A LA TRIBUNE DE LA CONVENTION NATIONALE
Complot de le faire égorger par des brigand*.
Les esprits à la Convention nationale étaient vivement montés contre Marat. Vainement avait-il déclaré son intention d'entrer dans une nouvelle voie; vainement avait-il fait une déclaration solennelle ; . « Amour sacré
« de la patrie, je t'immole mes préventions, mon res- « sentiment, mes haines. »
La Convention nationale avait inauguré ses séances le 20 septembre. Dès le 24, Kersaint, désignant Marat, était venu dire à la tribune : « Il est temps d'élever « des écliafauds pour les assassins, il est temps d'en a élever pour ceux qui provoquent à l'assassinat. » Cette notion avait été appuyée avec énergie par Vergniaud, et l'Assemblée rendait un décret pour qu'une loi fût présentée contre les provocateurs au meurtre et à l'assassinat.
Le lendemain, 25 septembre, nouvel assaut plus direct. Merlin et Lasource dénoncent « les hommes assez « pervers pour demander le triumvirat ou la dicta- « ture. » Barbaroux précise l'accusation contre Marat. Marat rend compie lui-même dans son journal de cet orage et de sa réponse :
Une foule de dénonciateurs , parmi lesquels étaient Cambon, Goupillean, Rebecqui, m'environnaient avec des gestes menaçants : ils me poussaient, me coudoyaient, me mettaient le poing sous le nez pour m'écarter de la tribune. Boileau s'y élance ; l'instant paraissait favorable pour consommer l'atroce projet de la faction féroce ; et là, un numéro de VAmi du Peuple a la main, dont il tait la date, il en déclame le dernier article. C'est celui qui tlnit par ces mots : « 0 peuple babillard, si tu savais agir! »
A cette lecture, l'Assemblée est jetée dans un désordre effroyable ; de tous les coins s'élèvent des gestes de fureur, de tous les coins me sont adressés des gestes menaçants : A la guillotine! à la guillotine! vocifèrent à l'envi les conjurés brissotins. Les moins emportés croient faire preuve de modération en se bornant à un décret d'accusation ; la plupart des députés purs, entraînés par ce torrent de la cabale, joignent leurs voix à celles de mes persécuteurs, et les plus furieux se précipitent vers la tribune pour presser
Cambon de conclure à la demande du décret homicide. C'est au milieu de ces soulèvements effioyablcs que je me présente à la tribune. Hommes bons et justes, qui connaissez le cœur de l'Ami du Peuple, les motifs qui ont toujours conduit sa plume, la pureté de son dévouement à la patrie, vous trembliez de voir l'innocence immolée à la fureur d'une bandes d'hommes barbares... Rassurez-vous. Calme au milieu d'eux, fort de sa conscience, se reposant sur la justice de sa cause, sur son courage indomptable, sur la justice de la majorité des membres de la Convention, sur le sens droit des tribunes, sur le pouvoir irrésistible de la vérité, il bravait en souriant les clameurs forcenées de ses ennemis, bien assuré de les couvrir de confusion et de sortir victorieux de cette lutte périlleuse.
« Messieurs ,
« J'ai dans cette Assemblée un grand nombre d'ennemis personnels. (Ici les trois quarts de l'Assemblée se lèvent, en criant : Nous le somme tous, oui, tous.) J'ai dans cette Assemblée un grand nombre d'ennemis personnels, je les rappelle à la pudeur; ce n'est point avec des clameurs, des menaces, des outrages que l'on prouve à un homme inculpé qu'il est coupable, ce n'est point en criant haro sur un défenseur du peuple qu'on peut lui démontrer qu'il est criminel.
« Je rends grâce à la main cachée qui a jeté au milieu de vous un vain fantôme pour effrayer les hommes timides, diviser les bons citoyens, et mettre en défaveur la députation de Paris. Je rends grâce à mes persécuteurs de m'avoir fourni une occasion de vous ouvrir mon âme tout entière.
On accuse certains membres de la députation de Paris d'aspirer à la dictature, au triumvirat, au tribunat; cette inculpation absurde ne peut trouver des partisans que parce que je fais partie de cette députation : eh bien ! messieurs , je dois à la justice de déclarer que mes collègues, notamment Danton et Robespierre, ont constamment repoussé toute idée de dictature, de triumvirat et de tribunat, lorsque
je la mettais en avant; j'ai même eu à rompre à ce sujet plusieurs lancés avec eux.
