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ET DES MOYENS DE DÉTRUIRE LA MENDICITÉ

....Quant aux ateliers et aux manufactures que je propose d'établir dans Paris, la simple destination du couvent à cet établissement doit en assurer la réussite. A l'avantage inappréciable d'extirper la mendicité parmi nous il réunira bientôt celui de régénérer les mœurs dans les classes inférieures de la société; car c'est la misère^ le dégoût attaché à un travail ingrat, et le désespoir de ne pouvoir parvenir, à force de peines, à se faire un sort agréable, qui inspirent le découragement, l'oisiveté, la fainéantise, la dissolution et la débauche.

De quoi me servira de me morfondre à l'ouvrage? Je serai toujours gueux, se dit à lui-même l'homme qui n'a aucune propriété, l'houime foulé d'impôts, à qui le gouvernement enlève inhumainement le fruit de ses services, l'homme dont le mince salaire ne suffît pas pour lui procurer les choses de première nécessité; et il reste dans l'inaction, ou s'il travaille, ce n'est que pour s'empêcher de mourir de faim ; sentant toute la journée le poids de sa triste existence et le malheur de sa condition, il cherche, dès qu'il le peut, à oublier quelque moment ses peines, et à noyer ses soucis dans le vin. Mais donnez à cet homme quelque mince propriété et qu'il puisse jouir un jour du fruit de ses travaux, il s'y attachera comme à la source de son bonheur; il mettra tous ses soins à le conserver et à l'augmenter ; c'est une vérité dont la Suisse, le pays du monde où l'on connaît le plus généralement les douceurs de la vie, offre un tableau touchant.

Avec la misère disparaîtront l'oisiveté, la crapule et le libertinage j le goi!it des plaisirs domestiques, inséparable de l'amour du travail, succédera à la dissipation et à la débauche; les mœurs s'épureront, les mariages se multiplieront, la population augmentera, et l'abondance, la vie

réglée, la santé, la joie régénéreront l'espèce, abâtardie par la misère et l'oppression.

C'est dans la capitale surtout que la métamorphose sera frappante; rien de plus aisé que d'en accélérer les progrès : avec les lits et les petits meubles que les religieux laisseront dans les couvents, on pourrait faire dans le cours d'une année des milliers de mariages heureux. L'honnêteté des indigents serait un titre à ces bienfaits; mais j'anticipe sur les fonctions des commissaires de bienfaisance, dont le zèle éclairé sera sans doute le premier des bienfaits du retour de la liberté. Puissent leurs soins généreux faire bientôt oublier aux infortunés les maux affreux de l'ancien régime ! Je soumets à leurs lumières cette légère esquisse des avantages que l'on peut retirer des maisons religieuses. Quelque légère qu'elle leur paraisse, je me flatte qu'ils ne négligeront pas les vues salutaires qu'a suggérées à V Ami du peuple son amour pour l'humanité,.

(N- 15!-. — Du 16 juin 1790.) PANTALONNADE A L'OCCASION OE FRANKLIN, j

C'était la journée des sentiments exaltés que le 11 de ce mois : sacrifices généreux, nobles maximes, scènes édifiantes, rien n'y manquait qu'un peu de sincérité, un peu de bonne foi. Ne passons pas sous silence une farce assez plaisante pour un observateur.

« Messieurs, s'est écrié le grand Mirabeau, Franklin est mort; il est retourné au sein de la divinité, le génie qui affranchi l'Amérique et versa sur l'Europe des torrents de lumière. Le sage que deux mondes réclament, l'homme que se disputent l'histoire des sciences et l'histoire des empires tenait sans doute un rang élevé dans l'espèce humaine. Assez longtemps les cabinets politiques ont notifié la mort de ceux qui ne furent grands que dans leur éloge funèbre; assez longtemps l'étiquette des cours a proclamé

des deuils hypocrites. Les nations ne doivent porter que le deuil de leurs ])ienfaiteurs. Les représentants des nations ne doivent recommander à leurs hommages que les héros de l'humanité.

« Le Congrès a ordonné, dans les quatorze États de la confédération, un deuil de deux mois pour la mort de Franklin, et l'Amérique acquitte en ce moment ce tribut de vénération et de reconnaissance pour l'un des pères de sa Constitution. Ne serait-il pas digne de nous, Messieurs, de nous unir à cet acte religieux, de participer à cet hommage, rendu à la face de l'univers, et aux droits de Thomme, et au philosophe qui a le plus contribué à en propager la conquête sur toute la terre. L'antiquité eijt élevé des autels à ce puissant génie, qui, au profit des mortels, embrassant dans sa pensée le ciel et la terre, sut dompter la foudre et les tyrans. L'Europe éclairée et libre doit du moins un témoignage de souvenir et de regrets à l'un des plus grands hommes qui aient jamais servi la philosophie et la liberté.

