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OBSERVATIONS IMPORTANTES SUR L'ORGANISATION DE L'ARMÉE

C'est un oubli de tous les principes que de mettre en question si l'Assemblée nationale a seule le droit d'organiser l'armée : question qui ne peut être agitée que parmi les valets de la cour.

Les lecteurs qui ont réfléchi sur la source de la puissance des despotes, savent qu'elle tient surtout à la force militaire; aussi, quelque révolution qui arrive dans l'État, ne perdent-ils presque rien tant que l'armée demeure à leur disposition.

Ce pouvoir d'en disposer à son gré est la seule chose dont Louis XVI se soit montié jaloux, dans un moment où l'on semblait vouloir arracher à la couronne toutes les prérogatives qu'elle a usurpées. Et il n'y a rien là d'étrange ; quand on a la force en main, on a bientôt tout le reste. On sent combien le cabinet a dû se donner de mouvement pour emporter ce point capital, combien il a dû faire de sacrifices pour mener l'Assemblée à consacrer le plan du ministre.

Il y a huit mois qu'il a été rendu public. J'ai développé dans le temps les dispositions insidieuses qu'il contient et les suites funestes à la liberté qui en résulteraient. Je me flatte qu'elles ne passeront point. Ici j'observerai que les petits remèdes proposés par M. de INoailles sont ridicules pour des maux incurables. Il ne s'agit pas de savoir combien on conservera de troupes étrangères; toutes, à l'exception des Suisses, doivent être renvoyées, pariiculièrement les Allemands, les plus esclaves de tous les hommes après les Russes. Il n'est donc pas question de rechercher les rapports de l'armée avec le pouvoir civil dans l'intérieur du royaume; il ne faut pas que le roi ait rien à voir à l'administration intérieure de l'Étal; il ne s'agit pas non plus de commettre à l'Assemblée nationale le soin de contrôler la

nomination des officiers de l'armée par le roi (1); il s'agit de l'ôter au roi lui-même.

Aux yeux d'un ministre de la guerre, un soldat n'est pas un homme, mais une machine faite pour recevoir et transmettre l'impulsion qu'on lui imprime. Aveugle instrument d'oppression et de tyrannie^ il ne doit pomt examiner les ordres qu'on lui donne; qu'a-t-il besoin de sa raison? Yil esclave d'un chef suprême, comment réclamerait-il le droit des hommes libres, s'il n'en doit jamais user; si, après avoir oublié tous les rapports de la société, il doit encore outrager tous les devoirs de la nature; si ceux contre lesquels ses chefs-maîtres se déclarent, deviennent ses ennemis; s'il doit sans provoc;ition fondre sur ses semblables comme une bête féroce ; s'il ne doit connaître ni concitoyens, ni parents, ni amis, et s'il doit plonger ses mains homicides dans le sang même de l'auteur de ses jours?

C'est d'après ces affreuses maximes que l'Assemblée nationale décrétera sans doute l'organisation de l'arniée.

Ainsi, sous le règne de la liberté comme sous celui de la servitude, les défenseurs de l'État, les soldats de la patrie, toujours à la merci de leurs chefs et jamais comptés pour rien, seront sans cesse avilis au rang des esclaves et traités en bêtes de proie.

Avoir l'armée à sa disposition et la maintenir sur un pied formidable, sont les seuls moyens laissés au gouvernement pour recouvrer le pouvoir absolu, et le dernier embarrasse assez peu, quand on s'est ménagé le premier.il s'agissait donc de refuser aux soldats la nomination de leurs chefs ; or le cabinet ministériel a répandu l'or à pleines mains pour subjuguer l'Assemblée nationale et faire attribuer au pouvoir exécutif l'organisation des troupes de ligne.

S'il était possible de contester aux soldats le droit de nommer leurs chefs, nous nous ferions un devoir de porter au tribunal du public une aussi belle cause. Mnis ce droit

Cl) Qui (loulc que rA?semblcc nalionale, composée comme elle est aujourd'hui, ne ^c proslilual sans ccssC aux volonlés du monaii|ue'

(Nofp flp Mfirnf.}

élant essentiel' à tout Français, les soldats doivent on jouir au double titre d'hommes et de citoyens; c'est une conséquewce nécessaiie de ceux qui forment la base de la constitution, et l'Assemblée nationale, toute corrompue qu'elle est, ne s'oubliera probablement pas au point de le méconnaître et de le fouler aux pieds. Reste donc à faire voir qu'il y va du salut public de le consacrer par un décret formel, et qu'il n'y a rien à espérer pour les soldiits qu'ils ne l'aient recouvré.

Tant que le roi aura la nomination des officiers de l'armée, qui doute qu'il y en ait un seul qui ne soit vendu au prince, un seul qui ne soit un ennemi public? Voyez les etîorls inouïs qu'ils font depuis treize mois pour empêcher les soldats de prendre parti en faveur du peuple opprimé. Voyez tout le mouvement qu'ils se sont donné pour soulever les soldats contre les gardes nationales et les citoyens. Voyez toutes les atrocités qu'ils ont exercées contre les soldats p.our les punir d'avoir montré quelque patriotisme. Et cuml3ien de fois ne les a-t-on pas poussés à massacrer leurs conipatriotes !

