ACTE II, SCÈNE I
DORIS
Quoi, Madame?
ERIPHILE.
Tu vois avec étonnement Que ma douleur ne souffre aucun soulagement. Ecoute, et tu te vas étonner que je vive. C'est peu d'être étrangère, inconnue et captive : 470 Ce destructeur fatal des tristes Lesbiens , Cet Achille, l'auteur de tes maux et des miens, Dont la sanglante main m'enleva prisonnière, Qui m'arracha d'un coup ma naissance et ton père, De qui, jusques au nom, tout doit m' être odieux, 475 Est de tous les mortels le plus cher à mes yeux.
DORIS
Ah ! que me dites-vous ?
ÉRIPHILE
Je me flattois sans cesse Qu'un silence éternel cacheroit ma foiblesse. Mais mon cœur trop pressé m'arrache ce discours , Et |£ parle une fois, pour se taire toujours. 480 Ne «rie demande point sur quel espoir fondée De ce fatal amour je me vis possédée.
Je n'en accuse point quelques feintes douleurs Dont je crus voir Achille honorer mes malheurs. Le ciel s'est fait , sans doute , une joie inhumaine 4 8 5 A rassembler sur moi tous les traits de sa haine. Rappellerai-je encor le souvenir affreux Du jour qui dans les fers nous jeta toutes deux? Dans les cruelles mains par qui je fus ravie Je demeurai longtemps sans lumière et sans vie. 490 Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté1;
1. Var. Enfin mes foibles yeux cherchèrent la clarté. (1675 et 76) Dans l'édition de 1687 on lit : Enfin mes propres yeux, etc., faute évidente de l'imprimeur.
IPHIGÉNIE
Et me voyant presser d'un bras ensanglanté, Je frémissois, Doris, et d'un vainqueur sauvage Craignois de rencontrer l'effroyable visage. J'entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur, 495 Et toujours détournant ma vue avec borreur. ! Je le vis : son aspect n'avoit rien de farouche', • Je sentis le reproche expirer dans ma bouche \
Je sentis contre moi mon cœur se déclarer ; j J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer. 5 00
Je me laissai conduire à cet aimable guide. Je l'aimois à Lesbos, et je l'aime en Aulide. Iphigénie en vain s'offre à me protéger, Et me tend une main prompte à me soulager : Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée . 5o5 Je n'accepte la main qu'elle m'a présentée Que pour m' armer contre elle , et sans me découvrir, Traverser son bonheur que je ne puis souffrir.
DORIS
Et que pourroit contre elle une impuissante haine ?
Ne valoit-il pas mieux , renfermée à Mycène , 3 1 o *
Éviter les tourments que vous venez chercher,
Et combattre des feux contraints de se cacher? ». '
ERIPHILE,
Je le voulois, Doris. Mais quelque triste image
Que sa gloire à mes yeux montrât sur ce rivage ,
Au sort qui me traînoit il fallut consentir : 5 t ô
Une secrète voix m'ordonna de partir,
Me dit qu'offrant ici ma présence importune ,
Peut-être j'y pourrois porter mon infortune;
Que peut-être approchant ces amants trop heureux,
Quelqu'un de mes malheurs se répandroit sur eux. 520
Voilà ce qui m'amène , et non l'impatience
D'apprendre à qui je dois une triste naissance.
Ou plutôt leur hymen me servira de loi.