« Je propose qu'il soit décrété que l'Assemblée nationale portera, pendant trois jours, le deuil de Benjamin Franklin.

Cette motion a été applaudie avec transport, et l'Assemblée a décrété par acclamation que, à commencer de lundi prochain, elle porterait le deuil de la mort de Franklin pendant trois jours ; elle a en outre décrété l'impression du discours de M. de Mirabeau.

A la lecture de cette motion touchante, je n'ai pu me défendre d'un seniiment douloureux, et j'ai regretté amèrement qu'elle n'eût pas été faite par quelque bon patriote. Oui, il est temps que les peuples cessent de se prosterner devant les idoles de la fortune, et qu'ils apprennent à respecter leurs défenseurs, à chérir leurs bienfaiteurs, à en sentir la perte, à faire éclater publiquement leur afiliction. Sans doute, Franklin fut l'un des libérateurs de sa patrie, l'un des premiers à se déclarer contre le gouvernement tyrannique de la Grande-Bretagne. 11 lui jura une haine éternelle; il mit tout en œuvre pour en

secouer le joug, pour en ruiner l'empire, et il ne se démentit jamais.

Était-ce au comte de Mirabean, à ce zélé suppôt de Tautorité couvert du masque du patriotisme, à cet orateur (1) dangereux, à qui nous devons les funeste décrets du veto suspensif, de la loi martiale, du marc d'argent, de Tindépendance absolue de nos députés, du droit de paix et de guerre? En un mot, était-ce au plus redoutable ennemi de la liberté publique à proposer le deuil d'un apôtre de la liberté ?

Qui ne voit que son discours n'est qu'un tour de passe pour faire oublier ses derniers démérites et en imposer par une fausse popularité?

Mais n'y avait-rlrien de plus dans cette farce ridicule? Que les pères de la patrie répandent quelques larmes et jettent quelques fleurs sur la tombe d'un sage qui honora l'humanité et qui vengea les droits de l'homme, ce saint devoir est fait pour leur cœur. Mais que les ennemis de la Révolution se mêlent à cette auguste cérémonie ; qu'un Virieu, qu'un Foucault, qu'un Desmeuniers, qu'un Garai, qu'un Montlausier, qu'un Dupont, qu'un Malouet, qu'un Cazalès, qu'un JNIaury prennent des pleureuses, cela se conçoit-il? Cependant nos Parisiens édifiés applaudissent à cette scène grotesque.

0 mes concitoyens, il vous faut des parades : vous serez toujours de vieux enfants.

A tant de traits ridicules de faux patriotisme, comment ne reconnaissez-vous pas la politique dangereuse de vos mortels ennemis? Les noirs n'elè\ent plus la voix contre vous; ils paraissent subjugués, et se condamnent au silence : vous les croiriez vos amis, mais ils n'ont que changé de marche; ils se retranchent derrière les impartiaux,

(1) Quoiqu'il ne manque pas d'éloquence, c'est toutefois à ses vastes poumons qu'il doit ses succès, l'ascendant prodigieux qu'il a sur nos députés qui se contentent d'opiner de la calotte. Aussi lui ai-je souhaité cent fois une coqueluche éternelle : sa santé est à mes yeux une vraie calamité publique. {Noie de Marat.)

qu'ils mettent en avant pour vous enlacer : piège d'autant plus redoutable, que leurs traits ne paraissent plus partir d'une main ennemie, et que ceux qui les lancent se parent de dehors affectueux, quMls prêchent la douceur, qu'ils affichent l'humanité, et que, pour vous perdre, ils emploient les moyens les plus propres à vous séduire. Où en veulent- ils venir? A vous bercer par ces petites réformes, cette feinte générosité, ces dehors séducteurs, et à vous endormir à l'approche de l'orage qu'ils cherchent à exciter dans la vue de bouleverser l'État. Pour les déjouer, n'ayez que deux points de vue : empêchez la guerre avec les Anglais et confédérez-vous avec les soldats et les bas officiers des troupes de ligne.

(N° 159. — Du 20 juin 1790.)

CORRUPTION DE LA TRÈS-GRANDE MAJORITÉ DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE. — AVEUGLE CONFIANCE DU PEUPLE.

