PERSECUTIONS CONTRE MARAT. — SUSPENSION DE L'AMI DU PEUPLE
Dès ses premiers numéros le journal de Marat, par sa vivacité agressive, avait provoqué les ombrages des autorités.
Le 28 septembre, Marat avait été cité à comparaître devant la municipalité. Il raconte lui-même cet incident dans son numéro du 30. On lui donna lecture d'une dénonciation du district des filles Saint-Thomas qui l'accusait d'avoir osé sommer l'assemblée des représentants de la commune de se purger de ses membres corrompus. Le secrétaire ajouta : « Nous croyons cependant que c'est le zèle patriotique qui conduit votre plume » .
(t Je ne vous ferai pas le même compliment, répond brutalement Marat ; pendant que depuis neuf mois je me suis mis au pain et à l'eau pour fournir aux frais d'impression et servir de la plume ma patrie, vous, monsieur le professeur royal, vous avez l'art, comme M. le maire et plusieurs de vos collègues, de vous montrer bons patriotes, tout en conservant vos places et vos pensions. Je sais bien à qui vous en ferez accroire, mais à coup sûr ce ne sera pas aux .sages qui connais-
sent le monde... Tous ces hommes que vous nous donnez pour amis du peuple en étaient les ennemis avant le lli juillet; je ne crois pas qu'un moment suffise à la métamorphose. »
Cette franchise de langage n'était pas faite pour lui concilier ceux qu'il traitait ainsi.
Sur une plainte déposée contre lui par le secrétaire de la commune, Joly, qu'il avait accusé de falsification dans la rédaction d'un arrêt, un mandat d'arrêt est lancé contre lui ; il devait être exécuté le 6 octobre ; les événements de cette journée en ajournèrent l'exécution. Mais dans la nuit du 8, une troupe d'alguazils se présentèrent chez Marat pour l'arrêter. On refusa de leur ouvrir, et ils ne purent forcer la porte.
Marat se réfugia alors à Versailles, où il se cacha en continuant de sa retraite à rédiger son journal; puis sa retraite ayant été découverte il vint se cacher à Montmartre, Le 12 décembre, il est saisi et conduit au comité des recherches. On se contenta de lui reprocher ses incessantes dénonciations.
Marat nous rapporte lui-même la réponse qu'il fit {YA?7ii du peuple, n" 71, du 19 décembre) :
— (( Eh ! messieurs, ne pensez-vous pas que ce sont là les petits désagréments du passage de la servitude à la liberté; et croyez-vous tout bonnement qu'une révolution comme celle-ci ait pu s'opérer sans quelque éclaboussure ou quelques gouttes de sang? Je n'ai aucun dessein hostile contre vous, mais s'il fallait opter entre le deuil du comité de police ou celui de la liberté, mon choix est tout fait. Au demeurant, je vous donnerai un excellent secret pour ne point aller à la lanterne, c'est de vous montrer bons patriotes. »
On lui offrit une voiture pour le reconduire chez lui, et un garde, s'il craignait de ne pas être en sûreté. Un
membre du comité, M. Person, enchanté de son patriotisme, l'embrassa avec le plus vif enthousiasme.
— «Allez, mon ami, lui dit-il, écrivez toujours et démasquez les fripons » .
« Je sortis, ajoute Marat, touché de leurs procédés ; je les comparais en silence à ceux qu'auraient eus, en pareil cas , des commissaires royaux ; je sentis l'extrême différence de l'ancien au nouveau régime, et une émotion délicieuse pénétra mon âme. De l'hôtel de ville, je me rendis chez un ami, puis aux Italiens, où le signor Mandini et la signera Baletti suspendirent quelques moments les agitations du patriote ».
Marat profita de cette tolérance pour se faire imprimeur lui-même, ce qui lui assurait ainsi une bien plus complète indépendance. Il établit une imprimerie au n° 30 de la rue de la Vieille-Comédie.
Sa polémique n'en devint que plus vive, et il publia sa Dénonciation contre Necker. « Ce mémoire, dit-il dans une note placé en tête, a été remis, depuis le Ix novembre dernier, à dix imprimeurs; aucun n'a osé le mettre sous presse. Pour le faire paraître, il a fallu que je me fisse imprimeur » .
Toutes les haines contre lui se ravivèrent, et le 22 janvier une véritable expédition fut dirigée pour l'arrêter. Voici comment Marat la raconte lui-même (Appel à la natioiT) :
« On craignait que le peuple, qui ne s'était pas laissé corrompre, ne s'opposât à mon enlèvement ; on craignait d'éprouver de la résistance de la part du district des Cordeliers. Le commandant général eut ordre d'appuyer le Châtelet avec des forces suffisantes; douze mille hommes furent commandés ; trois mille, tant fantassins que cavaliers, entremêlés à cinq mille espions, envahirentle territoire du district; l'infanterie
occupait les principales rues de l'arrondissement depuis le carrefour de Bussy jusqu'au Théâtre-Français ; la cavalerie occupait la place de la Comédie ; un gros de cavalerie placé au bas du pont Neuf et un corps de garde soldé, posté devant le péristyle du Louvre, étaient prêts en cas de besoin, tandis que six mille hommes, postés à l'entrée des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel, devaient empêcher les habitants d'accourir (1). »
Marat parvint à s'échapper; il alla se réfugier à Londres. LWmi du peuple iui suspendu.