Nous étions perdus le 23 de juin 1789, si les gardes françaises n'avaient pas refusé de faire feu sur leurs concitoyens. Nous étions perdus, si dans la France entière presque toutes les troupes de ligne n'avaient pas refusé de faire feu sur leurs concitoyens. Enfin, dans toutes les conspirations concertées par les ministres et conduites par les commandants de places et les chefs militaires, nous étions perdus si la fidélité des soldats ne nous eiàl garantis. Pourquoi donc craindrions-nous de le dire? tant que les officiers de l'armée seront nommés par le roi, on les verra, vendus à ses ordres, pousser constamment les soldats à devenir les bourreaux des citoyens. Si le salut de la patrie exige impérieusement qu'ils soient nommés par les soldats, le bonheur des soldats leur en fait à eux-mêmes une loi non moins impérieuse. Rappellerons-nous ici la malheureuse condition des subalternes toujours comptés pour rien tant qu'ils ne choisiront pas leurs chefs? Non, faisons voir qu'ils en seront toujours les victimes, qu'on leur fera tou-

jours un ciiine d'être patriotes-, qu'on punira toujours comme rébellion leur refus d'égorger leurs frères; qu'on les tiendra éternellement asservis à une discipline féroce, et qu'on les punira barbarement d'avoir osé réclamer contre l'autorité tyrannique de leurs olîiciers. Soldats de la patrie, si votre bien-être ne vous touche pas , si rien ne vous émeut, voyez l'état-major de vos régiments acharné à vous perdre. Voyez-le jeter dans les cachots, renvoyer avec des cartouches jaunes et mutiler une foule de vos camarades pour les punir d'avoir montré quelque patriotisme. Voyez ces légions de braves militaires déclarés séditieux et incapables de service, promener dans la France entière leur humiliation et leur misère.

(N- 170. — Du 25 juillet 1790.)

L'AMI DD PEDPLE A L'AUTEDR DES RÉVOLUTIONS DE FRANCE ET DE BRABANT (l).

J'aime à croire que mon frère d'armes, Camille Desmoulins, n'abandonnera point la patrie et ne renoncera point au soin de sa gloire en perdant courage au milieu de sa noble carrière. 11 est révolté d'avoir entendu demander sa tête par des députés à la fédération. Mais quelques hommes ivres ou abusés ne font pas le public, et ce public lui-même, vînt-il à s'égarer, renferme toujours un grand

(IJ Depuis quelque temps (voir ci-dessus, p. 109, n' 148) les poursuites contre hi presse avaient recommence avec ardeur. Marat avait dû rentrer dans les souterrains où il se cachait pour échapper à une arrestation certaine. On avait profité de l'enthousiasme provoqué par la fête de la fédération pour surexciter tous les sentiments aveutile» de la hourgeoisie, et les gardes nationaux entremêlaient leurs vtiat.s de cris:.'l bas Marat I A bas Camille DcsmoiiUns! Camille Desmoulins se désespérait dans son journal et ne pouvait supporter l'idée d'un pareil aveuglement et surtout do l'ingratitude du public. C'est pour le réconforter, que Marat lui adresse cette lettre.

nombre de citoyens estimables, pleins d'admiration et de reconnaissance pour leuis généreux défenseurs. Enfin, quand le peuple ne serait composé que d'hommes vils et ingrats, le vrai philosophe ftrmera-t-il donc son cœur à l'amour de l'humanité dès qu'il ne verra plus de rétributions mondaines pour prix de sa vertu? 0 mon ami, quel sort plus brillant pour un faible mortel que de pouvoir, icibas, s'élever au raug des dieux ! Sens toute la dignité de ton être, et sois convaincu que, parmi tes persécuteurs, il en est mille qui sont humiliés de leur nullité, de leur bassesse, il en est mille qui envient tes destinées.

Peu d'hommes, je le sais, seraient d humeur de s'immoler au salut de la patrie. Mais quoi ! un citoyen qui n'a ni parents, ni femme, ni enfants à soutenir craindrait-il donc de courir quelques dangers pour sauver une grande nation? tandis que des milliers d'hommes abandonnent le soin de leurs affaires, s'arrachent du sein de leur famille, bravent les périls, les fatigues, la faiu), et s'exposent à mille morts pour voler à la voix d'un maître dédaigneux et superbe, porter la désolation dans des pays lointains, égorger (1) des infortunés qu'ils n'ont jamais vus et dont ils ont à peineentendu parler!

Quoi! de nombreuses légions ne craindront pas de se couvrir de crimes pour huit sols par jour, et l'amour de l'humanité, l'amour de la gloire seront trop faibles pour porter les sages à braver le moindre danger!

