SCÈNE IV
CLYTEMNESTRE, jEGINE, Gardes.
CLYTEMNESTRE
Ah ! vous n'irez pas seule ; et je ne prétends pas.... Mais on se jette en foule au-devant de mes pas. Perfides, contentez votre soif sanguinaire.
REGINE.
Où courez-vous, Madame ? et que voulez-vous faire ? 1 6 7 o
CLYTEMNESTRE
Hélas! je me consume en impuissants efforts, Et rentre au trouble affreux dont à peine je sors. Mourrai-je tant de fois, sans sortir de la vie 3 ?
1 . L'Iphigénie d'Euripide recommande Oreste à la tendresse de sa mère :
.... 'Opéurrjv r' è'xTpsf* av<?pa rôvSs fioi.
« Que tes soins maternels fassent de cet Oreste un homme. » (Vers 1432.) Oreste, chez le poète grec, est présent à cette scène.
2. Le poète donne ici à Iphigénie un pressentiment de l'avenir. On peut rapprocher de ce vers prophétique le vers 1676 de Britannicus , le vers 1692 de Mithridate, la variante surtout qui d'abord le suivait, et les vers 1 784-1 790 d' Athalie.
3. On peut comparer ce passage à ce que Jocaste dit dans la Thébaïde (acte III, scène n, vers 593 et 594) :
Me feront-ils souffrir tant de cruels trépas, Sans jamais au tombeau précipiter mes pas?
IPHIGÉME.
jEGINE.
Ah ! savez-vous le crime , et qui vous a trahie ,
Madame ? Savez-vous quel serpent inhumain 1675
Iphigénie avoit retiré dans son sein?
Eriphile , en ces lieux par vous-même conduite ,
A seule à tous les Grecs révélé votre fuite.
CLYTEMNESTRE
O monstre , que Mégère en ses flancs a porté !
Monstre , que dans nos bras les enfers ont jeté ! 1680
Quoi ? tu ne mourras point ? Quoi ? pour punir son crime ....
Mais où va ma douleur chercher une victime ?
Quoi ? pour noyer les Grecs et leurs mille vaisseaux ,
Mer , tu n'ouvriras pas des abîmes nouveaux ?
Quoi? lorsque les chassant du port qui les recèle, 1 68 5
L'Aulide aura vomi leur flotte criminelle ,
Les vents , les mêmes vents , si longtemps accusés ,
Ne te couvriront pas de ses vaisseaux brisés 1 ?
Et toi , soleil , et toi , qui dans cette contrée Reconnois l'héritier et le vrai fils d'Atrée , 1690 Toi , qui n'osas du père éclairer le festin , Recule , ils t'ont appris ce funeste chemin 2 .
Mais , cependant , ô ciel ! ô mère infortunée ! De festons odieux ma fille couronnée Tend la gorge aux couteaux par son père apprêtés. 1695
1. Var. Ne te couvriront pas de ces vaisseaux brisés? (1675-87)
2. Voyez dans la Thèbaïde (acte I, scène 1, vers 23-9.6) une apostrophe au soleil dont le sens est à peu près semblable. Celle que Racine met ici dans la bouche de Clytemnestre rappelle surtout la stance de Malherbe (tome I, p. 78, vers 61-70) :
O soleil, ô grand luminaire, Si jadis l'horreur d'un festin Fit que de ta route ordinaire Tu reculas vers le matin,...
D'où vient que ta sévérité, Moindre qu'en la faute d'Atrée, Ne punit point cette contrée D'une éternelle obscurité?