C'est une maxime bien fausse, de croire qu'il faille toujours dissimuler les maux de l'État et cacher la profondeur de ses plaies; car si ceux qui tiennent les rênes du gouvernement sont toujours intéressés à combler la mesure des calamités publiques ; si les représentants de la nation sacrifient presque toujours ses intérêts à leur ambition ou a leur cupidité, et si le peuple seul veut toujours le bien, comment le porter à chercher le remède à ses maux, quand on lui dissimule les dangers de son état? Je n'aurai donc point de secret pour le public, et quoi qu'il arrive, je déchirerai le voile dont on couvre labîme où l'on cherche à nous précipiter.

Tout ce qui s'est fait à l'Assemblée nationale depuis huit jours peut être contenu dans une page, aux règlements près qui fixent le traitement des ministres de la religion. A l'ouverture de chaque séance, ce sont toujours de ridicules adresses d'adhésion aux augustes décrets, suivies du serment de les défendre jusqu'au dernier soupir; indis-

crête adhésion, serment téméraire d'une aveugle multitude, incapable de distinguer dans l'ouvrage du législateur ce qui est digne d'éloges, de ce qui est digne de blâme. Sans doute les décrets faits pour le bonheur public doivent être maintenus au prix de tout notre sang, mais ceux qui enlèvent aux citoyens leurs droits sacréS; et ceux qui sacrifient au monarque la souveraineté de la nation, doivent être proscrits avec la même ardeur.

Peuple inconsidéré, ce n'était donc pas assez pour ruiner ta cause et t'arracher le fruit de tes victoires, de l'avarice, de la rapacité, de l'ambition, de la haine, de la rage, de la fureur qui dévorent le sein des députés des ordres abolis; ce n'était pas assez de leurs intrigues, de leurs menées, de leurs complots, de leurs trames odieuses ; ce n'était pas assez de la vénalité, de l'astuce, de la perfidie, de la trahison de tes propres représentants; il fallait encore que ta crédulité, que ta sotte confiance, que tes adulations, que ton idolâtrie encourageasstMit au crime et poussassent aux derniers attentats une lâche majorité prostituée à la cour ; il fallait encore que son ingratitude envers tes fidèles représentants te fit compter pour rien leurs généreux efforts et leurs réclamations (1). Ali! je le vois trop, c'en est fait des intérêts de la liberté pendant le reste de cette législature. Sourd à la voix des remords et de la pudeur, elle suit avec opiniâtreté ses noirs projets; n'attendez plus d'elle que fausses promesses, bienfaits illusoires, pièges, prévarications et perfidies ; sans cesse des comités vendus forgeront des projets de décrets funestes, qu'elle adoptera

(1) Que ne puis-je pénétrer de ceUe vérité tous les Français : La vraie Assemblée nationale réside uniquement clans le parti patriotique, dont les Lamelli, les Barnave, les Uobespierre, les d'Aiguillon, les Duport, les Pélion, etc., se sont montrés jusqu'ici les dignes chefs : tout le reste n'est composé que des ennemis moi tels de la révolution, connus sous le nom de ?(o/r.v; des ennemis do la liberté connus sous le nom d'impariiau.r, et des traîtres à la pallie vendus au cabinet, connus sous le nom de sycopliantes. C'est autour des seuls patriotes que les bons citoyens doivent se rallier pour les soutenir et les rendre triomplianls.

[Note (le Marat.)

avec acclamation ; sans cesse elle entraînera le peuple de chute en chute jusqu'au moment de sa dissolution...

Jugeons de l'avenir par le présent et le passé. Vous verrez cette assemblée rien moins qu'auguste, au moment où elle cherchera à organiser le pouvoir judiciaire, mettre tous ses soins à éviter l'institution d'un vrai tribunal d'État, et se donner garde de le composer d'un petit nombre de patriotes distingués comme l'exigerait le salut de la patrie... Vous la verrez, imposant silence aux spectateurs témoins de prévarications, enlever aux électeurs le droit de surveiller le pays, le droit de destituer ceux qui seront suspects, le droit de punir ceux qui seront corrompus.

Vous la verrez aussi, l'Assemblée nationale, au moment où elle cherchera à organiser l'armée, mettre tous ses soins à enlever aux soldats le droit incontestable qu'ils ont de nommer leurs officiers, de les surveiller, de les contrôler, de les destituer; ou si elle craint de le leur enlever (d), vous la verrez affranchir les troupes de ligne du pouvoir civil, attribuer à un conseil de guerre la connaissance des délits qui n'appartient qu'aux tribunaux, soumettre à l'étatmajor le jugement des actes d'indiscipline et des abus d'autorité, qui n'appartient qu'à un conseil nommé par le régiment et remettre dans les mains du ministre le dur joug sous lequel le soldat gémit depuis si longtemps.

