent dans la vue seule de se soustraire à la tyrannie : c'est une suite du devoir de la défense fiaturelle. Elle réclame sa liberté, elle a le droit de la réclamer en vertu des décrets de l'Assemblée nationale, disons mieux, en vertu des lois de la nature; car le temps est passé où on les foulait aux pieds sans pudeur pour sacrifier à des préjugés ridicules
A l'égard des persécutrices de celte infortunée, VA7ni du Peuple les citerait au tribunal des dames de la halle, s'il pouvait les forcer d'y paraître.
(N" 105. — Du 22 février ITSO.) LE PROJET DE LOI SUR LA PRESSE DE L'ABBÉ SIE\ÊS.
L'abbé Sieyès fait lecture, au nom du comité, d'un projet de loi contre la liberté de la presse.
Ce projet de décret contient des bases destructives de
toute liberté. Nous invitQps tous les écrivains patriotiques à l'éplucher avec sollicitude, et à faire leurs efforts pour arrêter les projets des traîtres à la patrie, car le travail de l'abbé Sieyès est infailliblement sorti du cabinet; c'est un pendant à la loi martiale ; le ciel préserve nos mandataires de l'adopter,
La lecture de ce projet a excité les plus vifs applaudissements dans l'Assemblée nationale ; raison de plus pour être sur nos gardes, et ne pas perdre un instant de vue Sieyès.