‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 1 sur 493 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N° J J · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N° J J

MITHRIDATE

TRAGÉDIE 167 3

J. Racine, m

NOTICE

Dans la même année 1672 où Bajazet avait para sur la scène, Racine achevait une nouvelle tragédie, dont on l'entendait quelquefois, dans ses promenades matinales, réciter à haute voix les vers sous les ombrages du jardin des Tuileries *. Le sujet de cette tragédie était, comme celui de Bajazet, emprunté à l'Orient barbare, on pourrait presque dire à l'histoire d'un sérail; car ce que les récits de Plutarque et d'Appien nous laissent entrevoir des gynécées du roi de Pont et de la manière dont sa famille était gouvernée, rappelle par plus d'un trait les mœurs des sultans. Il ne faut cependant chercher aucune comparaison entre les deux pièces. Le poète ne s'était nullement proposé de se répéter, et de nous mettre encore sous les yeux, mais cette fois dans le lointain de l'antiquité, les scènes d'un harem asiatique. Si l'action de la tragédie de Mithridate a pour théâtre la vie domestique de ce roi guerrier, c'est dans la peinture du caractère d'un grand homme, c'est dans l'immortelle lutte historique soutenue par lui, qu'elle a son grand intérêt. Le principal dessein de Racine, quelque cadre qu'il eût choisi à son tableau , était de traiter un sujet héroïque, où respirât une grandeur moins barbare que romaine dans l'âme d'un des plus illustres ennemis de Rome. C'était, après Alexandre et Britannicus, une nouvelle excursion sur les terres de Corneille.

Le Mercure galant, dans ses nouvelles du 3o juillet au 6 août 1672, annonçant pour l'hiver de cette même année la Pulchérie de Pierre Corneille, destinée aux comédiens du Ma-

1, Voyez la Lettre de Valincour a l'abbé cCOlivet, dans Y Histoire de V Académie française, tome II, p. 336.

MITHRIDATE

mis, et le Théodatde Thomas Corneille, qui devait être représenté à l'Hôtel de Bourgogne, ajoutait : « Ensuite de cette pièce, on verra sur le même théâtre {V Hôtel de Bourgogne) le Mithridate de M. Racine. Cet ouvrage réussira sans doute, puisque les pièces de cet auteur ont toujours eu beaucoup d'amis. »

Mithridate fut joué en effet peu de temps après Pulchérie, et se trouva avoir plus d'amis qu'elle. On rapporte la première représentation de la comédie héroïque de Corneille au mois de novembre 1672, celle de la tragédie de Racine au commencement de l'année suivante. Les frères Parfait se contentent de dire que Mithridate parut sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne dans le mois de janvier 1673, sans donner la date avec plus de précision. Le Mercure galant rend compte dans une même lettre de la réception de Racine à l'Académie française, et, quelques lignes plus bas, du succès de sa nouvelle pièce. Les dates de ces deux événements littéraires sont évidemment très -rapprochées; si l'on peut conclure quelque chose de l'ordre dans lequel le Mercure en parle, il semble que la séance académique a précédé la première représentation de Mithridate. Racine fut reçu à l'Académie le jeudi 12 janvier; il est assez vraisemblable que Mithridate fut représenté pour la première fois le lendemain, c'est-à-dire le vendredi 1 3 janvier ; on ne peut guère hésiter qu'entre cette date et celle du vendredi précédent, 6 du même mois. Si Robinet eût assisté à cette représentation ou en eût tout au moins daigné parler par ouï-dire, sa gazette en aurait fixé l'époque avec certitude. Mais il ne paraît pas avoir jamais été fort empressé d'aller voir les nouvelles pièces de Racine ou de les annoncer. Il ne dit rien de Mithridate avant le 25 février, date de la lettre en vers où il nous apprend qu'il a été voir cette tragédie le mardi précédent, 2 1 février. Son témoignage un peu tardif sert du moins à nous faire connaître les noms des acteurs qui jouèrent d'original les principaux rôles et qui y furent très-brillants. « Tous les acteurs, dit-il,

Y charment tous les spectateurs....

La Fleur, y désignant le Roi, Semble être Grec en cet emploi....

La Champmeslé, faisant la Reine....

NOTICE

Son heureux époux et Brécour, Faisant les deux fils pleins d'amour, Font aussi, sans plus long langage, Des mieux chacun leur personnage. »

M. Aimé-Martin attribue le rôle de Pharnace à Champmeslé, celui de Xipharès à Brécourt. Peut-être a-t-il bien rencontré; mais on voit que Robinet nous laisse dans le doute. Dans la Deuxième lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et sur les comédiens de son temps1, il est dit que Hauteroche, qui remplissait avec succès les rôles de grands confidents , était chargé de celui d'Arbate; il est probable que ce fut dès la première représentation.

La prédiction du Mercure galant, que Mithridate réussirait, fut justifiée par l'événement ; et Racine ne dut pas son triomphe, comme on avait voulu l'insinuer, à ses nombreux amis. L'admiration fut générale ; les moins bienveillants durent le constater, et n'osèrent indiquer leur désaccord avec le sentiment public que par quelques épigrammes équivoques. Voici comment s'exprime Robinet :

.... L'auteur adroit

Que l'on nomme Monsieur Racine,

Lequel à l'Hôtel prend racine,

A ce sujet fort bien traité;

Et l'on y peut en vérité

Quantité de grands vers entendre,

Et quantité d'un style tendre.

De Visé, tout en marquant un peu plus ses intentions ironiques, fut également contraint de reconnaître que la pièce avait plu : « J'aurois longtemps à vous entretenir, écrivait-il dans le Mercure de 1673 2, s'il falloit que je vous rendisse un compte exact des jugements qu'on a faits du Mithridate de M. Racine. Il a plu, comme font tous les ouvrages de cet auteur; et quoiqu'il ne se soit quasi servi que des noms de Mithridate, de ceux des princes ses fils, et de celui de Monime, il ne lui est pas moins permis de changer la vérité des histoires anciennes pour faire un ouvrage agréable, qu'il lui a été d'habiller à la

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