C'est ainsi que dans l'organisation des municipalités, elle s'est étudiée à enlever à la commune le droit incontestable qu'elle a de toujours rester assemblée ou de s'assembler toutes les fois qu'elle le juge à propos pour s'occuper des atïaires publiques; le droit de surveiller, de contrôler, de destituer, de réprimer, de punir ses mandataires, droit essentiel, sans lequel tous les autres ne sont qu'illusoires. Le moyen d'en être surpris! Elle s'est bien attribué à elle-même ceux que la nation a sur ses représentants.

(1) Je ne négligerai rien pour que ce droit leur soit rendu; je supplie tous les; bons citoyens de concourir à cette grande œuvre, en faisant passer ma feuille à tous les régiments, [Sote de Marat.)

(N» !'i8. — Du 20 juin 1790.) INFERNAL COMPLOT CONTRE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE.

Dans la nuit du 24, un huissier a signifié à l'imprimeur de l'Orateur du peuple, un ordre du comité de police de ne plus imprimer cette feuille ; le lendemain on a traduit en prison la personne qui en fournissait le manuscrit. Où en sommes-nous? grands dieux! s'écrie le correspondant qui m'a fait passer cette information. Faut-il que sous le prétendu règne de la liberté nous ayons à redouter, de la part de nos propres mandataires, des coups d'autorité plus terribles cent fois que sous l'empire des despotes?

Le même jour, un huissier a signifié à l'imprimeur de VAmi du peuple ordre de comparaître au tribunal de police pour déclarer la demeure de l'auteur, sous peine de cent livres d'amende. Est-il possible , m'écrit le pauvre diable d'imprimeur, que ces gens là veuillent me forcer d'être sorcier ou me punir de ne pas l'être? Que voulez-vous, Moiisieur, que je leur réponde? — Vous ne paraîtrez pas, et vous ne payerez rien, lui rnarquai-je; répondez que j'attends l'arrivée de mon général la Pique, que c'est lui qui se chargera de leur donner mon adresse (1).

Une jeune femme, qui se trouvait à la lecture du billet, dit à l'instant : C'est une vengeance de ce petit gueux (2) de Mitnuflet contre notice bon Junius. — Cent livres/ s'est écrié tout à coup son voisin, cent livres, c'est une horreur! Quelles extorsions! quel brigandage! Assurément ces pjrétend>is défenseurs de la liberté sont pires que des coupeurs de bourses. — Eh! que font-ils de tout cet argent? demanda

(1) « Ce général était un do ces lioninics auilacioux qu'enfantent les « révolutions, à qui il ne manque, pour être des héros, qu'une troupe « réglée et le nom d'un chef dùmeni légalisé. La Pique s'était mis a la « tôle des faubourgs, et ne laissait pas de causer de vives inquiétudes à « La Fayette. » (Boit.kmit, Marat l' .Inn du jicup/c.)

1,2; Termes d'amitié dans la bouche d'une jolie femme; on sait qu'ils sont synonymes à ceux-ci : petit cof/niu, jielit fri/ion. (Nofpdr Mnr'it.)

une bonne maman. Est-ce pour aller voir les filles? Il y a longtemps que nous leur payons les violons ; quand diable les ferons-nous danser en l'air ? — Quand on voudra, s'écria chacun à l'envi, nous sommes tous prêts à les tirer par les pieds.

Laissons là les plaisants; c'est de choses sérieuses, de choses graves^ très-graves dont nous avons à entretenir le public.

Il est constant que la police, toujours aux ordres des ennemis de la révolution, a formé Tinfernal projet d'anéantir tous les papiers patriotiques et d'écraser leurs auteurs, avant le mom.ent des élections, crainte qu'il ne leur prenne fantaisie d'ouvrir les yeux du public sur le choix des candidats à la municipalité, surtout aux places d'administrateurs. Comme il y va du salut public que le choix tombe sur de vrais patriotes, sur des hommes qui ne se fassent pas un jeu de vendre à la cour les intérêts du peuple et de s'enrichir de ses dépouilles, je me flatte que toutes les plumes énergiques se mettront à l'œuvre pour imprimer le cachet de l'opprobre sur le front des mandataires et des administrateurs de la commune, qui ont démérité par leurs sentiments antipatriotiques, leurs menées déshonnètes, leurs attentats contre la liberté, projet dont j'ai donné l'idée il y a plus de neuf mois et que j'ai souvent réalisé depuis. Dt»mon côté, j'invite tous les bons citoyens à me faire passer au bureau delà distribution de VAmi du peuple les sujets légitimes de récusation qu'ils peuvent avoir. Ils auront soin de signer leurs dénonciations et de donner leur adresse, afin qu'on puisse constater la réalité des signatures.