« Je crois être le premier écrivain politique, et peut-être le seul en France de|»uis la Révolution, qui ait proposé un dictateur, un tribun militaire, des triumvirs, comme le seul moyen d'écraser les traîtres et les conspirateurs. Si cette opinion est répréhensible, je suis seul coupable ; si elle est criminelle, c'est sur ma tête seule que j'appelle les vengeances de la nation. Je m'offre donc moi-même comme une victime dévouée; mais avant de me condanmer, daignez m'entendre. iSIes opinions sur le triumvirat et le tribunal sont consignées dans des écrits signés de moi, imprimés et colportés publiquement depuis près de trois ans, et c'est aujourd'hui qu'on entreprend de les mélanjorphoser en crimes de lèse-nation.
a Hé quoi ! des opinions avouées hautement et soumises à l'examen des lecteurs, iieuvenl-elles donc être regardées comme des délits? Non sans doute; fussent-elles fausses, elles ne seraient jamais que de simples erreurs; fussentelles extravagantes, leur auteur ne passerait jamais que pour un aveugle et un insensé. C'est dans les ténèbres que se cachent les traîtres, que se trament les complots, et jamais machinateur ne prêcha sa doctrine sur les toits. J'ai soumis mes opinions à l'examen du public; si elles sont dangereuses, c'est en les combattant par des raisons solides, et non en me vouant à lanathème, que mes ennemis devaient les proscrire; c'est en les réfutant, et non en levant sur ma tête le glaive de la tyrannie, qu ils devaient en détruire la funeste influence.
« Au demeurant, messieurs, que me reprochez-vous? Lorsque les trahisons éternelles d'une cour perfide et de ses créatures, lorsque les complots sans cesse renaissants des ennemis de la Révolution, lorsque les trames sanguinaires des suppôts du despotisme menaçaient d'anéantir la liberté; lorsque les intidèles représentants du peuple, les iniques dépositaires de l'autoiité, les indignes ministres des lois, conjurés avec un piince atroce, conduisaient la j)atiie sur les bords de l'abime; lorsque les législateurs vendus, pros-
tifuant leur ministère augusie à faire des lois tyranniques, enchaînaitiil le peuple pour Ttgorger; lorsque les fonctionnaires publics n'étaient occupés qu'à favoriser les traîtres; lorsque les magistrats couvraient de l'égide sacrée de la justice les ennen^iis de l'État, tandis qu'ils égorgeaient avec le glaive de la tyrannie les amis de la patrie, les défenseurs de la liberté; lorsque par les attentats concertés de ces scélérats, la patrie était prête à périr, qui de vous, messieiu's, eût osé me faire un crime d'avoir, dans les transes de mon désesj)oir, appelé sur leurs têtes criminelles la hache des vengt^ances populaires? Qiii de vous osera me faire un crime d'avoir recommandé le seul moyen de salut public qui nous fût laissé?
« Le peuple, sans obéir à ma voix, a eu le bon sens de sentir que c'était etfectivement là toute sa ressource, il l'a employée plusieurs fois pour s'empêcher de périr. Ce sont les scènes sanglantes des 14- juillet, 6 octobre, iO aoijt, 2 septembre qui ont sauvé la France : que n'ont-elles été dirigées par des mains habiles! Redoutant moi-même ces terribles mouvements d'une multitude effrénée, désolé de voir la hache frapper indistinctement tous les coupables et confondre le petits délinquants avec les gi'ands scélérats; désirant la diriger sur la seule tête des principaux contrerévolutionnaires, j'ai cherché à soumettre ces mouvements terribles et désordonnés à la sagesse d'un -chef, à la fois patriote intègre et homme d'État, qui aurait recherché et mis à mort les principaux conspirateurs, pour couper d'un seul coup le lil à toutes les machinations, épargner le sang, ramener le calme et cimenter la liberté. Suivez mes écrits, c'est dans cette vue que j'ai demandé que le peuple se nommât un dictateur, un tribun militaire. Pour prévenir les abus et les dangers d'une pareille mission, j'ai recommandé qu'elle fût restreinte au pouvoir de punir capitalement les chefs des machinateurs, que la durée en iut limitée à quelques jours, et que le citoyen jugé digne de la remplir iût enchaîné par le pied à un boulet afin qu'il fut lui-même à chaque instant sous la main du peuple, au cas qu'il vînt à oublier ses devoirs.
« Si cette mesure salutaire eût été employée immédiatement après la prise de la Bastille, que de désastres eussent été prévenus! Si on eût alors fait tomber cinq cent têtes traîtresses, cent mille patriotes n'auraient pas été égorgés^ cent mille patriotes ne seraient pas menacés de l'être, l'État n'eût pas élé si longtemps déchiré par des factions, bouleversé par des séditions, livré aux troubles, à l'anarchie, à la misère, à la famine, à la guerre civile: il n'eût pas été menacé de devenir la proie des hordes barbares de tant de despotes ligués.
« Les penseurs, messieurs, sentiront toute la justesse de cette mesure Si sur cet article vous n'êtes pas à ma hauteur, tant pis pour vous, des flots de sang vous feront un jour sentir votre erreur et vous dèfplorerez avec amertume votre fatale sécurité.
« SoutTrez que je vous dise un mot de moi : on a eu l'impudeur de m'accuser de vues ambitieuses. Je ne m'abaisserai pas à repousser cette ridicule inculpation. Que ceux qui seraient encore tentés de le faire, jettent les yeux sur ma conduite publique. Si j'avais voulu mettre un prix à mon silence, je serais gorgé d'or et je suis dans la pauvreté; je n'ai jamais demandé ni pensions ni emplois; pour mieux servir la patrie, j'ai bi-avé la misère, les dangers, les souffrances ; j'ai été poursuivi chaque jour par des légions d'assassins; pendant trois ans je me suis condamné à une vie souterraine, et j'ai plaidé la cause de la liberté, ma tête sur le billot. Parlez, lâches calomniateurs, est-ce là la conduite d'un ambitieux!