(1) Je n'ai jamais été à même de m'entretenir familièrement avec quelques officiers des troupes de ligne, sans les avoir fait convenir qu'ils étaient prêts à obéir aux ordres du roi, s'il leur commandait de mettre le feu aux quatre coins d'une ville et d'en égorger les habitants. J'ai même connu très-particulièrement un lieutenant des gardes du corps, à qui j'ai fait avouer plus d'une fois qu'il éventrerait sa mère plutôt que de se révolter contre les ordres du prince. Je frissonnai d'horreur. — Et vous, répliqua-t-il, que feriez-vous à ma place? — Et moi, je poignarderais tous les rois de la terre plutôt que de porter mes mains sur les auteurs de mes jours, plutôt que d'attenter à la vie d'un innocent. Tels sont les vrais sentiments de l'ami du peuple, et tels doivent être les sentiments de tout homme libre, de tout homme honnête, de tout homme qui pense. {Note de Marat.)

Je ne cherche point à me donner de l'encens; mais, mon ami, que votre sort est encore éloigné de la dureté du mien! Depuis dix-huit mois, condamné à toute espèce de privations, excédé de travail et de veilles, rendu de fatigues, exposé à mille dangers, environné d'espions, d'alguazils, d'assassins et forcé de me conserver pour la patrie, je cours de retraite en retraite, sans pouvoir souvent dormir deux nuits consécutives dans le même lit, et toutefois de ma vie je n'ai été plus content-, la grandeur de la cause que je défends élève mon courage au dessus de la crainte; le sentiment du bien que je tâche de faire, des maux que je cherche à prévenir me console de mon infortune, et l'espoir d'un triomphe brillant pénètre mon âme d'une douce volupté.

Comme vous aimez à rire, voici quelques anecdotes qui pourront vous égayer, en vous donnant une idée de l'agitation de ma vie depuis la révolution.

Le 22 janvier, jour cù le ministre des finances, le maire et le commandant général envoyèrent une armée pour m'assaillir, je reposais dans une rue voisine, lorsqu'un jeune homme attaché à mon bureau vint m'annoncer en pleurant que ma maison était enveloppée par plusieurs bataillons. A l'instant mon hôte et son épouse entrèrent dans ma chambre d'un air consterné; ils voulurent parler, ils ne purent que gémir, — Paix donc! m'écriai-je, ce n'est rien que cela. — Je sautai en place et je demandai à être seul. Jamais je ne suis plus de sang-froid qu'au milieu des danfjers imminents. Ne voulant pas sortir en désordre, crainte d'éveiller le soupçon, je fis toilette, je passai une redingote, je me couvris d'un chapeau rond, je pris un air riant et me voilà parti, gagnant le Gros-Caillou, à travers un détachement de la garde envoyée pour m'enlever. Chemin faisant, j'avais cherché à distraire mon compagnon de caravane et je conservai ma bonne humeur jusque vers cinq heures du soir, hetn-e à lacpiclle j'attendais l'épreuve de la feuille où je rendais compte de la fameuse éipiipée. Personne ne vint. Je pressentis le coup qui me menaçait et j'appris, le lendemain matin, que les scellés avaient été mis

sur mos presses. La journée se patsa dans la tristesse. On avait eu vent de la route que j'avais tenue. Dans la soirée, la maison fut investie par des espions; je les reconnus à travers une jalousie. On me proposait de me sauver par le toit, à l'entrée de la nuit.

Je passai au milieu d'eux en plein jour, donnant le bras à une jeune personne et marchant à pas comptés. Lorsque la nuit fut arrivée, je me rendis au grand bassin du Luxembourg; deux amis m'y attendaient; ils devaient me conduire chez une dame du voisinage. Nous ne trouvâmes personne au logis : me voilà sur le pavé. Un de mes compagnons se mit à pleurer. Je séchai ses larmes en éclatant de rire; nous prenons un fiacre et je vais chercher un asile au fond du Marais.

Arrivés à la Grève, je voulus voir le réverbère que l'on me destinait deux jours auparavant, et je passai par dessous. Arrivés rue de la Perle, mon nouvel hôte avait compagnie; j'y trouvai une personne qui ne m'était pas inconnue. Pour dépayser les curieux, il fallait jouer la gaieté; elle vint réellement. Après un quart d'heure de conversation, je demande à l'oreille de mon hôte s'il était sur de telle personne. — Comme de moi-même. — Fort bien I Et je continuai la conversation. Je soupai et allai me coucher. Au milieu de la nuit, une escouade de cavalerie fait halte sous mes fenêtres. Je saute en place, j'entr'ouvre mes volets. Je remarque qu'aucun d'eux n'a mis pied à terre; je regagne tranquillement mon lit, jusqu'au lendemain, où il fallut décaniller.

Cher Desmoulins, toi qui sais si bien égayer ton lecteur, viens apprendre à rire avec moi; mais continue à combattre avec énergie les ennemis de la révolution et reçois l'aui^ure de la victoire.

(N° 17Ô. — Du 26 juillet 1790.)

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