(x^- 149. — Du 50 juin 1790.)

SUPPLIQUE DE DIX-HUIT MILLIONS D'INFORTUNÉS, privés de leurs droits de citoyens actifs, à l'Assemblée nationale (1).

Pères de la patrie, vous qui ne prêchez que paix et concorde, qui semblez ne respirer que justice et liberté, vous avez donc oublié vos belles maximes dans votre cruel décret sur les qualifications des citoyens actifs?

Pour nous accorder le privilège d'être reconnus membres de l'Élat, dont jusqu'ici nous avons supporté toutes les charges, dont nous acquittons tons les devoirs pénibles, dont nous remplissons toutes les fonctions dégoûtantes, malsaines, dangereuses, dont nous venons de rompre les fers au péril de nos jours (2), au prix de notre sang, vous exigez inhumainement de nous le sacrifice de trois journées d'un travail qui peut à peine nous donner du pain, comme si vous vouliez nous faire périr de misère ! Pour nous conférer la triste prérogative de donner notre suffrage à ceux qui ont eu l'honneur de nous gourmander et le bonheur de s'engraisser à nos dépens, en vertu de vos décrets vous exigez barbarement de nous que nos pères et leurs fils ne soient ni banqueroutiers, ni faillis, ni débiteurs insolvables, sans avoir excepté les honnêtes gens, comme si ce n'était pas assez d'être réduits à l'indigence pour avoir été dépouillés par d'adroits fripons, connue si vous vouliez insulter à nos malheurs en nous punissant de leur mauvaise foi.

(1) On sait que l'Assemblée consliluan(e ne consacra pas le suffrage universel, bien (jue les états généraux eussent été nommés par le suffrage universel. Pour être citoyen actif, il fallait payer une contribution directe do la valeur de trois journées do travail. Déplus on avait étal)li plusieurs catégories d'indignités. ^

f2) Il est certain que la révolution est duc à l'insurrerlion du polit peuple; et il n'est pas moins certain que la prise de la Hasdile est principalement due cà dix mille iiauvres ouvriers du faui)oiirg Saint-Antoine.

(A'o/e de Muvat.)

Quel sort affreux que le nôtre ! Pour nous le Ciel fut toujours de bronze, et aujourd'hui, comptés pour rien dans toutes vos dispositions, l'espoir même nous est enlevé ; vos entrailles seraient-elles fermées pour nous? Pères de la patrie, vous vous êtes emparés du bien des pauvres pour payer les Sardanapales de la cour, les favoris de la reine, les pensionnaires du roi, les usuriers, les agioteurs, les maltôtiers, les concussionnaires, les déprédateurs, les dilapidateurs, les sangsues de l'État, et, non contents de nous laisser dans le plus affreux dénûment, vous nous enlevez nos droits pour nous punir des crimes des méchants et de la barbarie du sort. Est-il besoin de faire valoir nos services pour nous soustraire à l'oppression ? Rappelez-vous ces crises orageuses où l'on courait aux armes pour repousser des légions sanguinaires, abattre le despotisme et sauver la patrie, prête à périr? Nous étions partout où le péril nous appelait, prêts à prodiguer notre sang pour votre défense ; et, pendant trois mois consécutifs, nous avons seuls supporté le poids d'une campagne laborieuse, exposés tout le jour au soleil, à la faim, à la soif (1), tandis que les riches, cachés dans des souterrains, n'en sont sortis qu'après les temps de crise, et pour s'emparer du commandement, de toutes les places d'honneur et d'autorité.

Nous nous sommes donc sacrifiés pour vous; et aujourd'hui, pour prix de nos sacrifices, nous n'avons même pas la consolation d'être membres de cet État que nous avons sauvé? Quelles peuvent donc être vos raisons pour nous traiter aussi indignement? Le pauvre est citoyen comme le riche; vous en convenez, mais vous dites qu'il est plus exposé à se vendre. Y pensez-vous? Voyez dans toutes les monarchies du monde, ne sont-ce pas les riches qui forment le vil essaim des courtisans ? Ne sonl-ce pas les riches qui forment ces légions innombrables d'ambitieux

(1) Il n'y a pas d'indigent à Pari? qui, dan? les (rois premiers mois de la révolution, n'ait donné à lu nation quinze jours de service gratuit ; c'était bien le moins de ,les reconnaître comme citoyens actifs. {Note de Marat.)