« Cessons, messieurs, de consumer un temps précieux en vaines altercations, en débats scanda'eux. Craignons de donner de la consistance à des bruits absurdes, adroitement répandus par les ennemis de la j)alrie, dans la vue de retarder le grand œuvre de la Constitution; et pour les mettre eux-mêmes à une épreuve pénible, soutîVez que je vous presse de consacrer incessamment la déclaration des droits, de poser les bases sacrées d'un gouvernement juste et libre, qui doit faire les destinées de la France, cimenter
la liberté et assurer le bonheur du peuple, pour lequel je suis prêt à chaque instant de donner ma vie. »
C'est ici que doit être placée la dénonciation du dernier numéro de ['Ami du peuple. C'était le coup de massue que m'avaient réservé mes ennrmis : je cédai donc la place à Boileau jusqu'à ce qu'il eût achevé de conmienter perfidement ce paragraphe. Je la cédai aussi à Vergniaud, qui vint accroître le nonil)re de mes dénonciateurs et qui eut la lâcheté de me reprocher les décrets de prise de corps et d'accusation dont m'ont frappé les ennemis de la chose publique, dans les jours de leur triomphe, lâcheté que Tallien releva avec énergie.
L'orage n'avait paru s'apaiser un moment que pour gronder avec plus de force sur ma tête. Voici ma défense :
« On vient de me reprocher comme titre de réprobation, des décrets de prise de corps lancés contre moi par les suppôts du despotisme, des décrets d'accusation provoqués à celte tribune par les représentants du peuple prostitués à la cour; ce sont des brevets d'honneur dont je suis fier; quant à ceux qui ne sauraient pas les apprécier, j'observe que le peuple en m'appelant ici à défendre ses intérêts et ses droits, a annulé ces décrets arbitraires, a jugé ma cause et m'a déclaré pur.
« On vient de m'accuser comme un perfide, un traître et un machinateur, le n» 685 de VAmi du peuple à la main, et cela en donnant pour preuve de la délation le dernier article perfidement couimenté. On vous a dit que je voulais bouleverser l'État, le jeter dans le trouble et la confusion en faisant égorger la Convention nationale. Ce perfide commentaire ne peut avoir d'autre but que d'égarer la Convention et de la soulever contre moi. Qui sont les auteurs de ce complot atroce? Des honmies pervers que j'ai longtemps dénoncés comme les plus mortels ennemis de la patrie, les membres de la faction Brissot; les voilà devant moi! (ils ricanaient à l'instant même au bruit des cris forcenés de leurs acolytes) qu'ils osent me fixer maintenant!
0 Mon délateur a produit contre moi un numéro de VAmi
du Peuple, imprimé sur l'afiTiche à Pétion, il y a dix jours. Quand cet article ne serait pas l'exposé simple de mes craintes et de mes opinions, toujours serait- il vrai que je n'y juge dé la composition de l'assemblée que d'après la nomination alarmante d'un grand nombre de députés infidèles des deux législatures, puisqu'elle n'était point encore constituée. Voyez, messieurs, le jugement que j'en porte aujourd'hui après l'avoir vue à l'œuvre : il est contenu dans un nouveau journal que je viens de publier sous le titre de : Journal de la République Françoise. »
Un membre passe un exemplaire, et un autre membre en fait la lecture. Elle a suffi pour détruire pleinement les impressions terribles que mes délateurs étaient parvenus à donner contre moi.
Je reprends la parole en ces mots :
« Souffre/, messieurs, que je vous rappelle à vous-mêmes, après les accès de fureur auxquels vous venez de vous livrer à mon égard. Quoi, si par la négligence de mon imprimeur, ma feuille de ce jour n'eût point paru, vous m'auriez donc livré au glaive de la tyrannie ! Mais non, je n'aurais point péri en liiche; n'en doutez pas, si le fatal décret eût été lancé, je me serais soustrait à la rage de mes persécuteurs, en me brûlant la cervelle sous vos yeux (ici le pistolet était appuyé sur mon front),
c On vous a demandé un décret contre ceux qui proposeront la dictature, le tribunat, ou le triumvirat; c'est une fausse démarche dans laquelle on voudrait vous engager. Cette ressource de salut public dépend en dernière analyse du peuple seul. S'il la juge jamais nécessaire, il la prendra malgré votre décret comme il en a pris de plus terribles encore malgré les décrets de l'Assemblée constituante, et vous n'auriez fait que compromettre sans fruit comme sans besoin votre autorité. »
Vergniaud est revenu à la charge, il a été hué. Boileau, Cambon, Goupilleau, Rebecqui, etc., voulaient suivre son
exemple; l'assemblée leur a fermé la bouche en passant à l'ordre du jour (1).
(N" 20. — Du U octobre 1792.)