Tome IV, p. s».58-26o
MITHRIDATE
turque nos amants et nos amantes. Il a adouci la grande férocité de Mithridate, qui avoit fait égorger sa femme, dont les anciens nous vantent et la grande beauté et la grande vertu; et quoique ce prince fût barbare, il l'a rendu en mourant un des meilleurs princes du monde: il se dépouille en faveur d'un de ses enfants de l'amour et de la vengeance, qui sont les deux plus violentes passions où les hommes soient sujets; et ce grand roi meurt avec tant de respect pour les Dieux , qu'on pourroit le donner pour exemple à nos princes les plus chrétiens. Ainsi M. Racine a atteint le but que doivent se proposer tous ceux qui font de ces sortes d'ouvrages ; et les principales règles étant de plaire, d'instruire et de toucher, on ne sauroit donner trop de louanges à cet illustre auteur, puisque sa tragédie a plu, qu'elle est de bon exemple, et qu'elle a touché les cœurs. »
L'attaque, on le voit, quoique notre poëte ait dû peut-être la prévoir moins facilement dans un sujet antique , ressemblait beaucoup à celle qui avait été dirigée l'année précédente contre Bajazet. C'était toujours la vérité historique, la peinture fidèle des mœurs qu'on trouvait en défaut; on avait la prétention de faire entendre que les connaisseurs n'étaient pas dupes de ce qui charmait le public ; mais il eût sans doute été trop difficile de soutenir que Racine n'avait pas ce public pour lui. Une lettre de Mme de Coulanges à Mme de Sévigné , en date du 24 février 1673, nous fait connaître l'enthousiasme que Mithridate excitait, et que n' épuisaient pas de nombreuses représentations : « Mithridate est une pièce charmante; on y pleure; on y est dans une continuelle admiration; on la voit trente fois , on la trouve plus belle la trentième que la première 1 . » Ce fut pendant cette même année 1673 la tragédie en grande faveur à la cour, qui la vit reparaître plusieurs fois à de trèscourts intervalles dans ses divertissements. « L'onze de ce mois, dit la Gazette du 18 février 1673, en date de Saint-Germain, Leurs Majestés, accompagnées de Monseigneur le Dauphin et de Madame, prirent le divertissement de la représentation du Mithridate , fort belle tragédie du sieur Racine , où la troupe royale se fit admirer. » Le 4 mai suivant, au témoignage de