qui recherchent ia faveur par toute espèce de moyen, et hii sacrifient leur honneur? A part ce petit nombre d'indigents que vous avez corrompus dans les siècles avilis de la servitude, ne sont-ce pas les riches qui forment les suppôts du despotisme dans le Sénat, dans le cabinet, dans les cours de judicature, dans l'armée elle-même? Ne sont-ce pas les pauvres qui, en tout lieu, réclament les premiers contre la tyrannie et se soulèvent contre leurs oppresseurs ? S'ils étaient prêts à se vendre et s'ils ne voulaient que de l'or, ils en prendraient quand ils en trouveraient l'occasion. Et qui les empêchait, dans les premiers jours de l'insurrection, davoir mis vos maisons au pillage? Qui les empêchait^ dans celles qu'ils ont livrées aux flammes, d'en enlever les dépouilles? Eu a-t-on trouvé un seul s'enfuir chargé de butin ?

Mais ce n'est pas an nom de la reconnaissance et de Téternelle justice, c'est au nom du salut commun que nous vous supplions de ne pas outrager la nation et de vous souvenir que nous sommes citoyens conmie vous, puisque vous avez oublié que nous sommes vos frères. Quoi! dans un temps où la patrie a le plus besoin de force pour repousser les nondjreux eimeniis cachés dans son sein, vous travaillez à les augmenter par la plus affreuse injustice! Songez donc que dans toute révolution celui qui n'est pas pour la patrie est contre elle; car quel motif attacherait encore à la chose publique des hommes qui ne peuvent y prendre aucune pari? Ils doivent donc en devenir les ennemis. Souffrez que nous vous conjurions d'être moins injustes à notre égard...

Mais avez-vous bien réfléchi qu'imposer à trois journées de contribution directe les citoyens actifs, c'est rayer de leur nombre les trois quarts des habitants du royaume? Il ne restera donc dans l'Etat qu'un très-petit nombre de sujets, qui pourront prétendre à l'honneur dêti-e citoyens. Malheur qui menace la hbtrté pid)li(]ue; car, dès que le droit de sulfrage sera restreint à I homme aisé, les élections ne tomberont que sur les riches, l'empire sera donc leur partage, et le peuple sera livré sans défense à leur merci.

— I li —

Qu'aiirons-noiis gagné à détruire l'aristocratie des nobles, si elle est remplacée par l'aristocratie des riches? Et si nous devons gémir sous le joug de ces nouveaux parvenus, mieux valait conserver les ordres privilégiés...

Pères de la patrie, vous êt*^s les favoris de la fortune; nous ne vous demandons pas aujourd'hui à partager vos possessions, ces biens que le ciel a donnés en commun aux hommes; connaissez toute l'étendue de notre modération, et pour votre propre intérêt, oubliez quelques moments le soin de votre dignité, dérohez-vous quelques moments aux douces rêveries de votre importance et calculez un instant les suites terribles que peut avoir votre irréflexion. Tremblez qu'en nous refusant le droit de citoj'ens, à raison de notre pauvreté, nous ne le recouvrions en vous enlevant le superflu.

Tremblez de nous déchirer le cœur par le sentiment de vos injustices, tremblez de nous réduire au désespoir et do ne nous laisser d'autre parti à prendre que celui de nous venger de vous, en nous livrant à toute espèce d'excès ou plutôt en vous abandonnant à vous-mêmes ; car, pour vous mettre à votre place, nous n'avons qu'à rester les bras croisés. Réduits alors à vous servir de vos mains et à labourer vos champs, vous redeviendrez nos égaux; mais moins nombreux que nous, serez-vous sûrs de recueillir les fruits de votre travail? Cette révolution qu'amènerait infailliblement notre désespoir, vous pouvez la prévenir encore; revenez à la justice et ne nous punissez pas plus longtemps du mal que vous avez fait.

(N- 151. — Du 5 juillet 1790.) OBSERVATIONS EN FA7EUR DES INVALIDES.

Rien n'est mieux pour démontrer combien nous sommes loin de la liberté et combien les agents comptent sur le rétablissement de l'ancien régime, que l'impudence avec la-

quelle ils se jouent des lois, que l'audace avec laquelle ils foulent aux pieds les décrets de réforme, que rim|)unité avec laquelle ils poursuivent leurs anciens errements ; on dirait qu'ils n'ont en vue que de nous faire sentir à quel point nous sommes esclaves : encore si les citoyens qui ont le mieux mérité de la patrie n'étaient pas leurs plus tristes victimes! Voyez les invalides : est-il une âme honnête et sensible qui ne soit touchée de compassion pour ces militaires surannés, ces infortunés serviteurs de la patrie, que l'Assemblée nationale abandonne sans pitié h leurs tyrans, tandis qu'elle accumule sans pudeur des sommes énormes sur la tête des gros bénéficierS; et que des orateurs jadis populaires n'ont pas honte de prostituer leurs talents à encourager cette scandaleuse prodigalité, en" plaidant le besoin des délices mondaines, devenues nécessaires à ces sybarites par une suite de l'éducation et de l'habitude.

Mais quoi ! une coiffeuse empochera chaque année deux mille livres pour avoir donné un coup de peigne au dauphin, tandis qu'un brave soldat, criblé de coups, obtient à peine trois louis annuellement! Un baladin delà cour touchera dix mille livres annuelles pour quelques cabrioles, tandis que le vainqueur d'une ville obtient à peine quarante-quatre livres de pension ! Et que ne dirions-nous pas, si nous faisions voir de fameuses catins de la cour, gorgées d'or pour quelques services honteux rendus à Messaline, tandis que le pauvre peuple qui fournit à ces profusions, languit dans la misère!.

Frappé de ces objets effroyables, le comité des pensions a rougi de voir 59 millions enlevés aux laboureurs et aux artisans pour engraisser les flagorneurs du prince, les suppôts et les satellites de l'autorité, les servantes et les valets de la cour. On a senti la nécessité de réduire ces pensions et d'accorder enfin quelques petites gratifications aux soldats de l'Etat. Au bout de trente ans de services, vous pourrez donc espérer, braves guerriers, quelque faible rétribution, et à l'âge de soixante-dix ans, lorsque vous n'aurez plus d'organes pour Jouir, lorsque votre sang sera glacé

— IIR —

dans vos veines, lorsque vous serez mort au monde, vous recevrez en retraite vos minces appointements, si toutefois ils ne vous sont pas retenus alors, comme aujourd'hui, par vos indignes otticiers!

(N" 160. — Du 12 juillet 1790.)

ADRESSE ADX DÉPUTÉS DES GARDES NATIONALES ET DES TROUPES DE LIGNE A LA FÉDÉRATION.

Braves guerriers, uniquement consacrés au métier des •armes, vous qui jusqu'à présent n'avez servi que l'ambition on la vengeance des despotes, ne vous abaissez pas à devenir encore de vils instruments de fureur, d'oppression ou de tyrannie , vous que des maîtres superbes voudraient empêcher d'être heureux. Souvenez-vous que vous êtes citoyens, et sentez que le moment est enfin venu d'en recouvrer tous les droits.

Malheureuses victimes de l'avarice, de la dureté, de l'orgueil d'un ministre superbe, quel sort affreux vous attend au terme de vo're pénible carrière! Couverts de blessures, accablés d'infirmités, nourris comme des chiens, couchés sur la paille et traités en esclaves, faut-il qu'après avoir sacrifié votre sang au service de l'État, après avoir enduré privations, peines, fatigues, après avoir souffert la prison et les fers sous les ordres injustes de vos indignes chefs, vous n'ayez d'autre perspective à la fin de vos jours que celle de les terminer dans un asile militaire, où vous ne trouverez que dureté, misère et mépris?

Juste ciel ! comment se tvouve-t-il encore un seul homme en France assez dépourvu de raison et de sentiment pour se résoudre à faire le métier de soldat! Ah! renoncez à ce métier d'esclave, regagnez vos hameaux pour vivre en hommes libres, ou rendez votre état honorable en reprenant vos droits de citoyens, en.expulsant vos iiulignes chefs qui vous nîallraitent, vous tiennent sous le joug et

vous oppriment; toute la force de l'armée est dans vos mains; reconnaissez enfin qu'il n'y a point de bonheur pour vous qu'autant que vous aurez recouvré le droit de nommer vos chefs, de les surveiller, de les destituer et de les punir. Annoncez hautement que vous êtes déterminés à reprendre ce droit incontestable et que vous exigez qu'il soit consacré par le premier article du règlement destiné à organiser l'armée et à régler votre sort.

(N" 1G5. — Du IG juillet 1790.) OBSERVATIONS SDR LES FÊTES DD PACTE FÉDÉRATIF.

Je ne m'amuserai pas à en épiloguer la description, ce serait peine perdue; mais le moyen de ne pas en relever quelques dispositions honteuses ?

luunédiatement après le serment universel, de par Tordonnance municipale, vint un grand Te Z><?2/?/2 pour remercier l'Être suprême de tous les bienfaits dont il comble la France depuis la révolution. Que les administrateurs de la ville, Bfiilly et tous les fripons qui manient les grandes affaires, ne rêvent que prospérité et bonheur, il n'y a rien là d'étonnant : ils nagent dans l'opulence; mais qu'après le dépérissement des manufactures et du conunerce, après l'interruption de tous les travaux, après la suspension du payement des rentes publiques, après sept mois de famine, on ose tenir un pareil langage à un peuple ruiné, à des infortunés qui meurent de faim ; assurément, il faut avoir un front qui ne sait plus rougir.

Au milieu de cette misère universelle, huit jours entiers, dit-on, doivent être consacrés aux fêtes, aux festins, aux joutes, aux divertissements de toute espèce, couronnés, chaque nuit, par une illumination générale.

Pensent-ils en imposer, par cette fausse image de la félicité publique, à des hommes qui ont sans cesse sous lès yeux la foule des indigents et cette foule de citoyens réduits à la mendicité par la révolution? Se llattent-ils de

laiie pardonner leurs prodigalités scandaleuses en parlant de bonheur public, prodigalités doublement à charge au peuple, et par les sommes employées sans nécessité à ce vain appareil, et par legaspilllage qui en est la suite inévitable? Mais ce n'est pas là où j'en veux venir.

N'allez pas croire, lecteurs superficiels, que tous ces divertissements soient pour fêter les députés de la fédéralion. Non, non ; ils ont pour but de tenir le public dans l'ivresse, de distraire les citoyens des affaires publiques, et d'empêcher les sections de préparer les élections qui approchent ; car ces fêtes ne doivent finir que le 21, et les élections doivent commencer le 25.

Gomme ce trait de politique est une supercherie indigne, il est à propos que les districts s'assemblent immédiatement pour demander à l'Assemblée nationale un nouveau délai de trois semaines (ou le prendre eux-mêmes, car ils en ont le droit) pour assurer le choix des hommes dignes d'être leurs mandataires, la chose du monde qui importe le plus à la liberté et à la félicité publiques.

(N' 165. — Du 17 juillet 1790.)

ATTENTATS JUDICIAIRES CONTRE LA SDRETÉ DES CITOYENS. — MOYENS PROPRES A LES RÉPRIMER.

Attendre justice de nos tribunaux actuels serait la plus haute folie qui put entrer dans la tête des patriotes. Attendre le moindre respect pour les droits de l'homme de la part des satellites de ces tribunaux serait le comble de la stupidité ; attendre satisfaction des districts serait le comble du ridicule. 0 citoyens, nous sommes donc réduits à la cruelle nécessité de nous faire justice à nous-mêmes, et de traiter en ennemis publics les scélérats des cours de judicature toutes les fois que nous les prendrons en flagrant d'eu t.

La première chose dont nous devons bien nous convaincre, c'est que notre union seule peut faire notre salut.

Ainsi nous devons tous nous unir étroitement par les liens de la fraternité, et nous prêter appui mutuellement. A l'in-, stant où l'un de nous sera attaqué, nous devons tous voler à son secours; à l'instant où l'un de nous sera enlevé clandestinement, nous devons tous le réclamer avec énergie.

Toute expédition nocturne contre des citoyens domiciliés doit être considérée comme un acte de tyrannie tant que les porteurs du décret ne se s^-ront pas présentés au district pour se porter garants de la vérité des charges, et qu'ils ne seront pas accompagnés de la garde nationale.

Tout enlèvement fait clandestinement, sans permettre au détenu d'appeler parents, amis ou voisins pour les en instruire, et sans l'avoir ensuite présenté au district, sera réputé un trait de tyrannie.

Si donc il arrivait que des huissiers, des archers de robe courte, des cavaliers de maréchaussée et autres alguazils quelconques fussent assez téméraires pour faire une expédition nocturne, que l'infortuné contre qui elle sera dirigée appelle à grands cris du secours, que ses concitoyens volent à lui, et qu'après s'être assurés de la violence, ils coupent les oreilles à ces scélérats ; qu'ils les traitent comme des brigands, s'ils avaient poussé la scélératesse jusqu'à maltraiter le détenu ou ses parents pour les empêcher d'appeler du secours.

S'il arrivait que des huissiers, des archers de robe courte, des cavaliers de maréchaussée ou autres alguazils quelconques, porteurs d'un décret contenant de fausses charges, essayassent de le mettre à exécution, même de jour, ou qu'ils prêtassent verbalement des crimes faux à l'accusé, qu'ils soient détenus prisonniers et qu'une partie des citoyens se transportent avec l'accusé chez le niagistrat qui a lancé le décret, et s'ils reconnaissent la prévarication, qu'ils mutilent pareillement les satellites oppresseurs.

(N- 107. — Du 20 juillet 1790.)

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